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19751002. Un programme: Communio Imprimer
Écrit par BALTHASAR Hans Urs von   

L'article complet est joint, ci-dessous et en pdf.

 Du haut de quelle tour de guet notre nouvelle revue veut elle scruter l’immense cohue que provoque aujourd’hui l’affrontement des diverses visions du monde et lancer quelques signaux de reconnaissance ? La communauté qui se réclame du nom de Jésus Christ a dû, au cours de sa longue histoire, repenser sans cesse sa situation entre Dieu et le monde. Son être même lui interdit de s’enfermer dans chacun des mots d’ordre qu’elle fait siens, mais qu’elle doit comprendre dans une dynamique toujours ouverte.

Pendant les premiers siècles, cette dynamique était tendue jusqu’à la contradiction : les chrétiens se reconnaissaient comme le petit groupe formant, face au monde extérieur hostile et ténébreux, une communauté (koinônia, communio) d’amour réciproque, fondée et nourrie par l’amour de Dieu manifesté et donné en Jésus Christ. Malgré cela, cette communauté savait dorénavant qu’elle était “ catholique ” (déjà chez Ignace d’Antioche, Aux Smyrniotes 8, 2), c’est à dire universelle, et donc normative pour le monde entier. A t on jamais vu tension plus forte 1 Elle ne pouvait être assumée que dans une conscience “ naïve ” de foi. Le souffle de l’Esprit Saint pousse alors la barque toujours plus loin (cf. les Actes). Malgré les persécutions, la doctrine se répand d’une manière extraordinaire : finalement l’empereur lui même se convertit.

Depuis lors, la communauté fondée par le Christ et le monde en viennent à se recouvrir, même si la totale pénétration du monde par le levain chrétien reste une tâche toujours proposée, jamais accomplie. Au moyen âge, la tension diminue parce que l’aire de l’Empire et celle de l’Église sont arrivées à coïncider formant ensemble la chrétienté. Esprit et structure sont informés l’un par l’autre, et la tension nécessaire entre les deux donne assez l’occasion de tenter des réformes toujours nouvelles pour que le problème bien plus important des relations entre l’Empire chrétien et le monde païen qui s’agite à ses frontières menace de disparaître de la conscience. D’où les gauchissements bien connus qui apparaissent quand on va vers les Temps Modernes. D’abord la funeste association entre l’impérialisme et la mission, puis un certain accent mis par la Contre Réforme sur la structure hiérarchique et institutionnelle de la communauté chrétienne, à une époque où l’unité médiévale de l’Empire et de l’Église est définitivement brisée.

Mais les communautés protestantes, reprenant à leur compte, en le durcissant encore, le dualisme du christianisme primitif entre l’Église et le Monde, et le transformant en une séparation statique entre élus (prédestinés) et réprouvés (cf. aussi le dualisme de la loi qui tue et de l’esprit qui vivifie), ne feront pas mieux, comme le montre leur pratique de la mission. Le vêtement, cousu trop serré, craquait. La conscience d’être “ catholique ”, c’est à dire “ universel ”, poussait sans cesse les meilleurs esprits à tenter le dialogue avec tout ce qui semblait séparé d’eux, pour surmonter la contradiction entre la “ catholicité ” et le “ catholicisme ” comme dénomination particulière (“ romaine ”).

Avec le siècle des lumières et de l’idéalisme, l’idée protestante et janséniste de la double prédestination fut dépassée. Les protestants eurent alors le souci inverse de justifier l’existence de communautés constituées, mais à partir d’une conception abstraite et générale du royaume de Dieu.

Ce n’est pas en tirant le fait chrétien d’un côté ou de l’autre qu’on le fera sortir aujourd’hui de sa tension constitutive. S’il ne peut plus prétendre être universel (catholique), il tombe, lui et toutes ses prétentions, fondées sur des textes bibliques ou élevées par une hiérarchie ecclésiastique, au fumier des déchets religieux.

