La Révolution

N° 83 Mai - Aout 1989 - Page n° 140

M. Yves-Marie HILAIRE Droits de l'homme, droits de la personne

Yves-Marie HILAIRE

Un siècle de conflits, un siècle de convergence entre l'Église et les Déclarations des Droits de l'Homme.

Tout l'article est joint.

APRÉS avoir critiqué certains articles de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen du 26 août 1789, et avoir contesté pendant plus d'un siècle l'idéologie individualiste qui l'a inspirée, l'Église catholique défend et promeut aujourd'hui les « droits de l'homme ». Comment et pourquoi cette évolution s'est-elle produite ? L'Église a-t-elle atténué son intransigeance ? En sens inverse, la transformation des sociétés a-t-elle permis à l'Église de mieux faire comprendre ses réserves et de contribuer à obtenir des compléments à la Déclaration de 1789 ? En 1980, au Bourget, Jean-Paul II a retracé en quelques mots ce grand débat historique :

 

« Que n'ont pas fait les fils et les filles de votre nation pour la connaissance de l Homme, pour exprimer l'homme par la formulation de ses droits inaliénables ! On sait la place que l'idée de liberté, d'égalité et de fraternité tient dans votre culture, dans votre histoire. Au fond, ce sont là des idées chrétiennes. Je le dis tout en ayant conscience que ceux qui ont formulé les premiers cet idéal ne se référaient pas à l'alliance de l'Homme avec la Sagesse éternelle. Mais ils voulaient agir pour l'homme ».

 

Afin de mieux saisir les origines du conflit entre l'Église et les droits de l'homme, il convient d'abord de retracer la « préhistoire » des droits de l'homme avant la Déclaration de 1789 ; nous pourrons alors préciser les circonstances et les développements du conflit entre l'Église catholique et les droits de l'homme ; enfin nous verrons comment l'évolution des idées (p.140) et des sociétés au XXe siècle rend compte de la convergence entre l'Église et les droits de l'homme au XIXe.

I. Les droits de l'homme avant la Déclaration de 1789

1. L'Antiquité et le Moyen-Age

 

 

Notre culture politique est issue de la sagesse grecque, du droit romain et du christianisme. Athènes nous a apporté la philosophie, Rome le droit et Jérusalem la ferveur, comme l'a rappelé récemment France Quéré.

Avec Aristote, les Grecs à la recherche de ce « meilleur gouvernement », illustré par la fresque du Palais communal de Sienne, ont fondé la science politique et ont proposé la règle de la majorité, en considérant qu'il y avait plus de lumières dans un grand nombre de citoyens que dans un petit nombre. Les Romains ont élaboré empiriquement et progressivement un droit qui aboutit à considérer tous les êtres humains comme des sujets de droits, mais aussi à accorder des pouvoirs considérables à l'empereur, souverain et législateur suprême. Les chrétiens, à la suite du Christ, ont proclamé l'égalité devant Dieu et la fraternité de tous les hommes, libres et esclaves, fils de Dieu et rachetés par le Christ, et ils ont lutté jusqu'au martyre pour avoir le droit d'exprimer leur foi pendant les premiers siècles de notre ère. Avec saint Augustin (354-430), ils se sont définis comme citoyens de deux cités : celle de Dieu — Jérusalem éternelle et céleste, mais commencée dès cette terre dans l'Église —, et celle de l'humanité terrestre — Rome temporelle, transitoire, mais dotée de tous les droits et pouvoirs de la cité antique.

 

A l'apogée de la monarchie chrétienne, au siècle de saint Louis (1214-1226-1270) et de saint Thomas d'Aquin (1224-1274), le roi chrétien, qui reçoit des grâces spéciales lors de son sacre, est responsable du salut de ses sujets. Il doit obéir à la loi de Dieu et à la loi naturelle inscrite par Dieu dans le coeur des hommes. Il gouverne pour le bien commun de ses sujets et il accorde des libertés à certaines communautés par des chartes. Le roi Alphonse X de Castille, dit le Sage, se qualifiait lui-même en toute sérénité, de « roi des trois religions » (chrétienne, juive et musulmane). Cependant, l'Église crée et les États (p.141) admettent le tribunal de l'Inquisition pour lutter contre les hérétiques.

