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20072005. "Malaise dans la civilisation" Imprimer
Écrit par RAK Isabelle   

éditorial

Les deux premières pages, 5 et 6, sont jointes.

«MALAISE dans la civilisation » : cette traduction un peu approximative du célèbre ouvrage de Freud (aujourd’hui rebaptisé Malaise dans la culture) a connu un grand succès bien au-delà du propos initial de son auteur. Cette formule reprise à tort et à travers, à propos de l’affaire Dreyfus comme du cancer, de l’exclusion de l’étranger ou de la mondialisation, ou proposée plus généralement pour évoquer une décadence, réelle ou supposée, de notre « belle civilisation occidentale », mérite-t-elle une telle attention de la part d’une revue telle que Communio ? N’avons-nous pas proclamé inlassablement que le christianisme ne saurait s’identifier à aucune civilisation particulière, qu’il se soucie modérément de nos problèmes d’héritage historique ou culturel, et qu’il a su traverser les grands bouleversements historiques muni de cette promesse du Christ « je suis avec vous, pour toujours, jusqu’à la fin du monde » ? Sans compter que l’impression de malaise, qu’elle soit ressentie à l’échelle individuelle ou collective, n’est généralement pas conforme à la réalité objective ; il s’agit souvent d’une perception exagérée de problèmes moins généraux et moins insurmontables qu’ils n’apparaissent.

Cependant, le sentiment de malaise actuel, qu’il traduise une situation inédite dans l’histoire de l’humanité ou qu’il exprime un mal d’être qui a toujours existé en prenant pour chaque génération un visage différent, mérite qu’on s’y arrête, ne serait-ce que pour le remettre à sa vraie place, qu’elle soit éminente ou insignifiante. Et (p.5) puisque la célèbre expression de Freud a subi les adaptations les plus fantaisistes, il paraît opportun de revenir à l’idée originale de son auteur. L’article de Jean-François Noël [[Voir « De l’inconscient à l’autre », p. 11.2.]], qui ouvre ce numéro, nous propose donc une relecture de ce livre extraordinairement lucide, et quasi-prémonitoire, empreint d’un profond pessimisme sur l’avenir de l’humanité. Au-delà des notions bien connues d’inconscient, de Ça, de Moi et de Surmoi, cet ouvrage met en lumière deux constatations qui semblent intrinsèquement se contredire ; d’une part, l’homme n’accède à sa propre humanité que par sa relation au monde extérieur, et en particulier avec l’autre ; d’autre part, cette rencontre avec l’autre culmine dans la confrontation avec l’ensemble des règles du « vivre ensemble » construites au cours des siècles par la civilisation, règles qui brident les pulsions et provoquent un sentiment de culpabilité porteur d’angoisse et de névroses.

Or, Freud ne cherche pas à émanciper totalement l’individu de cette « perte de bonheur », car c’est le prix à payer pour maintenir et développer une existence commune (une « culture ») qui est justement garante du développement de notre humanité. Mais encore faut-il que cette culture soit réellement capable d’apporter à l’homme cette dimension humanisatrice qui vaut bien le renoncement à ses propres pulsions. Le malaise actuel ne viendrait-il pas d’une défaillance de nos sociétés à remplir cette mission d’humanisation ? Et l’imposture n’atteint-elle pas son paroxysme lorsque ces mêmes sociétés prétendent qu’elles ne pourront remplir leur mission qu’en éliminant toute forme de religion et par là, comme Freud le montrait lui-même dans son livre, tout sentiment explicite de culpabilité ? « On peut très bien penser que la conscience de culpabilité engendrée par la culture n’est pas... reconnue comme telle, qu’elle reste pour une grande part inconsciente ou qu’elle se fait jour comme un malaise, un mécontentement pour lequel on cherche d’autres motivations.

Les religions du moins n’ont jamais méconnu le rôle du sentiment de culpabilité dans la culture.[[S. FREUD, Malaise dans la culture, PUF, 1995, p. 79.]] » La culture, malgré sa tâche humanisatrice, doit être donc perpétuellement remise en cause, elle ne saurait constituer l’instance suprême du processus d’humanisation. C’est ce que met en lumière (p.6)

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Isabelle RAK