Mais si le fait chrétien veut prétendre à l’universalité, il doit être quelque chose de particulier et de bien défini, d’unique face à la pensée de chacun. Pas simplement un phénomène singulier parmi d’autres, mais le singulier par excellence, qui pour cela même peut être universel. Cette fois, nous arrivons à un stade de la réflexion qui n’esquive plus la tension initiale, mais doit la surmonter sans l’atténuer. Nous prenons conscience de ce stade en le nommant communio, il faut ici un mot ancien, qui tient une place centrale dans le Nouveau Testament, dans la large ouverture et dans la force unifiante de sa signification : une communauté formée par l’Esprit de Dieu dans le Christ, qui vécut et ressuscita des morts pour tous les hommes.

Dans les différentes formules du Credo, l’expression sanctorum communio, communion des saints, même si elle n’est jamais très accentuée ni bien prise en conscience, suit toujours la formule : “ Je crois l’Église catholique ”. Le temps est venu d’en mettre en lumière les implications, car nous trouvons en elle la clef pour expliquer le monde actuel et l’heure de l’Église d’aujourd’hui. Pris dans toute la largeur de ses sens, le mot est un programme, que cette revue se propose de développer. Esquissons le en quelques lignes.

1. Le Principe

COMMUNIO signifie communauté, au sens concret et précis être rassemblés dans les mêmes murailles, mais aussi pour une tâche commune, qui peut être en même temps réciprocité dans la complaisance, la grâce, le don. Ceux qui se trouvent en communio ne passent pas de leur propre initiative dans le cercle fermé d’une communauté aux dimensions fixes. Bien au contraire, ils s’y trouvent déjà insérés et sont par avance renvoyés les uns aux autres, pas seulement pour exister tant bien que mal dans un même espace, mais pour mener à bien une tâche commune. Le fait de vivre en communauté nous invite à travailler en commun sans exclure le libre choix par chacun de ses modes d’action. Le fait d’être “ physiquement ” ensemble pose en même temps un problème qui n’a de solution que morale, spirituelle, libre. La simple coexistence acquiert ainsi sa forme humaine : la communauté. Sinon, “ les autres, c’est l’enfer ”.

Cependant, le fait de former une communauté, la liberté d’en construire une, de la mener à bonne fin et si possible à la perfection, ne se réalise que si l’on se met en chemin de manière consciente et réfléchie vers un but commun : un se rassemble, on prend contact, on engage un dialogue. À ce stade très libre de concertation, il peut y avoir et il y aura dans la discussion des mouvements contradictoires : les avis se confrontent et par là même s’affrontent et finissent par s’exclure. La phase de la discussion est la phase “ critique ”. Mot lourd de conséquences : krisis veut dire séparation (donc lutte et choix), mais aussi décision, tournure prise par les événements, et, pour arriver à une décision, recherche, enquête, procès, et finalement jugement. Tout cela est nécessaire à la découverte de la vérité. Déjà chez l’individu, la vérité doit “ distinguer pour unir ” ; à plus forte raison dans la communauté, où plusieurs libertés et différents poins de vue doivent se frayer un passage vers une décision commune et juste.

À présent, tout va dépendre de la solidité du fondement premier, sur lequel reposent tous les processus secondaires de rassemblement et de critique. Demandons simplement : que faut il supposer pour qu’une communication naisse entre des individus libres et raisonnables ? Suffit il de vivre côte à côte dans la commune prison de la planète ? C’est le résultat de notre provenance génétique les uns des autres, laquelle remet en question l’image de l’individu comme “ atome ” indépendant. Faut il en outre une “ communion ” dans la raison et la liberté commune dans un milieu appelé, faute de mieux, la “ nature ” humaine ? Mais qu’est ce que cette nature ?

On sait que les Grecs ont pensé à une telle communion quand la nature commune ne fut plus vécue et conçue comme simple idée, mais comme réalité physique. Tel fut le cas chez les Stoïciens. Ceci présupposerait que cette réalité raisonnable qui nous englobe tous soit conçue comme une chose divine, comme le Logos qui s’individualise en chacun et auquel l’individu peut se référer en le reconnaissant comme norme absolue. Un tel principe pourrait imprégner l’ensemble des esprits humains, les ouvrir les uns aux autres et leur permettre de communier dans la vérité théorique et pratique. Le commun et le particulier sont tous deux originels et spirituels. La liberté et la raison personnelles ne trouvent leurs racines ni dans un inconscient collectif, car les individus ne pourraient pas alors communier dans leurs différences essentielles, ni dans une “ nature ” qui leur donnerait simplement les possibilités et le matériau nécessaires pour décider de leur destin personnel, à l’intérieur duquel chacun resterait solitaire. Ce qui est grandiose dans l’idée antique de la communion entre tous les hommes, c’est que l’on peut participer à la fois concrètement et en commun à ce qui est spécifiquement humain, au logos comme raison “ libre ”. Cela n’est possible que si les individus participent à un principe divin “ librement ” raisonnable, toujours présent par avance, dont la “ liberté ” (comme supériorité sur les contraintes) se trouve en accord avec la “ liberté ” humaine (comme possibilité de suivre la loi du logos ou de la Nature totale).

