Décalogue VI : Tu ne commettras pas d'adultère

N° 129 Janvier - Février 1997 - Page n° 11

M. Vincent CARRAUD Le droit et le temps de l'amour

éditorial

La visée positive de la sixième parole du Décalogue a souvent été mise en valeur: le mariage monogamique, qui est la figure de l'union indéfectible du Christ et de l'église. Mais on ne s'est peut être pas assez interrogé sur la pertinence actuelle du commandement lui même, en sa forme négative, dans une société qui semble l'avoir passablement disqualifié. Le Christ l'arrache à la juridicité de l'Ancien Testament pour fonder théologalement la morale. C'est pourquoi les chrétiens prennent le risque de l'adultère, c'est à dire croient en la grâce de la fidélité.

Les pages 11 et 12 sont jointes.

1. Un commandement désuet

La cinquième parole du Décalogue, Tu ne tueras pas, portait sur la condition sine qua non, selon la Bible, de la vie; entendons, de la genèse et du déploiement de toute liberté personnelle. La sixième, Tu ne commettras pas d'adultère, exprime la condition du sens de cette vie : l'amour. C'est pourquoi l'Eglise a toujours considéré que la formulation négative du commandement était indissociable de ce qu'il visait positivement : l'amour d'un homme et d'une femme créés comme tels, c'est à dire deux et différents, à l'image de Dieu (Genèse 1, 27). Ce disant, l'Eglise pose deux thèses : l'amour, fût il éprouvé comme passion, n'a de sens que pour deux libertés; la fidélité est la forme propre de sa temporalité. Ces deux thèses sont comprises dans la notion de mariage monogamique, auquel l'Eglise a conféré, à la suite du Christ et pour cette raison même, le statut de sacrement : « Voici que l'homme quittera son père et sa mère pour s'attacher à sa femme, et les deux ne seront qu'une seule chair. Ce sacrement (mysterion, sacramentum) est grand, dis-je, dans le Christ et dans l'Eglise » (Ephésiens 5, 31-32). Le mariage [[Rappelons que l'adultère désigne l'infidélité conjugale; il y a donc adultère si l'un des partenaires est marié (adultère simple); il y a adultère double si les deux le sont. Saint Thomas en développe l'étymologie (ad alterum) en entendant dans le mot adulterium l'accessus ad alienum torum, l'accès à un lit étranger (Somme de théologie, IIaIIae, q.154, a.8, resp.).]] vaut dans l'union du Christ (p.11) et de l'Eglise, il vaut à la mesure de l'union du Christ et de l'Eglise, dont il est la figure[[Communio a consacré un cahier au sacrement de mariage en 1979 (IV, 5): nous n'y revenons pas ici, à l'exception de l'article de Dominique Poirel, qui approfondit ce point chez Hugues de Saint Victor en montrant le rapport de l'union des corps à celle de l'âme à Dieu.]].

 

La dimension sacrée du mariage est présente dans l'Ancien Testament déjà. Le mariage y symbolise la relation d'amour avec l'unique Dieu aimant, vivant et vrai et la monogamie y représente le monothéisme. En témoignent au premier chef, mais fort différemment, Osée et le Cantique des cantiques, dont les commentaires ont pris une place privilégiée, quoique controversée, dans la tradition catholique - il est vrai que le mariage (Osée 1, 2) et le remariage (3, 1) d'Osée avec Gomer, adultère (3, 1) et prostituée (1, 2s.), font du premier un livre scandaleux, et que rien n'indique que les amants du Cantique fussent mariés, en quoi ils peuvent être des figures. C'est pourquoi il en va encore avec le sixième commandement, comme avec les précédents, de la relation à Dieu [[L'inversion étonnante des cinquième et sixième commandements dans la Septante souligne le sens religieux de la défense de l'adultère : c'est d'abord l'interdiction de l'idolâtrie.]]. A rebours, l'adultère symbolise la négation de cette relation, la rupture unilatérale de l'Alliance, voire l'idolâtrie [[C'est tout le propos des trois premiers chapitres d'Osée (voir aussi Jérémie 5, 7 et 13, 27), c'était le cas par excellence de Salomon, que l'adultère conduit à l'idolâtrie (I Rois, 11, 1 13; voir le Catéchisme du concile de Trente, c. 34, § 3). Ce sera encore le sens de l'épisode de la Samaritaine, la femme aux cinq maris qui symbolise le peuple aux cinq dieux baals : les Samaritains entretiennent une union illégitime avec le Dieu d'Israël (Jean 4, 17 20; voir le commentaire de Georges Zevidi, Lectures spirituelles de l'Evangile de Jean, Mediapaul, 1995).]].

 

Mais que le mariage symbolise le culte au Dieu unique n'interdit nullement d'y voir une donnée fondamentale de la société (Lévi Strauss, Fessard). Les ethnologues accorderaient au mariage d'accéder à une universalité constitutive de toute

(p.12)

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Vincent CARRAUD

 

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