Compte-rendu de Peter Seewald, Benedikt XVI. Ein Leben (Droemer-Knaur, Munich, 1.184 p.)

Une phrase mal traduite : c’est tout ce que les « informateurs religieux » ont retenu de l’énorme biographie de Joseph Ratzinger/Benoît XVI par Peter Seewald, 75 chapitres, 1200 pages[1].

Commençons donc par la fin : il s’agit de réponses à quelques questions posées lors d’entretiens précédents, laissées pour l’heure de côté et qui ont donné lieu à des réponses écrites du pape émérite à l’automne 2018. Elles portaient principalement sur les raisons du retrait du pontificat. Le pape émérite dit que la vraie menace de l’Église et donc du service pétrinien ne repose pas dans ce dont on a parlé (les Vatileaks, la Curie …), mais bien « dans la dictature mondiale d’une idéologie prétendue humaniste », qui punit d’exclusion sociale tout contradicteur ; le pape émérite explique que pendant des siècles parler de « mariage homosexuel » était absurde, tout comme étaient condamnés l’avortement ou la fabrication d’un être humain en laboratoire. Mais, dit-il, la société contemporaine a formulé un Credo antichrétien, qui excommunie tout contradicteur. La peur du pouvoir spirituel de l’Antichrist est telle qu’il faut la prière de tout un diocèse et de l’Église universelle pour s’y opposer. Benoît XVI défend ensuite le titre de pape émérite, rappelant que depuis le Concile les évêques retirés ne se voient plus attribuer un diocèse « in partibus », mais bien l’éméritat de leur dernier diocèse. Il explique qu’ainsi le lien spirituel n’est pas rompu : le nouveau titulaire a tout le pouvoir, mais l’émérite continue d’assurer dans la prière la vie du diocèse – et le service de son successeur. Il réagit au procès d’intention qui lui est fait dès qu’il prend la parole – en particulier sur le judaïsme : « le spectacle des réactions, surtout dans les milieux théologiques allemands, est si stupide et si méchant qu’il vaut mieux ne pas en parler. Je préfère ne pas analyser les vraies raisons qui ont poussé à vouloir éteindre ma voix » ».

Peter Seewald est un journaliste bavarois, né à Bochum en 1954. Depuis une vingtaine d’années, il s’est spécialisé dans des entretiens avec Joseph Ratzinger, dont il a déjà écrit plusieurs biographies[2] et quelques volumes d’entretiens[3]: celle qui vient de paraître a un côté définitif, tant par sa taille que par l’âge de son sujet. La taille de ce volume s’explique par les nombreux détails, parfois touffus, que l’auteur rapporte. À travers la biographie de Joseph Ratzinger c’est un peu l’histoire de la Bavière au XXe siècle qui est racontée. Ce qui apporte d’ailleurs beaucoup d’informations sur la famille, l’enfance, l’adolescence du futur pape. Seewald décrit bien l’ambiance familiale et provinciale qui l’entoura : une famille modeste, unie, avec trois enfants (Maria, Georg et Jozef), une piété traditionnelle et joyeuse, le goût de la musique et de l’étude. Né en 1927, Joseph Ratzinger a grandi dans une Allemagne secouée par la montée du nazisme (Adolf Hitler devient chancelier en janvier 1933). Seewald est très soucieux de montrer comment les évêques catholiques se sont très tôt opposés au NSDAP – et consacre plusieurs pages aux « Chrétiens allemands » pronazis organisés par des pasteurs luthériens (ch. 5). De même la résistance intérieure (en particulier la « Rose blanche » et Hans et Sophie Scholl) donne lieu à un chapitre entier (ch. 10). Il est néanmoins très intéressant de constater combien la rigueur de la lutte anticatholique a affecté la petite ville et donc la vie familiale des Ratzinger. Si l’on connaît bien l’oppression marxiste subie par Karol Wojtyła, la dictature nazie subie par Joseph Ratzinger n’avait rien à envier : les deux papes ont souffert du totalitarisme et des rigueurs de la guerre (Wojtyła avait sept ans de plus que Ratzinger).

Mais il y a des longueurs : quand la famille s’installe à Tittmoning, les Ratzinger sont voisins de la librairie et maison d’édition Pustet – ce qui donne à Seewald l’occasion de rappeler les grands écrivains (Remarque, Döblin) que Pustet a publiés. Pour remplir deux volumes avec la Vie de M. Descartes, Adrien Baillet promène son héros à travers l’Europe et décrit le sacre impérial et les batailles où il aurait pu se trouver. Seewald nous donne parfois des monographies politiques et historiques qui n’ont pas nécessairement une grande portée dans la Bavière profonde. Néanmoins, une foule de détails pittoresques, agréablement racontés, apporte des informations nouvelles sur la vie du jeune Ratzinger, au petit séminaire (il n’aimait pas le sport et était fort en thème), son incorporation en 1943, à seize ans, comme Flakhelfer (auxiliaire pour la D.C.A.), sa courte captivité comme prisonnier de guerre (il avait 18 ans). Des photographies familiales inédites, touchantes, illustrent cette première partie de la vie du futur pape.