Mais une telle conception du monde, qui ne distingue pas entre Dieu et l’homme, est aujourd’hui, après la Bible, irrémédiablement dépassée. Une raison absolue, dans laquelle communient tous les hommes, n’est encore pensable que de deux façons : ou bien, dans le christianisme, comme raison divine transcendante au monde et qui, dans une liberté véritable, nous permettrait de participer à elle par grâce (et c’est par égard à cette transcendance seulement qu’on pourrait l’appeler divine) ; ou bien alors comme le but, utopique d’une évolution du monde qui, s’élevant à partir de la matière, pousse les individus à se surpasser “ vers l’avant ”, vers la réciprocité d’une communion sans limites dans la raison et la liberté totales. On pourrait, on devrait tout planifier dans cette direction, au besoin en supprimant par la violence révolutionnaire toute réalité privée qui freine. Cet idéal, apparemment si proche, presqu’à portée de la main, il faut le saisir par tous les moyens et le faire entrer de force dans le réel.

Pour les chrétiens, au contraire, la communion que Dieu établit dans l’humanité par le Christ est fondée de deux manières :
-  1) En Dieu même, qui ne pourrait offrir une communion personnelle avec lui et entre les hommes s’il n’était pas déjà en lui même communauté insondable : complaisance des personnes l’une dans l’autre, échange réciproque, qui suppose le respect de la liberté de l’autre par charité. Partout où la Trinité en Dieu (qui seule peut Le faire apparaître comme Amour absolu concret) n’est plus prise en vue, l’idée d’une communauté humaine parfaite ne peut arriver à son plein essor.
-  2) D’autre part en l’humanité elle même : si l’homme n’était pas créé à l’image de Dieu et pour Lui, il n’éprouverait pas en lui cette passion qui le pousse à rechercher une communion toujours plus parfaite entre les hommes, telle qu’il peut la projeter dans le cadre des relations terrestres. Contact, dialogue, communauté des biens ne sont évidemment que des moyens de l’approcher. La chose même reste finalement transcendante, inimaginable.