 

 

2. La monarchie absolue et sa contestation au XVIIIe siècle

 

 

Le XVIe siècle oscille entre le Prince chrétien d'Erasme et le Prince de Machiavel. D'un côté, les nouvelles responsabilités issues des grands affrontements entre États et la conquête de l'Amérique amènent Vitoria à définir le droit international et Las Casas à défendre la liberté des Indiens, en refusant leur mise en esclavage. De l'autre, les États modernes, confrontés à de dures réalités, se trouvent fortifiés par la renaissance du droit romain et par les réformes protestantes qui, avec les princes luthériens d'Allemagne et Henri VIII d'Angleterre, rejettent le pouvoir spirituel du Pape et confisquent les grands domaines des abbayes supprimées. Quant au roi de France, resté catholique, il est « empereur en son royaume ». Le roi absolu est placé au dessus de la loi ; il est la loi vivante, et il rend compte de ses actes à Dieu seul. Il peut imposer sa religion à ses sujets, comme l'a fait Louis XIV en révoquant l'Édit de Nantes, mais il peut aussi la réformer et confisquer les biens des abbayes, en suivant l'exemple de Joseph II, empereur d'Allemagne au XVIIIe siècle. Or, en ce siècle des Lumières, certains philosophes opèrent un retournement de la pensée politique en contestant radicalement la monarchie absolue. Comme l'a souligné Jacques Maritain, Rousseau et Mably transfèrent la souveraineté du roi au peuple. Celui-ci fait la Loi à laquelle tout citoyen doit obéissance. La soumission à la « volonté générale » exprimée par la Loi rend le citoyen libre, selon Rousseau. Le roi n'est plus qu'un agent d'exécution de la Loi. Le pouvoir spirituel disparaît, mais une religion civile, dont la Loi définit l'organisation et les conditions d'exercice, demeure nécessaire pour cultiver les vertus civiques chez les citoyens.

 

 

3. La monarchie anglaise, limitée par les Déclarations de Droits et les libertés

 

 

La monarchie anglaise connaît une histoire plus conflictuelle depuis le Moyen-Age. Grâce à leurs représentants, les sujets (p.142) se font reconnaître des droits depuis la Grande Charte de 1215 jusqu'à la Pétition des Droits de 1628 et au Bill de l'Habeas corpus, garantissant la liberté individuelle, en 1679. La monarchie absolue s'assujettit l'Eglise sous les Tudors lors des réformes anglicanes, mais se trouve contestée sous les Stuarts qui perdent le trône, provisoirement lors de la Révolution de 1648 et définitivement lors de celle de 1688. Cette « Glorieuse Révolution » de 1688 est suivie de la Déclaration des Droits de 1689, qui limite le pouvoir royal en rappelant solennellement le droit des sujets, représentés par le Parlement, de consentir l'impôt et de voter la loi.

 

Pour Locke (1632-1704), penseur politique de la monarchie limitée et admirateur des « Pères pélerins » qui ont fondé le Massachusetts en 1620, des hommes libres ne peuvent être assujettis à un pouvoir absolu, et le pouvoir royal repose sur un contrat de confiance entre eux et le roi. Au XVIIIe siècle, lors de la tentative de reconstitution de la monarchie absolue opérée sous George II, les treize colonies d'Amérique, après avoir épuisé les moyens pacifiques de protestation, s'insurgent pour défendre les libertés bafouées, violées par la monarchie anglaise. Les multiples déclarations de droit américaines énumèrent les griefs, précisent les libertés non respectées et les proclament bien haut : Déclaration d'Indépendance de 1776, déclarations des différents états, dix premiers amendements de la Constitution, proposés à la suite de celle-ci dès 1787, ratifiés en décembre 1791 et relatifs aux libertés. Les libertés américaines, issues de l'expérience et de l'histoire, mais proclamées lors d'une guerre de libération à laquelle la France prit part, exercent une influencé sur les Français qui détruisent en 1789 la monarchie absolue.

