Conscience et consensus Autour de A. Maclntyre

Dossier du numéro Heureux les miséricordieux

Une réflexion contemporaine sur « conscience et consensus » eût été incomplète sans référence à l'œuvre d'un des plus grands philosophes américains, dont l'ouvrage Quelle justice ? Quelle rationalité ? vient de paraître en français. Depuis son premier grand livre, After Virtue, A. Maclntyre s'interroge sur les conditions d'un jugement moral. Refusant le formalisme kantien et les universalismes contemporains, A. Maclntyre apparaît comme néo-aristotélicien en pensant que ces conditions sont déterminées par les « contenus matériels » de la vie morale. Mais, avec le christianisme, la question de la conscience morale vient s'articuler à cette compréhension de la rationalité pratique. A. Maclntyre réassume en morale la notion de tradition, il fait de l'unité de la vie un critère essentiel, et surtout n'hésite pas à affirmer la supériorité rationnelle d'une tradition morale particulière. Cette pensée aiguë s'offre à la discussion. Communio a demandé à trois professeurs de philosophie d'origines différentes de la présenter et d'engager le débat.

 

Le dix-neuf décembre 1992 s'ouvrait à l'Institut catholique de Paris un séminaire de recherche sur le thème des « Fondements de la morale », animé par des enseignants de la faculté de philo­sophie, en lien avec le Centre d'études et de recherches catholiques sur les enjeux de société (CERCLES) et avec le département de la recherche de l'Institut catholique. Du «cahier des charges » initial de ce groupe de travail, qui entre maintenant dans sa seconde année d'existence, faisaient partie les questions suivantes :

  • L'origine des «crises de la morale » : est-elle sociologique, intellectuelle, ou religieuse ?
  • Une morale formelle, au sens kantien (sans autre fondement qu'elle­même)'est-elle concevable?
  • L'éthique procédurale est-elle susceptible de permettre des décisions morales ? Quelles sont les limites et les justifications du consensus comme critère éthique ?
  • L'obligation éthique et la réglementation politique : quels rapports et quels conflits entretiennent-elles ?
  • La morale a-t-elle besoin d'un fondement quelconque? Une morale non religieuse est-elle vraiment possible ?

Même si, à l'évidence, la seconde et la cinquième des questions n'épui­sent pas le champ entier des problèmes que recouvre l'interrogation sur les fondements de la morale, c'est par ce biais que le groupe de réflexion a amorcé son travail, en prenant pour interlocuteur un philosophe dont le nom apparaît depuis plus d'une décennie au coeur de la plupart des débats philosophiques anglo-saxons relatifs à la morale, mais qui reste Encore pratiquement inconnu en France: Alasdair Maclntyre. À sa manière, le groupe de travail voulait apporter sa contribution à la réception française de son oeuvre, au moment même où paraissait la traduction française de son ouvrage Whose Justice ? en attendant que le premier ouvrage qui a rendu célèbre l'auteur, After Virtue (1981), soit lui aussi bientôt disponible pour le lecteur français.

Le lecteur de Communio trouvera ici deux textes qui permettent de s'initier à la pensée de l'auteur. Une étude de Alfredo Gomez-Müller, professeur à la faculté de philosophie de l'Institut catholique, co-animateur de l'atelier de recherche évoqué plus haut, et une recension de Quelle justice? sous la plume de Charles Larmore, professeur à Columbia University.

Dans leur complémentarité, l'une et l'autre étude mettent le doigt sur le point central qui est aussi le point le plus névralgique de la pensée de ce « chrétien augustinien » que Maclntyre revendique d'être: la thèse centrale que la rationalité n'est possible que dans le contexte d'une tradition, avec pour conséquence la mise en cause excessivement dure des philosophies morales issues des Lumières. Rien d'étonnant que les philosophes qui se réclament de cette «tradition» des Lumières, qui aux yeux de Maclntyre n'en est pas une, et au premier chef l'éthique de la discussion de Jürgen Habermas et de Karl Otto Apel, reconnaissent en lui leur adversaire privilégié, qui semble incarner à leurs yeux tous les vices du « néo-aristotélisme » contemporain. Mais, comme le montre A. Gomez-Müller, la thèse qui établit un rapport positif entre tradition et rationalité n'est intelligible que si elle est rapportée aux autres thèmes directeurs de cette pensée : réhabilitation du concept de vertu, nécessité de dépasser l'analyse ponctuelle des actions en les rapportant à des pratiques, et surtout nécessité de prendre en considération l'unité narrative de la vie du sujet qui, concernant l'agir éthique, se concrétise dans des projets de vie qui ordonnent l'ensemble de l'agir morale à la visée englobante d'une vie bonne.