  • Il ne reste plus que cette alternative : ou bien la communion chrétienne dans le principe réel du Logos divin qui nous a été donné en Jésus Christ, comme terme et cime des promesses anciennes, comme possibilité d’une communion totale ; ou bien le communisme évolutif qui, inspiré du pathos juif de l’espoir vers l’avant, tend à la communion totale comme résultat parfait d’un monde et d’une humanité se réalisant eux mêmes. On le voit : ce n’est que dans le premier cas que la communion est un principe réellement donné et présent. Dans le deuxième, le communisme reste, malgré tous les efforts pour y parvenir, un idéal, et les moyens pour arracher sa venue ne correspondent pas à la spontanéité requise par l’“ humanisme positif ”. Les Actes des apôtres décrivent le communisme spontané des premiers chrétiens : “ La multitude des croyants n’avait qu’un cœur et qu’une âme. Nul ne disait sien ce qui lui appartenait, mais tout était (considéré comme) commun ” (4, 32). Ce verset trouva un écho profond dans la théologie des Pères et jusque dans la scolastique. Les fondations successives d’ordres religieux sont toujours comme une actualisation de la communion réelle et réaliste vécue par les premiers chrétiens. Mais ce verset exprime essentiellement un état d’esprit. Car, s’il s’agit bien de propriété personnelle qui n’est considérée ni utilisée par personne comme privée, il se peut que saint Luc, afin de mettre en évidence la présence agissante de l’Esprit Saint, décrive en l’idéalisant cet état d’esprit comme sur le point d’être réalisé. Il ne manque cependant pas d’ajouter une restriction, avec l’histoire d’Ananie et de Saphire (5, 11). L’histoire de l’Église montre avec fracas le gouffre béant qui sépare le principe réel de communion, accordé par avance aux chrétiens le Corps et le Sang du Christ, donnés par Dieu comme la grâce de la véritable communauté avec Lui et comme principe d’une vie communautaire totale avec autrui dans un seul Esprit Saint , et la pénible incapacité des chrétiens à vivre en conformité avec ce “ Corps ” et cet “ Esprit ”. C’est dans cet abîme que l’entreprise du communisme trouve son lieu théologique, bien que les moyens avec lesquels il tente de réaliser la communion ne puissent jamais correspondre avec ce lieu d’origine. Pourquoi ? Parce que la communion fondée d’avance par Dieu repose sur son abaissement gracieux, son humilité, son dénuement, sur l’effusion amoureuse de toute la substance de Jésus Christ, tandis que la communion qu’il faut construire de main d’homme ne pourra jamais s’imposer (si elle le peut) sans recours à la contrainte. L’intention du communisme a sa place dans la mission universelle du christianisme, mais ses moyens lui sont opposés, parce qu’ils supposent l’irréalité actuelle du principe de cette communion. Bonhoeffer, en des antithèses tranchées rappelant Luther, a décrit le caractère inconciliable de ces deux projets de communauté, en utilisant les catégories pauliniennes de “ pneumatique ” (l’Esprit Saint, amour donné comme arrhes dans le Christ) et de “ psychique ” c’est à dire ce qui vient des instincts, des forces et des dispositions naturelles de l’âme humaine) : “ Dans la communauté spirituelle vit le lumineux amour du service d’autrui, l’agapè. Dans la communauté psychique couve l’amour sombre d’un instinct tout à la fois pieux et impie, celui de l’erôs. Là se trouve l’humble soumission au frère ; ici la soumission à la fois humble et orgueilleuse du frère à son propre désir. Là, “ toute puissance, tout honneur et tout pouvoir sont remis à l’Esprit Saint ” ; ici, les zones de pouvoir et d’influence de caractère personnel sont recherchées et cultivées. Là règne un amour naïf des frères, prépsychologique, préméthodique ; ici règnent l’analyse et la construction psychologiques. Là le service humble et innocent d’autrui ; ici la manipulation calculatrice et scrutatrice de l’autre’. ” Nous pouvons ajouter, en catholiques, que sans retirer la moindre force à l’opposition de ces deux états d’esprit, on peut assumer maint élément “ méthodique ” et “ psychologique ” dans le service de la communion chrétienne. Mais face à l’utilisation nécessaire des moyens humains. un nouveau problème se pose.

    Chrétiens, nous ne pouvons pas chercher à créer cette communion : Dieu nous l’a déjà donnée par avance en Jésus Christ et par l’Esprit Saint “ répandu dans nos cœurs ”. Toute volonté d’union suppose une unité préétablie, ne provenant pas de nous mêmes ni de l’union naturelle des hommes entre eux, mais de Dieu qui nous a établis ses enfants et ses cohéritiers dans son Fils. Nous ne pouvons manipuler l’unité qui nous est donnée. Elle provient de Dieu, se réalise en lui, et nous ne disposons pas de Dieu. Que nous mêmes restions toujours à Sa disposition, au centre même du don de la communion divine, nous l’expérimentons toujours à nouveau dans Son jugement (krisis) Quel homme est ouvert à l’amour de Dieu et par là au véritable amour du prochain ? Peut être le soupçonnons nous jusqu’à un certain point, mais ensuite les critères nous échappent. Dieu seul jugera en dernier. Et c’est parce que nous ne devons pas juger, mais laisser le jugement à Dieu qu’il est tant question de jugement dans le Nouveau Testament. Dieu, qui nous fait don de sa propre communauté et de la communion entre nous (1 Jean 1, 3 6), s’entend à distinguer (krinein) qui est prêt à recevoir son don et qui ne l’est pas. Mieux vaudrait éviter quelque temps le mot “ critique ” au lieu de l’adjoindre à tant de substantifs. Il n’appartient qu’à Dieu. Et lorsqu’il demande à des hommes de distinguer avec lui, qu’ils se souviennent que c’est Lui, Dieu, qui est prêt par avance à offrir communion et qu’il nous la donne réellement. S’il se réserve le jugement, il ne donne par là aucun aperçu sur les limites (ou l’absence de limites) de sa grâce ; nous ne pouvons pas savoir S’il existe des hommes qui se trouvent à tout jamais hors de sa communion. “ Qui es tu pour juger le serviteur d’autrui ? Qu’il reste debout ou qu’il tombe, cela ne concerne que son maître. D’ailleurs il restera debout, car le Seigneur a la force de le soutenir ” (Romains 14, 4).