II. Le conflit entre l'Église et les Droits de l'Homme

1. Le conflit naît de la Constitution civile du Clergé (1790)

 

 

Il est important de rappeler que la destruction de la monarchie absolue, opérée en moins de trois mois, de juin à août 1789, et consacrée solennellement par la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen du 26 août, ne provoque pas de conflit avec l'Église catholique. Le conflit ne naît pas de la (p.143) Déclaration elle-même, mais de la réforme de l'Église entreprise ultérieurement et unilatéralement par l'Assemblée constituante. En effet, la Déclaration des Droits de l'Homme, votée par les députés du Clergé, est bien accueillie par la plupart des catholiques, dans le climat d'unanimisme des premiers mois de la Révolution. L'affirmation des principes d'une réorganisation politique et sociale semble nécessaire après la ruine de la monarchie absolue et de la société inégalitaire. L'exemple américain séduit. Les références à « l'Être suprême » et au droit naturel rassurent. A propos des deux articles qui susciteront le plus de litiges par la suite — les articles 10 sur la liberté de culte, et 11 sur la liberté de presse —, on remarque d'abord les restrictions introduites par l'Assemblée constituante, qui inquiètent les protestants et les partisans d'une liberté plus large.

En revanche, la réorganisation de la France opérée par l'Assemblée constituante affecte fortement le premier ordre du royaume, le Clergé, les ordres étant supprimés. Influencée par le gallicanisme, le jansénisme, le rousseauisme et par l'exemple donné récemment par Joseph II, la majorité de l'Assemblée nationalise les biens du clergé le 2 novembre 1789, ne reconnaît plus légalement les voeux de religion le 13 février 1790, supprime des congrégations vouées à la prière et à l'érudition, réforme entièrement l'Église de France, sans négocier avec le Pape, par la Constitution civile du Clergé, le 12 juillet 1790, et, le 27 novembre 1790, exige de tous les ecclésiastiques, devenus fonctionnaires publics, le serment d'être «fidèles à la Nation, à la Loi et au Roi, et de maintenir de tout leur pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée et acceptée par le Roi ».

Face à ces mesures, les évêques ne font pas la politique du pire. Ils sont présents à la messe de la Fête de la Fédération le 14 juillet 1790. Certains d'entre eux conseillent au roi d'accepter la Constitution civile du Clergé, sous réserve d'une consultation du Pape. Surtout, à la fin d'octobre 1790, 93 évêques adhèrent à l'Exposition des Principes sur la Constitution civile du Clergé : ils s'opposent à ce que la puissance civile fasse des changements dans l'ordre de la religion sans le concours de l'Église ; ils veulent donc connaître le voeu de l'Église romaine, mais souhaitent éviter le schisme.

(p.144)

2. Le Pape Pie VI critique plusieurs articles de la Déclaration des Droits de l'Homme, condamne la Constitution civile du Clergé et remet en cause certains principes de la Révolution

Après s'être fait longtemps attendre, le 10 mars 1791, le Bref Quod aliquantum du Pape Pie VI condamne la Constitution civile du Clergé et plusieurs articles de la Déclaration des Droits de l'Homme. Ce long texte, qui fait référence à l'Exposition des évêques français d'octobre 1790, évoque de nombreux précédents. L'attitude de l'Assemblée nationale est comparée à celle d'Henri II persécutant Thomas Becket, à celle d'Henri VIII supprimant les monastères : « L'Assemblée nationale s'est attribué la puissance spirituelle par des règlements contraires au dogme et à la discipline » et par l'obligation du serment imposée aux ecclésiastiques. Ce n'est qu'à titre second, l'objet principal du texte n'étant pas là, que le Pape s'en prend en termes assez vifs à plusieurs des principes qui avaient inspiré les changements politiques, et particulièrement les articles 10 et 11 de la Déclaration des Droits de l'Homme du 26 août 1789: le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions religieuses, la liberté d'expression que le Pape assimile à « la licence de penser, de dire, d'écrire et de faire imprimer en matière de religion tout ce que peut suggérer l'imagination la plus déréglée : droit monstrueux qui paraît cependant à l'Assemblée résulter de l'égalité et de la liberté naturelles à tous les hommes. Mais que pouvait-il y avoir de plus insensé que d'établir parmi les hommes cette égalité et cette liberté effrénée qui semblent étouffer la raison ? ». La dureté de cette censure frappe les esprits, mais le texte pontifical déplore l'individualisme des auteurs de la Déclaration : l'homme n'est pas créé pour lui seul, mais pour être utile à ses semblables. Et le Pape rappelle les droits du Créateur suprême à qui nous devons l'existence, et les devoirs des hommes envers Dieu, exprimés dans les Dix Commandements du Décalogue.

