Notre Père VI, délivre-nous

N° 268 Mars - Avril 2020 - Page n° 110

Jean-Luc MARION Dire " nous"

L’enjeu global du Notre Père tient peut-être à ses premiers mots: comment pouvons-nous oser dire que Dieu nous serait un Père? Non seulement nous sommes bien incapables de dire et même de penser un “nous”− tant nous sommes en guerre les uns avec les autres− mais surtout notre finitude et notre péché nous interdisent de revendiquer la paternité d’un tel Père. Mais les quatre dernières demandes de la prières interviennent pour nous rendre aptes à dire les quatre premières.  Le  Notre Père nous fait faire ce qu’il dit, si nous le disons non pas de nous-mêmes mais dans l’Esprit saint dont il provient.

1. « Mon Père « et « notre Père »

À force de la répéter, l'invocation qui ouvre la prière dite du « Notre Père » semble presque aller de soi : « Notre Père, qui es aux cieux » (Matthieu 6, 9). nous la récitons presque comme une comptine. Mais elle ne va pas de soi et n'a rien d'enfantin.

D'abord nous devrions plutôt la traduire, littéralement, comme « Père de nous, celui [qui se trouve] dans les cieux » ; ce qui suppose déjà qu'il faille préciser qu'il s'agit de celui-là et de nul autre, d'un Père qui ne se trouve pas sur terre, mais ailleurs. Reste à concevoir la distinction entre ces deux paternités, à comprendre pourquoi la paternité biologique, pourtant évidente, ne mérite pas que nous y invoquions un « père » terrestre (« N'appelez pas père pour vous sur terre. Car un seul est pour vous Père, celui dans les cieux » Matthieu 23, 9), et à voir comment « s'ouvrent » ces cieux (3, 16).

Remarquons ensuite que cette prière, Jésus l'enseigne aux disciples à leur demande (« Seigneur, enseigne-nous à prier, comme Jean l'a enseigné à ses disciples » Luc 11, 1) et de telle sorte qu'elle convienne précisément à eux, dans leur situation : « Et donc vous (humeis) priez ainsi » (Matthieu 6, 9) ; et encore : « Il leur dit : “Quand vous priez, dites…” » (Luc 11, 2). Il s'agit certes ainsi de ne pas prier comme font les « hypocrites », en public et avec ostentation, mais « dans le secret », là où ne te voit que « ton Père » (Matthieu 6, 6). Pourtant, il ne s'agit pas pour autant de la prière que pratique Jésus lui-même. Car, quand Jésus prie « Le Père mien (mou) dans les cieux » (Matthieu 7, 21 ; 10, 32, 33 ; 12, 50 ; 16, 17 & 18, 19), il distingue clairement son invocation de celle des disciples : « Le Père de vous (humôn) dans les cieux » (Matthieu 5, 16 ; 5, 45 ; 7, 11 ; voir « Votre (humôn) Père céleste », 5, 48 ; 6, 14, 15). Il s'agit évidemment du même Dieu et Père, mais pas de la même relation au Père, ni de la même filiation, parce que lui, Jésus, entre déjà dans le Royaume de cieux, « faisant la volonté de mon Père, qui est dans les cieux » (7, 21) ; parce que déjà il sait, lui, que «…toutes choses m'ont été remises par mon Père (moi paredothê upo tou patros mou) » (11, 27) ; et aussi parce qu'il tient ce privilège d'invoquer Dieu comme « mon Père » de ce qu'il en fait toujours, lui et lui seul, impeccablement et complètement la volonté (26, 39). [...]

 

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