En ligne actuellement

Nous avons 463 invités en ligne

Dernière parution

XLII, 3-4,  N°251-252, mai-août 2017 Violence et religions    posté le 10 juin

Abonnés enregistrés



Prochains numéros

2017

 LXII 6 - N° 254 Eduquer à la liberté  novembre-décembre

2018

Notre Père IV: le Pardon

 

20173007. Editorial Imprimer
Écrit par Communio   
Le lien réel ou supposé entre le religieux et la violence  pouvait se traiter de deux façons, chacune s’exprimant dans le titre d’un cahier consacré à ce problème, qui devrait être, selon les cas, au singulier ou au pluriel. Un cahier intitulé Violence et religion  (ce dernier mot étant au singulier) se serait demandé si la prétention d’un rapport à l’Absolu entraînait ou non la revendication de posséder la vérité de façon exclusive, laquelle rendrait à son tour quasiment inévitable la tentation d’imposer ladite vérité par la force. Ou encore, il s’interrogerait sur la façon dont toute religion pourrait être une façon de canaliser une violence immanente aux rapports humains, par exemple en la ritualisant dans l’institution du sacrifice. Nous avons choisi ici une autre approche, celle qu’indique le titre effectif du présent cahier, à savoir Violence et religions, au pluriel. De ce fait, le regard se transporte du niveau du concept de religion à celui des réalisations concrètes de la religiosité dans telle ou telle religion dont la science historique se donne pour tâche de décrire le développement. Bien entendu, il n’était pas possible d’éliminer totalement la première optique. Le faire aurait même été, non seulement difficile, mais même contre-productif. Il faut en effet avoir une certaine idée de ce qu’est en général une religion pour pouvoir ranger sous cette catégorie un certain type de phénomènes. Et cette notion encore vague demande comme spontanément à être affinée en un concept. À l’inverse, des considérations générales sur des formules comme le « sentiment religieux » ou l’« expérience religieuse »,  etc. manqueraient singulièrement d ’un ancrage dans l’expérience si elles n’étaient illustrées par l’examen de religions concrètes. C’est pourquoi il nous a semblé opportun de commencer par ce que l’histoire, qu’elle soit lointaine ou contemporaine, nous apprend sur la présence de la violence dans les religions, et du religieux dans les phénomènes de violence. Rémi Brague met en place quelques distinctions élémentaires, souvent négligées lorsque l’on s’interroge sur le lien entre religion et violence. Il rappelle qu’il faut éviter d’isoler le facteur religieux parmi d’autres sources de violence, ne pas mettre sur le même plan diverses formes de religion, et distinguer entre les religions et leurs adeptes 1. Le P. Javier Prades commente un document récent (2014) de la Commission Théologique Internationale qui voit dans la
 
1 Voir « Violence et religions », p. 11.
  7
 
théologie trinitaire chrétienne un antidote à la violence dont on soupçonne que le monothéisme serait gros . Le sacrifice du Christ, dans lequel Dieu subit la violence au lieu de l’exercer ou de la justifier, représente un radical «adieu aux armes ». Souvent mal traduit dans l’histoire du christianisme, 2 il s’agit de l’actualiser pour notre situation présente, et pour toutes les  religions. Ludger Schwienhorst-Schönberger discute la thèse de l’égyptologue et théoricien de la culture allemand Jan Assmann, qui a suscité dans son pays une discussion très animée. Selon lui, le monothéisme serait, sinon intrinsèquement violent, du moins porteur d’une violence possible 3. Celui-ci contient pourtant aussi, non seulement une dimension éthique moins nette dans les autres formes de religiosité, mais aussi un potentiel mystique capable de récupérer sous une autre forme ce que la rupture monothéiste avait perdu. William Cavanaugh, qui avait déjà montré qu’appeler les guerres européennes d’après la Réformation « guerres de Religion » était illégitime, dévoile la stratégie qui a mené à cette dénomination4. À la lumière de la pensée de René Girard, il montre qu’il s’agissait de faire de la religion le bouc émissaire des violences des Temps Modernes. Entreprise paradoxale, là où il s’agit du christianisme, dont le principe est justement la renonciation à la violence.
Olivier Chaline s’interroge sur la légitimité de l’expression « guerres de Religion », à propos de ce que l ’on a pris l’habitude d’appeler ainsi, dans l’Europe des XVIe et XVIIe  siècles5 . Il présente la genèse lente et tardive de cette catégorie d’une historiographie anachronique. Il en démasque les usages idéologiques dans la lutte de la Troisième République ou de la Prusse de Bismarck contre l’Église Catholique. Il esquisse l’état présent de la recherche.
Jacques Paviot brosse une synthèse historique sur les croisades, leur origine, leurs promoteurs, leur déroulement sur près de deux siècles6. Il insiste sur les aspects concrets, financiers, ainsi que sur le rôle clef de la papauté. Il expose la façon dont l’entreprise entamée à la fin du XIe  siècle n’a cessé d’évoluer, changeant de théâtre, changeant d’adversaire, changeant d’objectif. Le P. Jacques Scheuer, s.j., s’interroge
sur la présence de la violence dans des religions étrangères au monde occidental et moyen-oriental, l’hindouisme et le bouddhisme, tous deux nés aux Indes7. Les religions non-monothéistes, voire pas es-
 