Dorénavant, le grand conflit est engagé entre la Révolution et la Contre-Révolution. Dans ses Réflexions sur la révolution de France, publiées dès 1790, un libéral anglo-irlandais, qui a défendu au Parlement les libertés des Américains, Edmund Burke, rejette le rationalisme des révolutionnaires qui ont fait table rase du passé et critique la notion abstraite de droits de l'homme, fondée sur un pseudo-universalisme et méconnaissant le rôle de l'histoire dans l'avènement des libertés concrètes. (p.145)

 

En soulignant les différences entre les Déclarations anglaise de 1689 et américaine de 1776, et en retournant la signification des mots à la mode, nature et raison, Burke ouvre la voie à une Contre-Révolution plus conservatrice que réactionnaire.

 

3. Un conflit qui s'apaise puis rebondit pendant cent ans

 

 

La « Grande Nation» conquiert l'Europe occidentale et ses « missionnaires bottés » apportent dans leurs bagages les droits de l'homme. La résistance des catholiques à la Constitution civile du Clergé et aux cultes révolutionnaires amène Bonaparte à chercher un compromis avec Rome. Le Concordat de 1801, conclu entre Pie VII et Bonaparte, reconnaît que le catholicisme n'est plus religion d'État, mais religion de la majorité des Français, et prévoit urie réorganisation complète de l'Église de France, acceptée cette fois par Rome. Le Saint-Siège admet comme un moindre mal la disparition de l'État chrétien pour obtenir la garantie du libre exercice du culte catholique. Même la Charte de la Restauration, qui fait à nouveau du catholicisme une religion d'État, ne s'écarte guère de la Déclaration de 1789, en ce domaine, puisqu'elle proclame la liberté de culte.

Les révolutions de 1830-1831 remettent en question ce fragile équilibre. En France, les révolutionnaires rejettent l'« Alliance du Trône et de l'Autel» qui a caractérisé la Restauration. En Italie, la révolte libérale et nationale éclate dans les États pontificaux et menace le pouvoir temporel du Pape. Le « roi des barricades», Louis-Philippe, doit compter avec les révolutionnaires qui participent à des manifestations anticléricales à Paris et dans un certain nombre de villes de province. La Charte révisée de 1830 ne reconnaît plus le catholicisme comme religion d'État, mais le Concordat de 1801 est maintenu. Dans ces conditions difficiles, le programme très libéral affiché par le journal L'Avenir de Lamennais, qui a pour épigraphe la devise de Voltaire : « Dieu et la Liberté », apparaît aventureux à beaucoup. Lamennais et ses amis croient que la liberté a réponse à tout, excepté en matière économique. Ils réclament donc toutes les libertés religieuses et politiques — libertés de conscience, de religion. d'enseignement, de presse, d'association, décentralisation —.et revendiquent une séparation totale (p.146) de l'Église et de l'État. Ils prennent pour modèle les États-Unis, la Belgique et la Pologne.

Lamennais et ses amis, Montalembert et Lacordaire, en conflit avec les évêques de France, vont porter leur différend à Rome, mais Grégoire XVI, menacé dans ses États par les révolutionnaires, rejette leurs idées par l'encyclique Mirari vos (août 1832) en des termes véhéments qui « blessent quelque peu l'urbanité française» (Mgr Frayssinous). La liberté de conscience y est définie comme « un délire, une erreur des plus contagieuses », menant à l'indifférence religieuse ; la liberté de presse y est considérée comme « très funeste et détestable » ;la liberté d'association détruit le respect et l'autorité et provoque des troubles ; enfin, il n'y a rien à attendre d'heureux de la séparation de l'Église et de l'État. Cependant, une lettre du cardinal Paca à Lamennais tente de ménager sa personne et d'atténuer quelque peu la vigueur de la condamnation, en précisant que les libertés pouvaient être tolérées dans certaines circonstances.