Les années d’études sont plus connues, en particulier par les récits autobiographiques de Joseph Ratzinger[4]. On regrette un peu les longs développements sur l’Allemagne d’après-guerre, les procès de Nuremberg etc. – et les lectures du jeune séminariste donnent lieu à des notices adventices détaillées sur les auteurs… Ainsi au ch. 17, le titre : Augustin fait croire que l’auteur va aborder la pensée de Ratzinger, devenu à 25 ans, en 1952, enseignant au Séminaire de Freising et préparant son doctorat. Mais le chapitre commence par des considérations sur l’hiver 1946/1947, puis un souvenir d’Heinrich Böll, un long commentaire sur Le Loup des steppes de Hesse, avant d’atteindre l’évêque d’Hippone (qui fait l’objet d’une longue notice). La suite des études figure dans les chapitres suivants. On relèvera avec intérêt que parmi les rares femmes étudiantes en théologie, Ratzinger put connaître Uta Heinemann (née en 1927) : convertie en 1953, elle fut la première femme à soutenir un doctorat en théologie à Munich en 1954 (elle avait auparavant suivi des cours en théologie protestante à Bonn, Bâle, Oxford et Montpellier). Professeur d’histoire de l’église et du Nouveau testament à la Faculté catholique d’Essen (1970), Uta Ranke-Heinemann se vit retirer en 1987 son habilitation à enseigner à la suite de violents démêlés théologiques, et tient encore aujourd’hui des positions radicales. Son père fut président de la République fédérale de 1969 à 1974 (et sa nièce Christina a épousé Johannes Rau, président de l’Allemagne de 1999 à 2004)[5].

Sous le titre « Sept jours qui ont changé l’Église », nous avons droit au récit de l’ouverture du Concile. L’activité de Ratzinger dans les commissions conciliaires est bien connue, tant par les Journaux de Congar et de Lubac que par son propre récit. Mais il était bon, comme le fait Seewald, de réunir les témoignages pour donner un récit structuré de ces années conciliaires.

Le ch. 39 est très intéressant, pour démentir la légende (colportée entre autres par Hans Küng) de l’impact de 1968 sur Joseph Ratzinger, au passage d’un avant-Tübingen (un théologien ouvert et progressiste) à un après-Tübingen (un théologien frileux et conservateur). On voit bien que ce n’est pas Ratzinger qui a changé, mais l’arrière-plan de l’Église et des fidèles : la crise n’est pas celle d’un homme, mais celle d’une époque. C’est ce qui était souligné dans le promemoria que le grand historien des Conciles, Hubert Jedin (1900-1980) adressa au cardinal Döpfner (1913-1976), archevêque de Munich, en septembre 1968[6].

L’auteur attache une grande importance aux rapports entretenus par Joseph Ratzinger avec les théologiens de langue allemande, s’étendant particulièrement sur « le cas Küng ». L’intérêt du livre, ici, repose sur les entretiens qu’il a menés avec plusieurs des interlocuteurs du professeur, puis archevêque et cardinal.

La revue Communio, à laquelle Joseph Ratzinger a beaucoup contribué[7], est évoquée à plusieurs reprises (surtout ch. 44) avec des approximations qui n’ont pas échappé à l’auteur de cette note, qui fut l’un des protagonistes de l’aventure. L’histoire des origines et du développement international de la revue (dont Adrienne von Speyr demandait la création à Hans Urs von Balthasar dès l’immédiat après-guerre) restent encore à faire.

Les cinquième et sixième parties (Rome et Pontifex) sont moins intéressantes, pour trois raisons : Seewald s’expose à paraphraser les documents officiels à défaut de l’accès aux archives, il utilise beaucoup des sources journalistiques et, enfin, cette période du Préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi et du pape a fait l’objet de nombreux ouvrages.

*

 Il en est de Joseph Ratzinger comme d’autres grands penseurs : sa biographie compte moins que ses écrits. C’est ici l’impasse de l’entreprise, ouverte en partie par l’activité du préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi et du pontife. Mais l’œuvre doctrinale monumentale de Joseph Ratzinger est ici présentée soit par de courtes paraphrases, évidemment insuffisantes, soit par des dossiers de presse – la discussion intellectuelle de ses thèses demande un autre type de travail.

Habile journaliste et écrivain disert, Seewald a scandé son volume en courts chapitres, ce qui en rend la lecture agréable. Mais il a cru utile de trouver pour chacun un titre « racoleur », allusif, piquant, transformant en roman-feuilleton une biographie sévère : « Samedi saint » (ch. 1 : naissance de JR, le samedi saint 16 avril 1927), « Au pays des rêves » (das Traumland, ch. 3), Die Stunde null (ch. 12, minuit : le 8 mai 1945, mais aussi les livres de Richard Weiszäcker ou Wolfgang Büscher), « La montagne des savants » (ch. 13, Der Berg der Gelehrten), « Le jeu des perles de verres » (ch. 16, Das Glasperlenspiel, titre d’un roman de Hermann Hesse) , « Crime et châtiment » (ch. 14) et les titres  ridicules des ch. 25 : Ein Star wird geboren (« Une étoile est née », comme dans le film de Wellmann en 1937, plusieurs fois repris au cinéma), 31 : Welt auf der Kippe (« Le monde au bord du gouffre », un livre de Seewald en 2015) et l’immanquable ch. 60 : « Le premier pape du troisième millénaire »…

