Décalogue IV: Père et Mère honoreras

N° 117 Janvier - Février 1995 - Page n° 107

Abbé Jean-Robert ARMOGATHE Une prière de van Gogh

DOSSIER : La foi de van Gogh

Les critiques ont longtemps méconnu la foi profonde de Vincent van Gogh et sa conversion évangélique décisive de mai 1875.

La prière qui suit, traduite en français pour la première fois, rend particulièrement sensible l'angoisse de van Gogh devant le péché et sa confiance dans le Sauveur, typiques du renouveau évangéliste.

Tout le texte est joint.

LES CRITIQUES ont longtemps méconnu la qualité et la profondeur des convictions chrétiennes de van Gogh : soit pour les ignorer, soit pour les travestir. Ceux qui ne les ont pas carrément passées sous silence ont parlé de «fanatisme[[Jan HULSKER, The Complete Van Gogh, New York, 1980, p. 9. Cliff EDWARDS parle d'« obsession religieuse » (Van Gogh and God, Chicago, 1990). La première à utiliser l'expression «fanatisme» fut Jo van GOGHBONDER, la belle-soeur de Vincent (The Complete Letters of Vincent van Gogh, 3 vol., Boston, 1958, voy. t. 1, p. 7). Cette édition américaine de la Correspondance a d'ailleurs censuré plusieurs passages religieux, rétablis dans l'édition néerlandaise de Hans van CRIMPEN, De Brieven van Vincent van Gogh, 4 vol., La Haye, 1990. Cette censure a été établie et commentée par Jan HULSKER, dans une communication au Colloque van Gogh d'Amsterdam (mai 1990).]] », en insistant sur l'héritage calviniste de ses convictions religieuses. Des travaux récents [[Ceux de Kathleen POWERS ERICKSON, dont nous avons tiré la substance de cet article : sa thèse At Eternity's Gate : a Religious Biography of Vincent van Gogh, Univ. of Chicago Divinity School et deux articles : «Testimony to Theo : Vincent van Gogh's Witness of Faith », Church History 61, 2 (1992), pp. 206-216 et «Pilgrims and Strangers: The Role of The Pilgrim's Progress and the Imitation of Christ in Shaping the Piety of Vincent van Gogh », Bunyan Studies, nr. 4 (1991), pp. 7-36 (document fourni par The British Library, D.S.C. de Boston Spa).]] permettent de rectifier cette image, et le document inédit que nous reproduisons ici est extrêmement précieux à cet égard. On savait que le père de Vincent, Théodore van Gogh, était un (p.107)fervent chrétien et que Vincent fit lui-même l'expérience d'un ministère de catéchèse dans une école anglaise, à Isle-worth (1876) et auprès des mineurs du Borinage, dans le sud de la Belgique. Mais on n'en savait guère plus. La minutieuse enquête de Kathleen Powers Erickson permet de mieux cerner, dans la complexité des milieux protestants hollandais, l'évolution personnelle du peintre.

 

Premier point : il est faux de rattacher van Gogh au calvinisme. Il appartenait à l'Église réformée hollandaise (Hervormd Kerk), mais la famille van Gogh était de tradition arminienne. Depuis le synode de Dordrecht (1618), elle avait embrassé la cause des Remontrants, dissidents par rapport à l'Église établie : à cette époque, un Cornelius van Gogh était prédicateur remontrant à Boskoop. Le grand-père de Vincent prit ses grades de théologie à Leyde, Université qui, aujourd'hui encore, est de tendance « remonstrante ». Le père de Vincent, Théodore, fut d'abord ce qu'on appelait un « Vieux-Libéral » : la christologie de ce courant est de l'arianisme, et les Vieux Libéraux rejettent aussi les points essentiels du calvinisme : le péché originel et la dépravation de l'homme déchu. Proches par plusieurs aspects des Unitariens anglais, ils enseignent une sorte de sagesse proposée par Jésus à tous les hommes. Théodore van Gogh glissa par la suite vers une vue encore plus humaniste et encore plus éloignée du calvinisme, puisqu'il adhéra à la théologie dite « de Groningue [[Hofstede DE GROOT, Groninger Godgeleerden, Groningue, 1855.]] » : à une christologie arienne et une sotériologie arminienne, il joignait la conviction d'une divinisation de l'homme accordée par Jésus. La philosophia Christi d'Érasme y retrouvait, pour la piété personnelle, l'Imitation de Jésus-Christ. C'est donc dans cette confession de foi que Vincent van Gogh fut élevé.