Le XIXe siècle catholique connaît donc un décalage entre la thèse et l'hypothèse, entre l'État chrétien et l'État laïc et libéral, entre le terrain des principes et celui des faits. En 1848, dans ses Cas de conscience, Mgr Parisis, évêque de Langres, revendique la liberté d'enseignement dans le cadre du système des libertés communes qui nous régit depuis 1830 sous la Monarchie de Juillet. Lorsqu'en 1864 le Pape Pie IX, menacé par les révolutionnaires, rappelle les principes par l'encyclique Quanta cura et le catalogue des erreurs ou Syllabus, Mgr Dupanloup, évêque d'Orléans, pour atténuer l'émotion produite en France par ces documents, reprend la distinction entre la thèse présentée par le Pape et l'hypothèse ou le terrain des faits et des accommodements nécessaires avec les libertés modernes.

Le conflit atteint son paroxysme lors de la prise de Rome par les troupes italiennes le 20 septembre 1870. Le Pape Pie IX, gui a rejeté la formule de Cavour : « L'Église libre dans l'État libre », refuse la Loi des Garanties votée par le Parlement italien, mais a besoin d'exercer une souveraineté reconnue internationalement sur un certain territoire pour pouvoir s'exprimer et agir librement. Ainsi, pendant une vingtaine d'années au moins, le Syllabus fournit un fondement supplémentaire à l'idéologie contre-révolutionnaire, qui est partagée par de nombreux catholiques lors de la célébration du premier centenaire de la Révolution en 1889. Au delà du Ralliement de l'Église à la République (1892), le Syllabus, diffusé par les (p.147) contre-révolutionnaires de l'Action française, est parfois invoqué par les catholiques qui veulent refaire une société chrétienne à défaut de pouvoir reconstruire un État chrétien.

III. La convergence entre l'Église catholique et les droits de l'homme au XXe siècle

1. Le renouveau théologique romain sous Léon XIII

 

 

Face aux crises politico-religieuses, issues de la disparition des États pontificaux, à laquelle la Papauté ne se résigne pas, et de l'accroissement des pouvoirs des États modernes qui entraîne des menaces contre les libertés des catholiques, comme en témoigne le Kulturkampf déclenché par Bismarck, le Pape Léon XIII adopte une attitude plus pragmatique et promeut un renouveau théologique. En Allemagne, le parti catholique, le Zentrum (Centre), s'oppose victorieusement au Kulturkampf en utilisant les libertés modernes d'association, de réunion, de presse, de tribune parlementaire. En France, devant la persécution anticongréganiste engagée par Emile Combes, Pie X admet que l'Eglise devra être défendue par la liberté. D'autre part, l'enseignement de saint Thomas d'Aquin, que Léon XIII encourage fortement en 1879, est actualisé par les encycliques Immortale Dei (1885), Libertas (1888) et Sapientiae christianae (1890), qui insistent sur la distinction du spirituel et du temporel, l'existence des deux cités définies par saint Augustin. L'encyclique Libertas, au titre significatif, évoque les conditions du bon exercice des libertés. Enfin, en 1891, l'encyclique Rerum novarum, sur la condition des ouvriers, rappelle les lacunes de la législation révolutionnaire déjà signalées par les socialistes et les catholiques sociaux, revendique les droits sociaux trop oubliés, et ébauche une définition des droits des travailleurs (juste salaire, justes conditions de travail, droit d'association). A partir des années 1880, les députés catholiques, comme Albert de Mun, proposent au Parlement des lois sociales, dix, vingt ou trente ans avant leur adoption, et certains d'entre eux, comme Jean Lerolle, contribuent à les faire aboutir au XXe siècle, à un moment où le catholicisme social, soutenu par toutes sortes d'institutions (Semaines sociales, Action populaire, Association catholique de la Jeunesse française), a acquis une certaine influence. (p.148)

 

 

2. Sturzo et Maritain : les droits de la personne humaine

 

 

