L'exégèse canonique

N° 265 Septembre - Octobre 2019 - Page n° 39

M. Dominique POIREL L’histoire, l’allégorie et la théologie

Le Moyen âge est souvent présenté comme correspondant à un tournant important de l’exégèse biblique, lorsque celle-ci, délaissant la lecture allégorique de l’Écriture, s’attache à développer une approche littéraire et théologique du texte, dont la théorie des « quatre sens de l’Écriture » serait l’expression. Cependant, l’étude de l’œuvre d’Hugues de Saint Victor permet de remettre en question une telle opposition entre lecture allégorique et recherche du sens littéral. Au XIIe siècle, la lecture chrétienne de l’Écriture est une science sacrée, multiforme et unitaire. Dans ce contexte, interprétation historique et lecture allégorique sont inséparables, la première constituant un préalable à la seconde, seule capable de faire émerger le sens du texte. Ce n’est qu’à partir du XIIIe siècle que les différentes facettes de l’exégèse biblique vont progressivement diverger, jusqu’à constituer des disciplines indépendantes.

 

« […] toute la divine Écriture est un livre unique, et ce livre unique est le Christ, car toute la divine Écriture parle du Christ et toute la divine Écriture s’accomplit dans le Christ1. »

Cette phrase d’Hugues de Saint‑Victor († 1141), maître et chanoine régulier en l’abbaye parisienne de Saint‑Victor, est reprise par le pape Benoît XVI au paragraphe 39 de l’exhortation apostolique post‑synodale Verbum Domini, signée le 30 septembre 2010. Au‑delà de son affirmation principale, selon laquelle tout le corpus biblique,  malgré la diversité des livrets qui le composent, s’unifie dans le Christ, cette citation peut aussi se lire comme un discret hommage du pape à une tradition à la fois humaniste, exégétique, théologique et spirituelle que lui‑même connaissait et goûtait particulièrement depuis les recherches du Professeur Joseph Ratzinger : la tradition victorine. L’abbaye parisienne de Saint‑Victor, où celle‑ci prit naissance, a été fondée au début du xiie siècle par un archidiacre et responsable des écoles cathédrales, Guillaume de Champeaux, rendu fameux par les polémiques de son élève Pierre Abélard2. Entre 1108 et 1113, Guillaume se démet de ses charges pour s’adonner, avec quelques étudiants, à une vie de retraite et de prière. Cédant aux instances de l’évêque poète Hildebert de Lavardin, il reprend pourtant ses enseignements. Ainsi naît en bordure de Paris un établissement original où l’on s’efforce d’allier la quête intellectuelle et le progrès spirituel3. Quand en 1113 Guillaume accède à l’épiscopat, il obtient du roi Louis VI, puis du pape Pascal II, que sa  petite communauté soit érigée en abbaye royale de chanoines réguliers, soumise à la Règle de saint Augustin, sous le nom de Saint‑Victor de Paris. Le nouvel établissement attire bientôt des recrues de toute l’Europe. Maître Hugues, venu de Saxe, y installe un programme d’études encyclopédique (« Apprends tout, tu verras ensuite que rien n’est inutile4 »). Tous les savoirs profanes, y compris mécaniques, sont au service d’une [...]

 

Pour lire la suite de cet article, vous pouvez acheter ce numéro ou vous abonner pour recevoir tous les numéros!

 


1 Hugues de Saint-Victor, De archa Noe, II, vii, éd. P. Sicard, Turnhout, 2001 (Corpus Christianorum, Continuatio Mediaeualis, 176), p. 41-42, lignes 87-89.

2 Sur Guillaume de Champeaux, voir en dernier lieu dans Irène Rosier-Catach (éd.), Les Glosulae super Priscianum, Guillaume de Champeaux, Abélard : arts du langage et théologie aux confins des XI-XIIe siècles. Textes, maître, débats. Turnhout, 2011 (Studia artistarum, 26).

3 Sur l’abbaye de Saint-Victor, ses origines et son influence, voir Dominique Poirel (éd.), L’école de Saint-Victor. Influence et rayonnement du Moyen Âge à la Renaissance, Turnhout, 2010 (Bibliotheca Victorina, 22).

4 Hugues de Saint-Victor, Didascalicon, VI, 3, éd. Charles H. Buttimer, Hugonis de Sancto Victore Didascalicon de studio legendi, Washington, D. C., 1939 (Studies in Medieval and Renaissance Latin, 10), p. 115, ligne 19.

Revue papier

Prix HT €* TVA % Prix TTC* Stock
13.71 2.10 14.00 Stock: 90

*Hors frais de port s'élevant entre 3 et 5 euros selon le pays d'expedition

Revue numérique

Titre Prix HT € TVA % Prix TTC Action
l'exégèse canonique - pdf 7.84 2.10 8.00 Ajouter au panier