Décalogue VI : Tu ne commettras pas d'adultère

N° 129 Janvier - Février 1997 - Page n° 99

František X. HALAS Jan Sarkander: Sens d'une canonisation et mémoire de l'Eglise

La canonisation de Jan Sarkander, prêtre morave, martyrisé par des protestants en 1620, a suscité bien des polémiques. Elle manifeste pourtant le désir de l'église catholique d'honorer un exemple de fidélité sans pour autant revenir aux anciennes querelles.

Les cinq premières pages sont jointes.

L'approche du jubilé donne lieu à un regard rétrospectif sur l'histoire de l'Église. Comment comprendre et expliquer le sacrifice des martyrs catholiques tués par d'autres chrétiens ? Quel sens donner à la « demande de pardon » évoquée par le pape ? Un exemple peut aider à une première approche de ces questions, celui de Jan Sarkander, prêtre morave martyrisé en 1620 par des compatriotes protestants. Sa canonisation en 1995 a suscité bien des débats dans la République tchèque. Aussi avons nous demandé à notre ami F.X. Halas, historien et ambassadeur de la République tchèque auprès du Saint Siège, rédacteur en chef de la Communio tchèque, de nous expliquer le sens de cette canonisation pour une Eglise catholique fidèle à sa mémoire et à sa mission. Cet article paraîtra aussi dans le premier numéro de la Communio tchèque.

 

 

LORS de son voyage apostolique en République Tchèque en 1995, le Pape Jean Paul II canonisa, le 21 mai, deux saints : Zdislava de Lemberk, mère de quatre enfants, tertiaire dominicaine, et Jan Sarkander, prêtre et martyr. On est porté à croire que les existences des deux nouveaux saints patrons de Bohême et de Moravie, ont trouvé leur reflet dans l'accueil que leurs compatriotes réservèrent à leurs canonisations. La vie de l'aristocratique bienfaitrice des pauvres du XIIIè siècle fut cachée et sa canonisation bien accueillie par le public tchèque. Mais il en alla tout autrement pour Jan Sarkander (p.99), dont la vie fut très mouvementée. Sa décision même d'embrasser le sacerdoce fut marquée par de graves hésitations; dans ses activités pastorales il fut muté plusieurs fois dans un délai très court il se heurtait à l'incompréhension de ses paroissiens; et, finalement, il mourut des séquelles des tortures qui lui furent infligées lors d'un procès où les motifs politiques et religieux furent si enchevêtrés que les contemporains de Sarkander puis, bien plus tard, les juges de la cause de sa canonisation eurent du mal à les démêler. Les polémiques passionnées à propos de sa personnalité et de l'opportunité de sa canonisation montrèrent que les luttes religieuses qui devinrent une guerre entre 1618 1620, dont Sarkander fut, indirectement, victime, sont loin de constituer, pour les Tchèques de nos jours, un simple souvenir historique.

Une canonisation mal accueillie

Ceux qui décidèrent sa canonisation furent surpris par la violente résistance opposée par une partie du grand public tchèque à la glorification de ce prêtre catholique. Parmi les victimes des combats entre catholiques et protestants aux XVIè et XVIIè siècles, Jan Sarkander n'est pas le seul à avoir été élevé aux honneurs de l'autel pour avoir rendu témoignage à la foi. Précisons que, si des saints de cette trempe furent canonisés après le Concile Vatican II, ce fut toujours en spécifiant qu'il s'agissait de reconnaître leur fidélité héroïque à la foi et au Siège apostolique sans pour autant condamner leurs persécuteurs. Cette conception trouva, le plus souvent, du côté des frères séparés, un bon accueil. Ainsi, par exemple, lorsque Paul VI canonisa, en 1970, quarante martyrs qui, entre 1535 et 1679, payèrent de leur vie la fidélité à la primauté du Pape et à la doctrine catholique, on put voir, parmi les invités à la cérémonie, entre autres, les représentants de l'Archevêque anglican de Cantorbéry et du gouvernement britannique; les chants furent assurés par le choeur de la cathédrale de Westminster. De cette façon, les représentants et les fidèles de l'Eglise anglicane se prononcèrent en faveur de la conception catholique de l'acte de canonisation comme appel à la paix entre les chrétiens de différentes confessions. D'autres protestants, en pareille occasion, adoptèrent la même attitude.