L'avènement du fascisme en Italie (1922) et la condamnation de l'Action française par le Pape Pie XI (1926) incitent les chrétiens à élaborer une pensée politique qui refuse l'État totalitaire défini par Mussolini et le nationalisme exagéré de Maurras. Le fondateur du Parti populaire italien (P.P.I.), le prêtre italien Don Sturzo, est obligé, après la conquête du pouvoir par Mussolini, de s'exiler à Paris, puis à Londres où il suscite un courant antifasciste chrétien. Luigi Sturzo considère que la source du droit n'est pas dans l'Etat, comme le prétendent le nationalisme intégral de Maurras ou le nationalisme totalitaire de Mussolini, mais dans la personne humaine. Cette personne humaine n'est pas un individu isolé ; elle s'insère dans des corps sociaux qui ont chacun un droit fondamental : famille, classe sociale, profession, commune, province, communauté des Etats, Église. A tous ces corps sociaux, l'État doit accorder une expression et une garantie politique. Ainsi, la liberté n'est plus posée comme un absolu, ce qui entraîne la reconnaissance gênante de la liberté du mal, mais comme une méthode qui permet de revendiquer des droits et de les traduire dans les faits. La pensée de Sturzo, trop méconnue en France, a contribué à inspirer les institutions italiennes actuelles et, pour une part, les institutions européennes.

Jacques Maritain (1882-1973), qui a connu Sturzo et a été influencé par lui, nous laisse quatre grands livres de réflexion politique. Dans Primauté du spirituel, il se dégage du nationalisme d'Action française qui l'avait séduit, et il s'oppose à lui ; dans L’humanisme intégral (1936), il affronte et dépasse la crise de civilisation des années trente ; dans Christianisme et démocratie (1942), écrit aux États-Unis pendant la guerre, il montre, après Bergson, que les libertés démocratiques sont d'essence évangélique ; enfin, dans L'Homme et l'État (1953), il fait une critique radicale de l'idée de souveraineté de l'État, forgée par les absolutistes au profit du roi et reprise par Rousseau qui la transfère au peuple. Pour lui, la notion de souveraineté de la loi, issue de cette conception de la souveraineté du roi ou du peuple, est de nature totalitaire. L'Éthique ne peut être soumise au Politique. Or les droits humains trouvent leur fondement dans l'Éthique. Et Maritain souligne l'importance des droits sociaux et familiaux, négligés en 1789 au profit des individus. La pensée de Maritain, (p.149) ambassadeur de France auprès du Saint-Siège de 1945 à 1948, a contribué à inspirer le Préambule de la Constitution de 1946, auquel se réfère notre actuelle Constitution de 1958, et la Déclaration universelle des Droits de l'Homme (1948), dont l'un des principaux rédacteurs a été le juriste de la France libre, René Cassin. Dans ces deux textes, les droits sociaux et familiaux figurent en bonne place.

 

 

3. Le retournement antitotalitaire des droits de l'homme sous Pie XI

 

 

Pie XI, en concluant avec l'Italie les Accords du Latran (1928), règle la « question romaine », fait reconnaître la souveraineté internationale du Saint-Siège et se libère du passé. Sa théologie politique, récemment étudiée par Fabrice Bouthillon, est influencée Or la faillite du libéralisme et de la modernité, illustrée par le scandale de la Première guerre mondiale, véritable guerre civile européenne. Face à ce « suicide de l'Europe » (Benoît XV), Pie XI affirme la royauté du Christ. Il donne un nouvel élan à la mission des laïcs en développant l'Action catholique et en la dégageant de la politique, et il propose dans l'encyclique Quadragesimo anno (1931) une réorganisation de la société qui donne une large place aux droits des familles, des professions, des régions. Après avoir condamné le nationalisme de l'Action française, il est confronté à la « statolâtrie » du fascisme et au néo-paganisme du nazisme.