 

En mai 1875, il fut conduit à s'en séparer au cours d'une profonde crise religieuse, que Kathleen Powers Erickson analyse comme une conversion évangélique. Ce fut une conversion radicale, dans la crainte du salut personnel et avec un irrésistible appel à la vie apostolique, le retour aux origines de l'Église telles que les montrent les Actes des Apôtres. Il (p.108) conseilla à son frère Théo de se débarrasser de quelques livres (Michelet, entre autres) [[Lettre 39, 25.09.1875, The Complete Letters I, 36.]], L'Imitation de Jésus Christ et le livre de Bunyan, The Pilgrim's Progress, sont les deux classiques qui nourrissent cette conviction. Lorsque Vincent perd son emploi chez le marchand de tableaux Goupil (juin 1876), il décide de prêcher l'Évangile en devenant aumônier de l'école d'Isleworth, en Angleterre. Il y découvre les joies de la prédication [[Lettre à son frère Théo, 1-9 nov. 1876, The Complete Letters 1, 73.]] ; il y devient l'assistant du supérieur, T. Slade Jones, qui était un pasteur méthodiste. Il lut avec passion les écrits du Revival, et assista à des réunions religieuses à Paris et à Londres. Les lettres parisiennes de mai 1875 sont pleines de citations bibliques. Ses convictions évangélistes furent approfondies par cette expérience, que son père désapprouvait. Théodore craignait, avec raison, que son fils renonce à la préparation et aux études du ministère pour devenir un simple catéchiste. Vincent décida en effet de prendre une charge missionnaire dans le Borinage. Les témoignages recueillis sur cette période de sa vie sont décisifs et émouvants : il partagea la pauvreté des mineurs et sut acquérir leur respect et leur admiration. Mais le Comité d'Évangélisation qui l'avait envoyé appréciait moins ce qui passait pour de dangereuses originalités. Sa manière de prêcher, improvisée, de type charismatique, heurtait des responsables habitués à des sermons rédigés et formels. À la fin de 1878, ils lui retirent leur appui. Epuisé par les dures conditions de vie qu'il avait choisies, écœuré par ce qui lui apparut comme de l'hypocrisie ecclésiastique, Vincent abandonna le ministère pour se donner tout entier à son existence d'artiste et à la peinture.

 

Les études de K. Powers Erickson montrent que ce comportement n'avait rien d'aberrant ni de pathologique, mais qu'il s'agissait des traits, reconnus traditionnels, de la vie évangélique, de la conversion radicale, sur le modèle proposé par Bunyan. Surtout, elle montre combien l'activité artistique de Vincent fut marquée par son expérience religieuse. Ainsi, les copies de scènes pieuses, d'après Rembrandt ou Delacroix, que Vincent effectue, à Saint-Rémy, (p.109) doivent être réévaluées comme le coeur de l'activité artistique de Vincent, et non pas comme le désœuvrement égaré d'un malade mental : en particulier la Pietà ou la Résurrection de Lazare (d'après Delacroix tous les deux) où le Christ et le Lazare portent la barbe et les cheveux rouquins des autoportraits. La Pietà, comme remarque Kathleen Powers Erickson, montre combien la lecture de l'Imitation a influencé le regard que van Gogh jette sur l'original de Delacroix : « la Pietà », écrit-elle, « c'est l'Imitation sur toile [[La citation se trouve p. 22 de l'art. cité n. 2 dans les Bunyan Studies.]] ». Le bon samaritain est un autre exemple de cette relecture par van Gogh, dans sa sensibilité religieuse, d'un tableau classique (toujours de Delacroix). Plus encore : une œuvre énigmatique comme Corbeaux sur un champ de blé doit être relue dans cette perspective biblique. Peinte quelques semaines avant le suicide du peintre, cette toile est liée au grand ouvrage de Bunyan, The Pilgrim's progress : l'accent est celui des chemins ouverts dans les champs, et les corbeaux sont moins un signe de désespoir qu'une espérance telle que la rappelle le Psaume 147: « (Dieu) dispense au bétail sa pâture, aux petits du corbeau qui crient. » Et il convient de rappeler que la symbolique du corbeau, dans le Nouveau Testament, n'est pas particulièrement néfaste : « considérez les corbeaux : ils ne sèment ni ne moissonnent, ils n'ont ni cellier ni grenier, et Dieu les nourrit. Combien plus valez-vous que les oiseaux !» L'image de ces oiseaux survolant un champ de blé où sont tracés des chemins (les voies du pèlerin selon Bunyan) évoque donc bien la confiance placée dans Celui qui les nourrit.

 

Le document que nous traduisons apporte un éclairage décisif. Contemporain de la lettre 82a, à Théo (automne 1876), donc rédigé à Isleworth, ce n'est pas un sermon, c'est une prière, un appel à Théo qui n'approuvait pas le comportement évangélique de son frère. Les textes bibliques utilisés reflètent l'angoisse du salut, à partir de la question que le geôlier de Paul et Silas pose à ses prisonniers miraculeusement libérés : « que dois-je faire pour être sauvé ?» (Actes 16, 30-31). Nous n'avons pas noté les passages, souvent (p.110) cités par paraphrase ou allusion ; le texte est un centon de références, qui reviennent à souligner l'angoisse de Vincent devant le péché et sa confiance devant le Sauveur, une attitude typique du renouveau évangéliste sur quoi reposait la foi chrétienne de Vincent van Gogh. (p.111)

Jean-Robert ARMOGATHE

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