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2. Communio, un programme Imprimer
Écrit par Hans-Urs von BALTHASAR   

Hans-Urs von BALTHASAR    I, n°1 septembre 1975

 

Du haut de quelle tour de guet notre nouvelle revue veut elle scruter l'immense cohue que provoque aujourd'hui l'affrontement des diverses visions du monde et lancer quelques signaux de reconnaissance ? La communauté qui se réclame du nom de Jésus Christ a dû, au cours de sa longue histoire, repenser sans cesse sa situation entre Dieu et le monde. Son être même lui interdit de s'enfermer dans chacun des mots d'ordre qu'elle fait siens, mais qu'elle doit comprendre dans une dynamique toujours ouverte.

Pendant les premiers siècles, cette dynamique était tendue jusqu'à la contradiction : les chrétiens se reconnaissaient comme le petit groupe formant, face au monde extérieur hostile et ténébreux, une communauté (koinônia, communio) d'amour réciproque, fondée et nourrie par l'amour de Dieu manifesté et donné en Jésus Christ. Malgré cela, cette communauté savait dorénavant qu'elle était “ catholique ” (déjà chez Ignace d'Antioche, Aux Smyrniotes 8, 2), c'est à dire universelle, et donc normative pour le monde entier. A t on jamais vu tension plus forte 1 Elle ne pouvait être assumée que dans une conscience “ naïve ” de foi. Le souffle de l'Esprit Saint pousse alors la barque toujours plus loin (cf. les Actes). Malgré les persécutions, la doctrine se répand d'une manière extraordinaire : finalement l'empereur lui même se convertit.

Depuis lors, la communauté fondée par le Christ et le monde en viennent à se recouvrir, même si la totale pénétration du monde par le levain chrétien reste une tâche toujours proposée, jamais accomplie. Au moyen âge, la tension diminue parce que l'aire de l'Empire et celle de l'Église sont arrivées à coïncider formant ensemble la chrétienté. Esprit et structure sont informés l'un par l'autre, et la tension nécessaire entre les deux donne assez l'occasion de tenter des réformes toujours nouvelles pour que le problème bien plus important des relations entre l'Empire chrétien et le monde païen qui s'agite à ses frontières menace de disparaître de la conscience. D'où les gauchissements bien connus qui apparaissent quand on va vers les Temps Modernes. D'abord la funeste association entre l'impérialisme et la mission, puis un certain accent mis par la Contre Réforme sur la structure hiérarchique et institutionnelle de la communauté chrétienne, à une époque où l'unité médiévale de l'Empire et de l'Église est définitivement brisée.

Mais les communautés protestantes, reprenant à leur compte, en le durcissant encore, le dualisme du christianisme primitif entre l'Église et le Monde, et le transformant en une séparation statique entre élus (prédestinés) et réprouvés (cf. aussi le dualisme de la loi qui tue et de l'esprit qui vivifie), ne feront pas mieux, comme le montre leur pratique de la mission. Le vêtement, cousu trop serré, craquait. La conscience d'être “ catholique ”, c'est à dire “ universel ”, poussait sans cesse les meilleurs esprits à tenter le dialogue avec tout ce qui semblait séparé d'eux, pour surmonter la contradiction entre la “ catholicité ” et le “ catholicisme ” comme dénomination particulière (“ romaine ”).

Avec le siècle des lumières et de l'idéalisme, l'idée protestante et janséniste de la double prédestination fut dépassée. Les protestants eurent alors le souci inverse de justifier l'existence de communautés constituées, mais à partir d'une conception abstraite et générale du royaume de Dieu.

Ce n'est pas en tirant le fait chrétien d'un côté ou de l'autre qu'on le fera sortir aujourd'hui de sa tension constitutive. S'il ne peut plus prétendre être universel (catholique), il tombe, lui et toutes ses prétentions, fondées sur des textes bibliques ou élevées par une hiérarchie ecclésiastique, au fumier des déchets religieux.

Mais si le fait chrétien veut prétendre à l'universalité, il doit être quelque chose de particulier et de bien défini, d'unique face à la pensée de chacun. Pas simplement un phénomène singulier parmi d'autres, mais le singulier par excellence, qui pour cela même peut être universel. Cette fois, nous arrivons à un stade de la réflexion qui n'esquive plus la tension initiale, mais doit la surmonter sans l'atténuer. Nous prenons conscience de ce stade en le nommant communio, il faut ici un mot ancien, qui tient une place centrale dans le Nouveau Testament, dans la large ouverture et dans la force unifiante de sa signification : une communauté formée par l'Esprit de Dieu dans le Christ, qui vécut et ressuscita des morts pour tous les hommes.

Dans les différentes formules du Credo, l'expression sanctorum communio, communion des saints, même si elle n'est jamais très accentuée ni bien prise en conscience, suit toujours la formule : “ Je crois l'Église catholique ”. Le temps est venu d'en mettre en lumière les implications, car nous trouvons en elle la clef pour expliquer le monde actuel et l'heure de l'Église d'aujourd'hui. Pris dans toute la largeur de ses sens, le mot est un programme, que cette revue se propose de développer. Esquissons le en quelques lignes.

Suite de l'article : -* 1. [Le principe->art36] -* 2. [Portée de l'entreprise->art37] -* 3. [L'exigence->art38] Traduit de l'allemand par Françoise et Rémi Brague ; texte revu et corrigé par l'auteur. Cet article a figuré en tête du premier numéro de chaque édition de Communio : il a paru dans le n°1 de l'édition française (septembre 1975), p. 6-19.