 

Les représentants des églises protestantes tchèques (p.100)considérèrent tout à fait autrement la canonisation de Jan Sarkander et l'interprétèrent comme un coup porté aux efforts oecuméniques ou bien comme une glorification de l'intolérance confessionnelle. Cette partie du grand public tchèque, indifférent d'ordinaire aux problèmes religieux, ne l'est pas à l'égard des aspects politiques du combat confessionnel en Bohême et Moravie au XVIIè siècle, aspects qui continuent d'éveiller de mauvais souvenirs. Mais la canonisation eut aussi ses défenseurs. Ceux ci cherchèrent à présenter un tableau fidèle du personnage de Sarkander et de son martyre puis à expliquer la signification de l'acte de canonisation.

 

La discussion a éclairci plus d'un point contestable. Mais l'atmosphère générale en République tchèque resta tendue même à la veille de l'arrivée du Pape. Le déroulement de la visite en fut affecté. Les représentants de certaines églises tchèques non catholiques refusèrent non seulement de prendre part à la canonisation à Olomouc, mais refusèrent même de rencontrer le Saint Père à Prague. Jean Paul Il ne devait pas passer cette situation sous silence. Sans polémiquer avec les protestants tchèques, sans déplorer, en public, que l'entrevue qu'il leur proposait n'ait pas eu lieu, il éclaira l'assemblée, lors de son homélie prononcée au cours de la messe solennelle à Olomouc, sur l'importance que l'Eglise attache à la glorification de Sarkander.

 

Sa canonisation, dit il,fait avant tout honneur à tous ceux qui, en ce siècle, non seulement en Bohême et en Moravie, mais aussi dans toute l'Europe de l'Est, ont préféré la privation des biens, la mise à l'écart, la mort, plutôt que de céder à l'oppression et à la violence.

 

 

Puis Jean Paul II développa les perspectives oecuméniques de l'acte de canonisation :

Cette canonisation, dit-il, ne doit en aucun cas rouvrir les douloureuses plaies qui, dans le passé, ont marqué sur cette terre le Corps du Christ. Bien au contraire, aujourd'hui, moi, Pape de l'Eglise de Rome, au nom de tous les catholiques, je demande pardon pour les torts infligés aux non catholiques au cours de l'histoire turbulente de ce peuple; et dans le même temps, j'assure du pardon de l'Eglise catholique pour le mal dont ont souffert ses fils. Puisse ce jour marquer un nouveau commencement dans l'effort commun pour suivre le Christ, son Evangile, sa loi d'amour, son aspiration suprême à l'unité des croyants en Lui. QUE TOUS SOIENT UN. (p.101)

 

La prière dans laquelle Jean Paul Il demande pardon, le pardon que, par la bouche du Pape, l'Eglise catholique accorde à ses adversaires de jadis ainsi que l'appel à faire la paix, lancé par le Souverain Pontife, trouvèrent, auprès du grand public tchèque, un écho très favorable. Cela enthousiasma les fidèles de Sarkander, désarma ses adversaires et gagna les hésitants. Cela contribua, sans doute, à l'accroissement de la popularité du Pape en République tchèque et au bilan favorable de sa visite. Quant au sens de la canonisation de Jan Sarkander martyr, l'homélie d'Olomouc peut être considérée comme le point final sur les débats portant sur ce sujet : Roma locuta, causa finita.

