L'idée d'Université

N° 225 Janvier - Février 2013 - Page n° 200

M. Olivier BOULNOIS Nous et les autres : la guerre des représentations

"Lors de la marche du 11 janvier, j’ai remarqué cette pancarte : « Juifs, chrétiens, musulmans, bisounours vaincra ». L’expression donne à penser que la seule manière de surmonter les différences religieuses, c’est de retourner au monde merveilleux de l’enfance où il n’y a pas de religions, pas de singularités.  Le texte complet est joint; il est par ailleurs téléchargeable dans sa version Word originale , et en pdf.

La pancarte m’a rappelé l’émotion unanime qui a suivi le 11 septembre 2001. « Plus rien ne sera jamais comme avant », disait-on. Et ce fut pire. Nous avons vu la confusion des sentiments déboucher sur la répétition obstinée des mêmes erreurs et sur une guerre criminelle. « Mal nommer les choses, disait le rappeur Abd al Malik (citant Camus), c’est ajouter à la misère du monde ».

Si l’on veut éviter que l’histoire se répète, il ne faut pas se tromper sur les causes de la catastrophe. D’autres que moi se penchent sur les causes matérielles, qui sont réelles : abandon des banlieues, revers de l’école, désastre de nos prisons… Mais nous devons aussi nous interroger sur les motivations intellectuelles de l’attaque contre Charlie Hebdo.

 Les bisounours se représentent comme unis autour de « nos valeurs » contre la « barbarie ». Mais pour une fois, essayons de comprendre les « barbares ».

À l’origine, il y a l’interdiction biblique de représenter Dieu. A vrai dire, la Bible s’appuie sur une impossibilité : autant il est facile de sculpter des statues des dieux locaux, ayant des fonctions précises et des aventures amoureuses, autant il semble impossible de dépeindre un Dieu unique, invisible, créateur de l’univers.

Avec le christianisme, les pratiques changent. On représente d’abord le Christ et les saints, puis on vénère leurs images. Cela ne plaît pas à tout le monde, et les iconoclastes cherchent à les détruire. Mais à partir du concile de Nicée II (787), la grande justification théologique est trouvée : le Christ est à la fois homme et Dieu ; en vénérant son image humaine, visible, on vénère à travers elle sa réalité divine, invisible. La grande tradition des icônes d’orient naît là.

En revanche, dans l’occident latin, l’accent est mis sur la liberté de l’artiste. Cela conduit bientôt à la représentation de Dieu, le Père invisible, en vieillard (XIIeme siècle). Mais cette pratique artistique, illustrée par la chapelle Sixtine, n’a jamais reçu de justification théologique. Et pour cause : représenter le Dieu invisible, c’est quand même s’asseoir sur l’autorité de la Bible…  D’ailleurs, l’art religieux d’orient en est resté pour l’essentiel aux icônes et n’a pas suivi l’occident sur ce terrain.  

Dès lors, l’art occidental s’ouvrait à toutes les libertés pour représenter Dieu. Mais pour Dieu, avoir une image, c’est s’exposer aux moqueries. On ne peut pas caricaturer celui qui n’a pas d’image. D’autre part, l’incarnation exposait le Christ lui-même aux outrages, ce qui explique la naissance d’un genre particulier d’images de dévotion (pensons à l’extraordinaire « Christ en dérision » de fra Angelico au couvent saint Marc). L’identification avec l’offensé est même, pour le chrétien, la voie vers la sainteté : « Heureux êtes-vous si on vous insulte ! » (Matthieu 5, 11). Or cette double exposition (à la vision et à l’offense) fragilisait les images ; leur valeur pouvait se renverser. Et dès le XIXeme siècle apparaissent des caricatures du Christ, de la Vierge Marie et des saints. Elles sont souvent associées aux caricatures anticléricales, incroyablement violentes à l’époque (voir F. Boespflug, Caricaturer Dieu ? Bayard, 2006). Mais caricaturer le clergé, c’est aussi ancien que les marges des manuscrits médiévaux : ces griffonnages sont souvent l’œuvre… de clercs, critiquant les vices de leurs confrères. Charlie Hebdo s’inscrit donc dans la tradition occidentale de l’art chrétien et postchrétien.

L’islam a le même point de départ biblique : interdiction stricte de représenter Dieu et même de toute image dans les lieux de culte. Ce qui est réellement digne de vénération, c’est le Coran,  puisque Dieu, en se révélant, s’est fait Livre. N’ayant pas à rendre compte d’une incarnation, l’islam a suivi le chemin inverse du christianisme : c’est le Prophète qui a été absorbé dans l’invisibilité de Dieu. Mais l’islam a eu diverses approches, selon les temps et les lieux. Au début de l’ère musulmane, les images de Mahomet abondent dans les miniatures, l’exemple le plus connu étant les images de « l’ascension céleste du Prophète ». Dans le shi’isme, il existe presque une pratique de l’icône, car Mahomet et les grands saints du shi’isme, à commencer par Ali, sont représentés. En revanche, dans certaines écoles sunnites, par une sorte d’absorption dans la sainteté divine, la visibilité du prophète diminue graduellement : Mahomet est d’abord entouré d’un nimbe de flammes ; puis son visage et celui des prophètes est caché derrière un voile ; enfin, il disparaît sous une gerbe de feu. Au XIXeme siècle, tout son corps se consume dans une flamme d’or (voir F. Boespflug, Le prophète de l’islam en images, Bayard, 2013). Le refus de représenter les prophètes n’est donc ni originel, ni unanime, mais il semble aujourd’hui majoritairement admis. Et surtout, il semble être devenu un marqueur d’orthodoxie religieuse. Cela peut donner des résultats cocasses : le film Le message (1976) montre une « Vie de Mahomet » où celui-ci n’apparaît jamais à l’écran.