Même si l'on ne partage pas la polémique injuste de Maclntyre contre les Lumières, il importe de méditer sa thèse comme une sorte de pari fondamental : sans perdre de vue le fait qu'un certain traditionalisme sera toujours synonyme de « défaite de la pensée », ce n'est évidemment pas le cas de toutes les traditions, qui ont su produire leurs propres modes argumentatifs qui leur permettaient d'atteindre le degré de cohérence rationnelle dont elles avaient besoin, c'est-à-dire, pour citer une célèbre distinction de Éric Weil, de traduire leurs attitudes devant la vie en catégories. Fides quaerens intellectum au lieu d'un fidéisme qui perçoit toute exigence de justification rationnelle d'une conviction comme une menace mortelle : c'est bien dans cette optique que, dans ses derniers travaux, Maclntyre interroge les grandes traditions morales de l'Occident. Ce sont des traditions d'enquête, d'investigation et de recherche qui ne récusent ni la discussion ni la confrontation avec les positions adverses.

Est-ce suffisant pour réparer les tares de la contingence historique, ou faut-il faire un pas supplémentaire pour s'élever à la règle d'universalisation stricte qu'exprime l'impératif catégorique kantien ? La question est trop complexe et trop fondamentale pour pouvoir être tranchée dans cette simple présentation. Au lecteur de forger sa propre conviction bien pesée au terme de la lecture de ces deux études qui apportent chacune des éléments de réponse à cette question. Qu'il me soit permis de suggérer une réponse élaborée au cours d'une année de travail autour de Maclntyre. Une des contributions majeures de Maclntyre au débat sur les fondements de la morale ne consisterait-elle pas en ceci que nous sommes invités à dissocier plus clairement deux problèmes qu'on tend assez souvent à confondre: le particulier et l'universel d'un côté, le nonrationnel et le rationnel de l'autre? Les tenants de l'éthique de la discussion, qui se présentent volontiers comme les champions toutes catégories de la rationalité, ne me semblent pas toujours exempts du risque d'une telle confusion, notamment lorsqu'ils nous placent devant le choix sommaire entre une tradition qui serait synonyme de convention, réfractaire à toute justification rationnelle, et l'argumentation rationnelle, commandée par l'utopie directrice d'une communauté idéale de discussion. Ce faisant, ils oublient, comme l'a montré Paul Ricoeur, qu'entre les deux termes, il y a place pour des convictions bien réfléchies. Le mérite de Maclntyre, parlant de « traditions of inquiry » est de nous inviter à méditer précisément cette possibilité de réfléchir - et de justifier - rationnellement nos convictions.

En revanche, l'opposition du particulier et de l'universel demeure sous la forme du particularisme et du pluralisme insurmontable des projets historiques de vie bonne d'une part, et de l'exigence d'universalisation qu'exprime l'impératif catégorique d'autre part. D'où l'importance du conflit des interprétations qui oppose de nos jours sur le terrain de la philosophie morale les contextualistes ou communautariens et les universalistes. Celui qui ne se résigne pas à ce conflit ne trouvera pas en Maclntyre un bon allié, parce que, de toute évidence, celui-ci revendique une position franchement communautarienne et contextualiste. Peut-être faut-il alors se demander avec Paul Ricoeur si l'issue du conflit n'est pas à chercher au niveau d'un retour d'une morale qui a accepté de se soumettre aux exigences de la règle de l'universalisation, à la visée d'une éthique de la vie bonne. Ce retour, qui est l'oeuvre d'une sagesse pratique d'un nouveau style, n'est pas un compromis facile, car il s'effectue sous la pression des conflits insurmontables qui sont une donnée indéracinable de la vie morale.

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