Décalogue VI : Tu ne commettras pas d'adultère

N° 129 Janvier - Février 1997 - Page n° 91

John PRIZER L'Église, le crime et la vérité - John Prizer, dans Sleepers

Sleepers : une vision cynique du prêtre des rues

NAGUÈRE, les prêtres catholiques au coeur d'or étaient une bonne matière pour les films de Hollywood. Qui peut oublier Pat O'Brien dans le rôle du Père Connolly dans Angels with dirty faces, marchant avec son copain d'enfance, le gangster Rocky Sullivan (James Cagney), vers la chaise électrique, et lui rappelant jusqu'à la fin ce qui est juste ? Ou Bing Crosby dans le rôle du père 0' Malley dans Going my way, qui gagne la confiance des jeunes dont il est chargé de s'occuper, en les emmenant à des matchs de sport et en leur chantant l'Ave Maria? Ou Spencer Tracy dans Boys Town, qui sauve l'âme d'orphelins insoumis en croyant qu' « Il n'y a pas de mauvais garçons » ?

 

Dans les classiques des années 30 et 40, ces prêtres durs à cuire devenaient les amis des jeunes les plus misérables et les plus exclus, ils les aidaient à résister à la tentation du vol et de la violence, si dominante dans leur milieu de taudis dévastés. Bien sûr, c'était seulement dans les films, mais sous l'héroïsme et la sentimentalité, il y avait une image forte de l'Eglise catholique comme roc inébranlable de foi et de moralité, dans ces rues qui sans cela seraient restées abandonnées de tous.

 

Cet automne, un film à succès, Sleepers, recycle ce modèle de prêtre des banlieues compatissant, mais d'une manière cynique, postmodeme, en renversant complètement le sens de sa relation à la culture ambiante. La loyauté d'un prêtre plein de bonnes intentions envers ceux dont il a la charge est utilisée (p.91) pour renforcer une sorte de relativisme totalement opposé aux valeurs transcendantes et immuables si fièrement reprises dans les films précédents.

 

Sleepers est adapté d'un best seller de souvenirs par Lorenzo Carcaterra. Le titre (« Dormeurs », n.d.t.) désigne, en argot, les adolescents détenus dans une maison de redressement pour mineurs. La presse a dénoncé beaucoup d'épisodes du livre comme des inventions, et un sentiment de fausseté domine tout le film.

 

Le film se passe en 1966, et quatre jeunes adolescents grandissent dans la violence, dans une version idéalisée de Hell's Kitchen, à New York. Shakes (Joe Perrino), Michael (Brad Renfro), John (Geoffrey Wigdon) et Tommy (Jonathan Tucker) sont de très bons amis, engagés à faire cause commune pour le meilleur et pour le pire.

 

Dans leur communauté, il y a deux forces stabilisatrices : la mafia et l'Eglise catholique. Mais, par un renversement de la manière dont Hollywood traitait cet élément jusque là, l'auteur réalisateur Barry Levinson (Rain Man) considère ces deux institutions comme moralement égales. En fait, le catholicisme est jugé d'une manière légèrement plus sévère que les gangs, parce que, selon le film, son opposition au divorce prive les femmes du quartier d'une protection contre la violence domestique.

 

King Benny (Vittorio Gassman), typique parrain de la mafia, donne aux adolescents le travail de graisser la patte aux flics du coin. Le père Bobby (Robert de Niro), dans la tradition des films comme Angels with dirty faces, est « un ami qui se trouve être un prêtre ». Il dénonce le mal que constitue une vie dans le crime en jouant au basket avec les jeunes et en les défendant de parents qui les maltraitent.

 

L'innocence de leur enfance rude mais heureuse est détruite à jamais quand une rixe de rue dérape de manière inattendue, et quand un passant est grièvement blessé. Les quatre jeunes gens sont envoyés au centre de redressement juvénile Wilkinson, où ils sont soumis à l'arbitraire de coups, de tortures et de viols gratuits, commis par un quatuor de gardiens conduits par le sadique Sean Nokes (Kevin Bacon). Les cicatrices sur leur esprit sont profondes et permanentes.

 

Enchaînement sur 1981. John (Ron Eldard) et Tommy (Billy Crudup) sont devenus des criminels endurcis. Quand, par hasard, ils rencontrent Nokes dans un bar, ils ne peuvent résister à l'occasion de prendre leur revanche, et ils le tuent devant témoins.

 Ils sont vite arrêtés et, malgré les preuves accablantes contre eux, leurs anciens camarades qui ont bien tourné, Michael (Brad Pitt) et Shakes (Jason Patrick), jurent de les en sortir. Michael, maintenant assistant du procureur, obtient par un subterfuge le rôle d'avocat général dans l'affaire, et s'efforce de la saboter.

 Dans le film, la présentation du jugement est grevée d'invraisemblances. La déposition des témoins oculaires est discréditée par des arguments assez légers, et un gardien de Wilkinson (Terry Kinney), qui est appelé à témoigner de la bonne moralité de Nokes, se trouve piégé d'une manière peu convaincante, au point de confesser les exploits sadiques de son unité.

 Michael réussit à affaiblir le dossier à charge, mais ses amis ne peuvent être assurés de leur libération tant que quelqu'un ne leur fournit pas un alibi. Shakes, maintenant journaliste, raconte au père Bobby les mauvais traitements qu'ont subis ses anciens jeunes. Profondément ému, le prêtre se parjure sur le banc des témoins, et atteste qu'il était à un match de basket avec les accusés la nuit du meurtre. Le jury, bien sûr, croit ce prêtre qui a l'air d'un saint homme, et John et Tony sont acquittés.

 Le film applaudit le père Bobby même s'il met sa main sur la Bible et s'il ment pour permettre à deux hommes d'être libérés en ayant commis un meurtre qui a tout l'air d'un règlement de comptes. En faisant cela, le réalisateur choisit de ne pas nous montrer le père Bobby en train de se débattre avec sa conscience, parce qu'une présentation honnête de ses choix risquerait de miner la sympathie du spectateur pour sa décision.

 

Il est aussi instructif de comparer l'attitude du père Bobby avec celle d'un prêtre dans la même situation dans un film plus ancien. « A quoi bon enseigner que l'honnêteté paie », se lamente le père Connolly dans Angels with dirty faces, « si autour d'eux c'est la malhonnêteté qui paie[ ... ] si le voyou et le gangster sont considérés avec le même respect qu'un homme d'affaires prospère ou un héros populaire ? » Le père Connolly réalise qu'il doit servir d'exemple et se séparer de la loi de la jungle qui domine dans son quartier, et il enseigne aux jeunes dont il s'occupe à faire pareil même s'il les (p.93)met en conflit avec la culture dans laquelle ils ont été élevés. Dans Sleepers, le père Bobby décide de ne pas faire ce pas difficile. Au contraire, il viole l'un des commandements divins, pour s'adapter à la loi du talion de Hell's Kitchen, et même si une sorte de justice brutale est faite, son choix dévalorise sa vocation. Le père Bobby est plutôt un travailleur social tirant le meilleur d'une situation mauvaise, qu'un prêtre ayant les Yeux tournés vers l'éternité. Les prêtres joués par Pat O'Brien, Bing Crosby et Spencer Tracy en savaient plus. Article paru dans le National Catholic Register, 10-16 Novembre 1996, p.6, traduction O.Boulnois.

John PRIZER et Patrick PIGUET

 

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