2 Voir « Le moment monothéiste en un temps de violence », p. 19.
3 Voir « Pas de vérité sans violence ? », p. 33.
4 Voir « Une histoire trop bien connue pour être vraie.
5 Voir "Guerre (s) et religion (s) -- Quelques repères dans un champ de mines », p. 61.
6 Voir « La croisade », p. 79.
7 Voir «Monothéisme et violence au regard de l’hindouisme et du bouddhisme", p.91.
 
8
 
sentiellement théistes, de l’Orient, s’avèrent elles aussi exposées à la tentation d’un recours à la violence, spécialement à notre époque, et face au défi représenté par l’irruption de l’islam et du christianisme. Une seconde partie se concentre sur les livres saints des religions qui en possèdent un. En ouverture, un article de Rémi Brague examine de plus près les livres sacrés des trois religions juive, chrétienne et musulmane8 . La violence y est présente soit comme l’objet d’un récit historique, soit comme celui d’un souhait, soit comme un commandement émis par Dieu. Fondre ces modes très hétérogènes dans un vague « il y a » provient d ’une paresse intellectuelle qu’il serait souhaitable de secouer. Deux articles prennent ensuite des exemples précis, l’un dans l ’Ancien Testament, l’autre dans le Nouveau. Frère Martin prend l’exemple des récits bibliques sur l’histoire d’un personnage particulièrement violent, le roi d’Israël Jehu (2 Rois,  9 -10 9). Il procède à une lecture attentive et dévoile les aspects ironiques, et même discrètement critiques, de ce que l’on prend souvent pour une apologie. Hans Maier retrace le parcours de l’interprétation de la phrase « force-les d’entrer». Tirée d’une parabole (Luc, 14, 23), elle a parfois servi, depuis saint Augustin, à légitimer la contrainte exercée sur les hérétiques, aussi bien dans l’Église catholique que dans les Églises réformées, et même certains aspects de l’activité missionnaire liée à la colonisation 10. Le second concile du Vatican s’est efforcé de rendre impossibles les interprétations violentes de ce passage ambigu.  Une telle approche « par en bas », commençant par l’expérience historique, peut donner l’impression justifiée d’être un peu plate. Mais c’est qu’elle constitue la base indispensable sur laquelle pourront éventuellement s’élever, dans le futur, des édifices conceptuels plus pointus. Peut-être serons-nous amenés à compenser les manques de ce numéro en traitant, dans un cahier ultérieur, encore à définir, le sujet impliqué par le titre : Violence et religion, au singulier. 
8 Voir «Les livres sacrés, violents », p. 101.,
9 Voir Violence et ironie biblique « autour de la geste du roi Jéhu (2 Rois  9-10) », p.113.
10 Voir « Compelle intrare  —À propos de la justification théologique de la contrainte en matière de foi dans le christianisme occidental », p. 129. 
 
9