Ses grandes encycliques de 1937, qui concernent des États totalitaires et persécuteurs : Divini Redemptoris l'U.R.S.S., Mit brennender Sorge l'Allemagne nazie, et Firmissimam constantiam le Mexique, ont un large retentissement, notamment les deux premières. Pie XI dans Divini Redemptoris demande que toutes les choses de la terre soient ordonnées à la personne humaine ; d'où les droits à la vie, à l'intégrité corporelle, aux « libertés de conscience », à l'association, à la propriété. Dans Mit brennender Sorge, il condamne le racisme et proclame que «l'homme en tant que personne possède des droits qu'il tient de Dieu et qui doivent demeurer vis-à-vis de la collectivité hors de toute atteinte qui tendrait à les nier, à les abolir ou à les négliger ». Cette défense des droits de l'homme par le Pape face aux États totalitaires impressionne le personnel politique des démocraties occidentales qui éprouve une sincère émotion (p.150) lorsque Pie XI disparaît en février 1939. Le cent-cinquantenaire de la Révolution française est célébré dans une atmosphère très différente de celle du centenaire. Tandis que l'historien chrétien Henri-Irénée Marrou, qui vient d'observer en Italie les errements du fascisme, écrit dans la revue Esprit un article intitulé : « Nous, héritiers de 1789 », le cardinal Verdier, archevêque de Paris, déclare au Président du Conseil Daladier, au nom de l'Assemblée des cardinaux et archevêques, que « la mission de la France est de sauvegarder la vraie liberté, l'égalité foncière de tous les hommes et la fraternité chrétienne ». Ainsi cent cinquante ans après 1789, l'Église catholique semble définitivement réconciliée avec la devise révolutionnaire et avec les droits de l'homme.

 

 

4. L'explicitation des droits de l'homme par les Papes récents

 

 

Les deux premiers successeurs de Pie XI, Pie XII et Jean XXIII, ont enrichi la notion des droits de l'homme, Pie XII dans ses textes de guerre, l'encyclique Summi Pontificatus d'octobre 1939, les radio-messages de No61 1942 et 1944, Jean XIII dans l'encyclique Pacem in terris d'avril 1963. Le radio-message de Noë1 1942 énumère les droits fondamentaux de la personne : le droit à entretenir et à développer la vie corporelle, intellectuelle et morale, le droit à une formation et à une éducation religieuse, le droit du culte de Dieu, privé et public, le droit au mariage, à la société conjugale et domestique, le droit au travail, le droit au libre choix d'un état de vie, le droit à l'usage des biens matériels. Dans ses discours et allocutions d'après guerre, Pie XII aborde les problèmes de bio-éthique, condamne fortement la torture en rappelant un enseignement argumenté du Pape Nicolas Ier, datant de 866. Il traite des droits sociaux dans 120 textes différents.

Avec Jean XXIII, l'encyclique Pacem in terris constitue une véritable « Charte des droits de l'homme », qui reprend les enseignements de ses prédécesseurs et les développe. Faisant référence à la Déclaration universelle des Droits de l'Homme de 1948, le Pape précise le contenu du droit à une existence décente, des droits relatifs aux valeurs morales et culturelles, du droit d'honorer Dieu selon la juste règle de la connaissance, des droits relatifs au choix d'un état de vie et à la famille où les époux sont égaux. Les droits au travail, au juste salaire et à la (p.151) propriété privée, comportant une fonction sociale, sont réaffirmés. Les droits de réunion et d'association sont fort précieux, le droit d'émigration et d'immigration est à nouveau reconnu à tout membre de la famille humaine, citoyen d'une communauté universelle. Enfin, l'homme doit prendre part à la vie civique et obtenir une protection efficace de ses propres droits.

 

La « Déclaration sur la Liberté religieuse » du Concile Vatican II fait évoluer un vieux débat sans rompre avec la tradition ecclésiale. En effet, elle évite de se fonder sur la liberté de conscience individuelle qui n'est pas infaillible et peut être erronée, mais elle exige le respect de la liberté des consciences. La doctrine de la liberté religieuse a ses racines dans la Révélation et se trouve impliquée par la liberté de l'acte de foi et le respect de la dignité de la personne humaine. Le Concile abandonne complètement la notion de religion d'État qui avait contribué à faire rejeter l'article 10 de la Déclaration des Droits de l'Homme de 1789. Il souhaite que tous les États garantissent la liberté religieuse à tous leurs ressortissants. Enfin, avant que Jean-Paul II ne lui donne une grande dimension, Paul VI parle en 1974 du ministère de la promotion des droits de l'homme dans le monde. Ainsi, la convergence actuelle entre la mission de l'Église et la promotion des droits de l'homme s'est beaucoup développée depuis vingt-cinq ans.

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