Le simple fait de présenter une image du Prophète (et des prophètes) est donc considéré comme scandaleux par la plupart des musulmans. (C’est pourquoi il ne suffisait pas d’écrire dans le numéro suivant de Charlie Hebdo : « tout est pardonné » pour cesser d’être offensant, comme l’ont cru quelques bonnes âmes). Et la caricature redouble cette offense. — Raidissement récent, interprétation fondamentaliste ? Sans doute. Mais est-ce à l’Etat français d’imposer au monde la bonne interprétation de l’islam ? (Pour masquer ce point, il faut répéter sur toutes les chaînes que tout cela n’a rien à voir avec l’islam, et que personne ne doit se sentir stigmatisé…). J’ai bien peur que la tâche ne soit infinie.

Nous voici dans un cercle vicieux : pour « nous », la caricature est devenue une conséquence des droits de l’homme, elle découle de la liberté d’expression. Pour nombre de musulmans, c’est une atteinte à ce qu’ils ont de plus cher. Et en réalité, nous imposons le régime occidental de l’image, découlant de notre histoire chrétienne ou postchrétienne. Deux systèmes symboliques entrent en conflit. Placardées sur la porte d’une mosquée, ces images seraient des outrages ; diffusées à plusieurs millions d’exemplaires, elles deviennent parfaitement légales : il est permis d’offenser tout le monde, mais non pas quelques-uns (et comme on n’est pas à une contradiction près, l’on s’étonne ensuite d’une recrudescence des  actes islamophobes).

Comme les paroles et les gestes, les images peuvent blesser. Parmi les tortures psychologiques pratiquées à Guantanamo (et unanimement condamnées), figurait l’acte d’uriner sur le Coran. De même, pour certains, une caricature de Mahomet, ce n’est pas simplement une représentation, c’est un acte qui touche ce qu’ils ont de plus sacré. Essayons d’imaginer ce que ressentirait un catholique en voyant quelqu’un uriner sur une hostie. Je dis bien uriner et pas représenter quelqu’un qui urine. Nous sommes ici au cœur de la contradiction : les caricaturistes croient représenter une offense (ils entendent mettre en scène et dénoncer la dérive islamiste) ; mais les musulmans traditionnels estiment qu’ils commettent l’offense. Les dessinateurs entendent défendre la liberté des représentations, mais celles-ci produisent des effets réels.

On objectera : c’est la grande tradition de l’anticléricalisme français. Certes. Mais pour que l’argument porte, il faudrait qu’il y ait dans la religion musulmane quelque chose comme un clergé. Nous raisonnons comme toujours à partir du modèle catholique. Car en l’absence de clergé, ce n’est pas, comme dans l’Eglise catholique, la hiérarchie qui prend les coups, ce sont tous les fidèles.

On entend de doctes spécialistes demander la fin des imams autoproclamés, ou souhaiter que les musulmans s’organisent, pour avoir « quelqu’un avec qui négocier ». Pourquoi ne pas leur demander d’élire des évêques et un pape ?

On invoque aussi la sacro-sainte laïcité : encore faudrait-il que le mot ait un sens universel. En Europe, on voit ce qu’il veut dire : au cours de sa rivalité mimétique avec l’Eglise, l’Etat a obtenu peu à peu de s’en séparer et d’en réduire le pouvoir au for intérieur. Mais là encore, en l’absence d’Eglise, on voit mal ce que cela peut signifier dans le cas des pays musulmans. Quand comprendra-t-on que l’islam n’est pas un second catholicisme ?

La laïcité négative, qui ne reconnaissait aucune croyance, deviendrait-elle une laïcité qui ne respecte aucun croyant ? Au lieu d’être une règle pour la coexistence des croyances, la laïcité doit-elle devenir un vide abyssal, qui se confondrait aussitôt avec le droit d’offenser les croyants de toutes religions ? Sur le ton de « écrasons l’infâme », de hautes autorités de l’Etat montrent leur incompréhension du phénomène. Elles croient dur comme fer que les religions sont des opinions personnelles, solubles dans la modernité. La mission de la France (et d’abord des journalistes) serait de porter au monde ce messianisme républicain, et d’imposer en France « l’islam éclairé que nous attendons tous » (d’où l’imam télévisuel expliquant que, dans une mosquée, on enlève ses chaussures pour ne pas salir la moquette…). Ces hautes autorités ne voient pas que pour un croyant, sa religion est « plus intime à lui-même que lui-même » (saint Augustin). On peut s’en réjouir ou le regretter. Seul un bisounours peut l’ignorer.

 

Une chose est sûre, et elle peut inquiéter: en opposant obstinément « nos valeurs » à la barbarie, sans nous interroger sur nous-mêmes, nous entretenons le cercle vicieux au lieu d’y remédier. Nous (les autorités de l’Etat solidaires des médias, à moins que ce ne soit l’inverse, puis par contrecoup tous les téléspectateurs) faisons exactement ce qu’attendent les stratèges d’Al Qaida : créer un conflit de civilisation tout en niant qu’il existe...

Les bisounours sont les êtres les plus tolérants qui soient, envers ceux qui sont comme eux, souriants et infantiles, démocrates et pleins d’images rigolottes. Mais face aux autres, s’ils veulent imposer au monde leur grande paix laïque, j’ai bien peur qu’ils n’aient pas d’autre moyen que la force. La guerre des représentations risque de devenir réelle.  

 

Olivier Boulnois, Directeur d’Etudes à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, auteur de Au-delà de l’image, le Seuil, 2008.

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