 

 

Pourtant, je n'entends pas conclure, par cette constatation, ma réflexion sur Jan Sarkander. Non seulement parce que j'en ai si peu dit sur la personne du saint, mais surtout, parce que les poléiniques déclenchées par sa canonisation mettent en évidence l'actuelle situation religieuse de mon pays, situation que l'on ne saurait comprendre sans expliquer certains aspects de l'histoire de la nation tchèque.

 

Il faut répondre à deux questions:

 

A) Pourquoi fut-il possible de mettre en cause la canonisation de Jan Sarkander ?

B) Pourquoi fut-il tellement difficile d'éclairer le grand public tchèque sur le sens de sa canonisation ?

 

Pour être exacte et convaincante, la réponse à ces deux questions difficiles doit encore contenir les données sur les vie et mort du saint, elle doit aussi donner un aperçu de l'histoire tchèque de l'époque.

Sarkander, un authentique martyr

Jan Sarkander est né le 20 décembre 1576 en Silésie, à Skoczow qui, de nos jours, fait partie de la Pologne (ce qui explique pourquoi Jean Paul II, en se rendant en pèlerinage au lieu de la naissance du nouveau canonisé, put visiter sa patrie et la région qui, à l'époque où il fut métropolitain de Cracovie, relevait directement de sa pastorale). Au XVIIè siècle, la Silésie, avec la Bohême, la Moravie et les Lusaces, faisait partie des pays de la couronne de Bohême; or, le futur saint, dont le père était d'origine morave, passa la plus grande partie de sa vie en Moravie.

 

Entre 1597 et 1604, Jan Sarkander étudia à Olomouc, à Prague et à Graz dans les universités jésuites et obtint le titre de magister philosophiae. Mais, pour des raisons mal connues, ses études théologiques restèrent inachevées et l'opinion générale veut qu'il ait songé à se marier, épisode de sa vie qui reste énigmatique. Il se vit pourtant conférer plus tard les ordres mineurs et la suite de sa carrière sacerdotale est mieux connue. Il est ordonné diacre à Brno le 19 décembre 1609 puis prêtre le 23 mars 1610. La dernière décennie de sa vie s'avère étroitement liée à l'histoire mouvementée du royaume de Bohême.

 

Un double conflit, latent dès le milieu du XVIIè siècle, apparut dans toute son acuité. Il y avait d'abord l'opposition entre les Habsbourg désireux d'instaurer centralisation et absolutisme monarchique et les efforts des états (noblesse et villes royales) pour partager avec le souverain la direction des affaires publiques. Mais aussi se développait un conflit entre le catholicisme renforcé par les décrets réformateurs du Concile de Trente et des protestantismes divisés dont les représentants tâchaient de maintenir le statu quo que le parti catholique entendait modifier. Ces deux affrontements se mêlaient. Le camp catholique fut beaucoup plus uni et donc plus efficace même si existaient en son sein des divergences sur le mode de renforcement de la religion catholique. Aux mobiles politiques et religieux des protagonistes s'ajoutaient les ambitions personnelles.

 

Il en résultait des tensions et des discordes dont la plus importante devait atteindre la Maison royale elle même, justement dans les années 1608 1611. Une lutte diplomatique et militaire opposa deux frères Habsbourg, le vieil Empereur Rodolphe Il et son successeur désigné, Mathias. Tous eurent des partisans aussi bien parmi les catholiques que les protestants.

 

Finalement, par la lettre de Majesté de 1609, Rodolphe II dut reconnaître officiellement le protestantisme dans les pays de la couronne de Bohême. Les discordes quant à l'exégèse de ce texte et les succès de la Réforme catholique firent naître, chez les protestants radicaux, la conviction que, pour défendre leurs positions, il fallait entrer en révolte ouverte contre les Habsbourg. Petit à petit, ils entraînèrent, à leur suite, dans cette révolte le pays tout entier.

 

Cette révolte fut inaugurée par la fameuse défénestration de Prague, le 23 mai 1618. Un groupe de nobles protestants (p.103).......

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František  X. HALAS

 

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