    Avec une innocence difficile à excuser, la théologie de l’Église a trop longtemps joué au jugement dernier avec ses théories sur la prédestination au salut ou à la damnation ; elle n’a pas pensé assez à fond le fait que le Dieu qui se réserve ce jugement est le même qui en Jésus Christ est descendu dans le délaissement de tous les égoïstes, de tous ceux qui veulent s’approprier l’Esprit, de tous ceux qui perdent toute relation avec Lui, dans le gouffre de toute solitude antidivine et antihumaine. C’est pourquoi personne n’a plus le droit de mettre sur le même plan l’exercice d’une nécessaire critique et la communion donnée par Dieu. Dans tout contact avec autrui, même manqué et interrompu, chacun doit présupposer l’existence d’une communion englobant tout événement, antécédente, concomitante, et finalement eschatologique. L’exclusion hors de la communauté visible de l’Église (I’“ excommunication ”) doit toujours être considérée comme une mesure pédagogique et provisoire servant à aider le coupable (cf. 1 Corinthiens 5, 5 ; 2 CorinthienS 2, 6). Et même si nous ne “ savons ” pas si finalement tous les hommes seront reconduits par la grâce divine à la communion définitive entre Dieu et l’homme, nous avons cependant en tant que chrétiens le droit et le devoir de l’espérer, d’une espérance toute “ divine ”, voulue et donnée par Dieu le principe qui fonde et soutient notre pensée pour tous les hommes jusqu’au dernier, notre dialogue avec le plus proche comme avec celui qui l’est moins, est une Parole de communion fondée par Dieu, non seulement promise de loin, non seulement offerte, mais réellement donnée entière à l’humanité entière. C’est dans cette Parole que nous parlons et gardons le silence, que nous nous tournons vers les autres ou nous détournons d’eux, que nous tombons d’accord ou restons en désaccord.

    Concluons cette première série de réflexions en constatant que le terme de l’alternative, qui consiste à vouloir créer une communion par nos seules forces, ne pourra jamais aboutir. Lorsque se fut envolé le rêve antique selon lequel le meilleur de chaque individu comme celui de la communauté est divin, il devint impossible de proposer une médiation où tous les hommes puissent communier tout en gardant leurs libertés, et qui, réelle, n’entrerait pas en concurrence avec elles ou, seulement idéale, serait trop faible pour les unir. il est clair ainsi qu’un inconscient collectif n’est pas la médiation propre à assurer la moindre communauté de destin de personnes libres ; pas davantage un monde hégelien de l’esprit, qui inclut en lui les individus qu’au prix de l’abandon en lui de ce qui en fait des fins en soi. A ce prix, les individus peuvent communier entre eux dans les religions orientales aussi : mais l’identité détruit la conscience. D’autre part, ce n’est pas assez cher payé, si cette communion n’est qu’objet d’espérance eschatologique, et non insertion dans notre temps. Car alors, toutes les générations qui cheminaient vers elle sont laissées pour compte, ne servant que de matériau. Elles sont exclues de la grande fête de la communauté.

    Lire la suite : 2. Portée de l’entreprise

  • 2. Portée de l’entreprise
  • 3. L’exigence
  • 4. Exposé des principes d'application

Hans-Urs von BALTHASAR

Traduit de l’allemand par Françoise et Rémi Brague ; texte revu et corrigé par l’auteur. Cet article a figuré en tête du premier numéro de chaque édition de Communio : il a paru dans le n°1 de l’édition française (septembre 1975), p. 6-19.