La miséricorde du Père Brown

Mme Irène FERNANDEZ
La miséricorde - n°243 Janvier - Février 2016 - Page n° 83

Il faut distinguer la miséricorde de la pitié : alors que celle-ci instaure fatalement une supériorité entre celui qui éprouve ce sentiment et l’objet de sa pitié, celle-là maintient les deux êtres sur un plan d’égalité : leur commune humanité. Chesterton l’illustre grâce au personnage du Père Brown qui résout les enquêtes policières parce que, dans une démarche de miséricorde, il se met dans la peau du criminel, éprouve ses sentiments et devine ainsi sa démarche.

 

Dieu a enfermé tous les hommes dans la désobéissance pour faire à tous miséricorde. Romains 11, 32


La pitié est comme chacun sait un mauvais sentiment. Il ne faut pas la confondre avec la miséricorde, qui est une vertu, et plus qu’une vertu, une béatitude. En fait, la pitié n’est même pas un sentiment, c’est une émotion, en elle-même sans valeur morale, bonne ou mauvaise. Il est périlleux cependant de s’y fier sans réflexion, et pour bien des raisons.

D’abord elle donne aisément bonne conscience, à peu de frais : on a sûrement bon coeur, puisque la vue des misères du monde vous émeut si fort … Et pendant qu’on s’attendrit, la vraie bonté, elle, agit, fût-ce avec ce « visage sans douceur » dont parle Proust. 

On a raison d’ailleurs de ne rien faire plutôt que de céder aveuglément au seul attendrissement, car la pitié n’est pas bonne conseillère, même quand elle se pare des plus belles raisons. Les plus sages le savent bien ; ainsi Gandalf, le personnage de Tolkien, est bien conscient du danger que représente pour lui la pitié : seule elle pourrait le faire céder à la tentation de mettre la main sur l’Anneau et d’accéder ainsi à un ruineux pouvoir absolu, « la pitié pour la faiblesse et le désir de la force de faire le bien1. » 

Il est certain que si on ne réfléchit pas plus loin que le bout de son émotion, on peut se laisser entraîner à des décisions inadaptées, injustes, ou funestes. Et dans les relations entre personnes, et peut-être même entre groupes, l’objet de la pitié peut jouer de sa triste situation, réelle ou feinte, pour se livrer à un chantage affectif : la pitié est un remarquable moyen de manipuler autrui. Ces pièges de la « pitié dangereuse » sont bien connus. Je viens de citer le titre du roman de Stefan Zweig, qui les analyse avec perspicacité. Je voudrais évoquer deux autres exemples d’une pareille mise en garde. Et d’abord la fin d’un livre peu connu de C. S. Lewis, The Great Divorce2, [...]
 

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1 Tolkien, Le Seigneur des anneaux, I, 2. Gandalf est un puissant mage et sage conseiller.

2 Le grand divorce. Il s’agit de celui qui oppose en chacun de nous le ciel et l’enfer.


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