Il y a surtout de regrettables erreurs dans le domaine français (on peut espérer que la traduction française les corrigera) : le P. Chenu est gratifié de la nationalité belge (ch. 37), le cardinal Ratzinger reçoit les insignes de commandeur de la Légion d’honneur le 11 mai 1998 à Rome (ch. 19 : exact) et, le même jour, à Paris (ch. 42 : faux) et en 1992 (ch. 54) il aurait été élu à l’Académie française, dans la section des sciences morales et politiques (en réalité, l’Académie des sciences morales et politiques, qui a effectivement élu Joseph Ratzinger, est tout à fait distincte de l’Académie française), premier cardinal depuis Richelieu (une bonne trentaine de cardinaux ont siégé à l’Institut de France, dans les diverses académies, depuis 1635 !). On y apprend ch. 19 l’hostilité de la Révolution française aux Jésuites (supprimés en France dès 1763). Le cardinal Liénart n’était pas, en 1962, président de la Conférence des évêques de France (créée en1964). Enfin, une fâcheuse coquille (ch. 16) féminise le prénom de François Mauriac. Ces scories sont minimes, mais laissent inquiet sur la qualité de l’enquête allemande (la bibliographie, de langue allemande, omet, en anglais, l’étude fondamentale d’Aidan Nichols, op, sur la théologie de Ratzinger [1988], ou la biographie de George Weigel, en français celle de Bernard Lecomte et même, plus curieusement, le livre allemand de W. Siebel, sur la philosophie et la théologie de Ratzinger [2005]).

Ce gros ouvrage contient des renseignements inédits et précieux sur la vie de Joseph Ratzinger, et les entretiens avec des témoins privilégiés apportent un éclairage inédit. La partie « doxographique », sur la pensée et les écrits, relève d’un autre genre littéraire et n’était pas centrale dans la recherche de l’auteur. La biographie d’Elio Guerriero, plus succincte sur les détails biographiques, rend mieux compte du développement intellectuel[8]. En ce sens, ce livre reste utile et on doit être reconnaissant à son auteur. Mais peut-être, comme Pascal l’écrit au Provincial, a-t-il fait un livre aussi long faute d’avoir eu le temps de le faire plus court …

 

 

[1] Ayant obtenu le livre en version numérique, je renvoie aux (courts) chapitres, et non aux pages du volume imprimé.

[2] 2005: Der deutsche Papst - Von Joseph Ratzinger zu Benedikt XVI. Verlagsgruppe Weltbild und Axel Springer AG; 2005: Benedikt XVI. Ein Porträt aus der Nähe. Ullstein Verlag; 2006: Benedikt XVI. Leben und Auftrag. Verlagsgruppe Weltbild.

[3] Joseph Ratzinger, Voici quel est notre Dieu. Croire et vivre aujourd’hui. Conversation avec Peter Seewald, Mame 2001, Plon 2005 ; Le sel de la terre. Le christianisme et l'Église catholique au seuil du IIIe millénaire: entretiens avec Peter Seewald, Flammarion 1997, Cerf, 2005 (éd. allde. : 1996). Relevons que la traduction chinoise (1998) contient une préface inédite sur l’évangélisation, qui a été traduite dans Églises d’Asie 433, Dossiers et documents, janvier 2006, p. 9-10 ; Benoît XVI, Lumière du monde, le pape, l'Église et les signes des temps : un entretien avec Peter Seewald, Bayard  2010 (éd. allde. 2010) ; Dernières conversations, Fayard 2016, Pluriel 2018 . Signalons l’excellent petit volume (posthume, hélas !) d’Hervé Coutau-Bégarie (1956-2012), Ratzingeriana. Bibliographie commentée de Joseph Ratzinger en langue française, Éd. de l’Homme Nouveau, 2012.

[4] Joseph Ratzinger, Ma vie. Souvenirs (1927-1977), tr. fr.  Fayard, 1998 (1977 : sa nomination comme archevêque de Munich-Freising). Le sel de la terre contient aussi une partie biographique. Mon concile Vatican II, Artège, 2011, contient quatre plaquettes publiées pendant le Concile.

[5] On lira avec intérêt son entretien avec John D. Spalding au moment de l’élection pontificale : https://www.beliefnet.com/faiths/catholic/2005/04/a-humble-intellect.aspx

[6] Hubert Jedin, Lebensbericht, p. p. Konrad Repgen, Mayence, 1984.

[7] Seize articles parus dans la seule édition francophone entre 1976 et 2006 ont été réunis en deux volumes, La Communion de foi, Communio-Parole et Silence, 2008-2009, 500 p.

[8] Elio Guerriero, Serviteur de Dieu et de l’humanité. La biographie de Benoît XVI, tr. fr. Mame, 2017.