Au fond de la morale

N° 12 Juillet - Aout 1977 - Page n° 73

M. Rémi BRAGUE Si ce n'est ton frère, c'est donc toi

Réquisitoire contre la culpabilité

 Se déculpabiliser à toute force revient à l'accusation universelle, nous le voyons un peu mieux chaque jour.
Mais alors, reconnaître son péché ne serait-il pas la meilleure manière d'être libéré par le pardon du Père ?

Le texte complet est joint.

QUE ne déculpabilise-t-on pas ? La grande coupable, c'est la culpabilité. C'était naguère la vie moderne, trépidante. Il fallait alors, pour échapper à son tourbillon, user de psychologie : être décontracté, relaxé. Tout cela, à l'époque des triomphes bien-connus de la détente internationale, bientôt relayés par ceux, tout aussi incontestables, de la décrispation intérieure. C'est maintenant la culpabilité qu'il faut chasser : la psychologie devient morale. Après le moral, la morale. Ou plutôt, le moral passe avant la morale, celle-ci étant, comme chacun le sait aujourd'hui, mauvaise pour celui-là. C'est parce que ses interdits nous culpabilisent que nous sommes si malheureux. C'est la faute à la « morale judéo-chrétienne » (au fait, y en a-t-il une autre ?). Ainsi plus question de se demander si tel acte est — sauf votre respect — « bon » ou « mauvais », mais s'il est, ou non, culpabilisant pour celui 'qui le commet. On l'a vu à l'occasion de la récente loi favorisant le divorce : il fallait avant tout dédramatiser. — Mais, si certaines situations sont, de fait, dramatiques ? — Pas fou, non ?

 

La chasse à la culpabilité voudrait remplacer la chasse au coupable. Au lieu de s'acharner sur lui, on en veut aux culpabilisateurs. Et comment ne pas se réjouir de tant de soulageantes confessions radiophoniques ? Ne valent-elles pas mieux que -la persécution, que la torture, que l'internement ? Bien sûr. Mais nous verrons que la déculpabilisation peut y mener... Contentons-nous pour l'instant d'un soupçon de soupçon : à quoi reconnaît-on les gens compliqués, tortueux, tirebouchonnés ? A ce qu'ils disent sans cesse : « Soyons simples, restons simples ». De même, le forcené de la déculpabilisation risque d'être un obsédé de la culpabilité. (p.73) Notons quelques symptômes : remarquons chez les plus ardents pourfendeurs, dans la théorie comme en pratique, de la morale traditionnelle, un goût certain pour la vertu austère des pays à régime idéologique. Un certain attrait nostalgique pour la chasteté obligatoire qui y règne est à cet égard fort révélatrice. Le dissolu aime l'absolu, l'abandonné, l'amidonné. Le puritanisme est loin d'être mort. Il anime bien des appréciations : tel pays ne torture et ne concentre ses citoyens guère plus que celui d'à côté ; on peut y circuler sans trop de gêne ; oui, seulement voilà, il est corrompu, et non pas pur et dur. La vertu justifie encore la terreur. Et les terreurs passées ne sont oubliées qu'à condition d'avoir été austères, que si les crimes ont été perpétrés non avec exultation sadique, mais dans cette ambiance froide et pincée que signale la conscience professionnelle et augure de bons rendements.. En revanche, et c'est aussi symptômatique, le passé est remâché, ruminé, sans cesse remémoré dans ses aspects les moins flatteurs, et peut-être dénoncé avec plus de rage que ne le sont les pires massacres présents. Cette crispation sur le passé — persécutions, croisades, colonisation, etc. — entraîne une paralysie pour l'avenir. Peut-être peut-on voir dans l'affaissement démographique que les spécialistes discernent actuellement dans les pays industriels, entre autres, le signe d'un désir inconscient de se condamner soi-même, en ne se considérant pas digne d'avoir des successeurs semblables à soi. Tous ces signes indiquent que notre époque déculpabilisante n'en est que plus infectée par un sentiment de culpabilité diffus qui risque de l'empoisonner. Du cafard, considéré comme punaise sécularisée Nous vivons le temps des cafards. Croire à la morale est souvent condamner la vie. C'est encore plus vrai lorsque cette morale est pervertie et changée en son contraire. S'il faut parler de la morale, et le mieux possible, c'est parce que sa version pervertie est trop dangereuse pour qu'on ne tente pas de la démasquer. Nous n'avons pas à choisir entre la morale, ennuyeuse, et une amoralité rigolarde, mais entre la morale, qui en effet n'est pas toujours drôle, et sa perversion, mille fois pire, qui est l'œuvre du cafard.

Comment procède le cafard ? De grands effets de manches, — la blancheur empesée du surplis fait ressortir le faciès hépatique et les dents jaunies —, une coulpe vigoureuse : « Ah ! mes frères, nous sommes pécheurs ! ». Et tout le monde a toujours très bien compris ce qu'il voulait dire : vous êtes pécheurs. Le temps a passé depuis Stendhal. L'uniforme n'est plus le même, la chaire l'a cédé au micro ou à l'éditorial. La méthode n'a pas changé.

Le cafard s'imagine qu'il lui a suffi de perdre la foi pour défroquer. Mais la sacristie a survécu au sacrement. Il s'imagine avoir évolué, pro-gressé même, en quittant la religion pour la politique. Mais il n'a jamais quitté sa morale qui, après avoir empoisonné la première, est en train de vampiriser la seconde. Il croit faire de la politique et accéder ainsi à la réalité. Mais il refuse d'en voir la réalité : rapports de force (même s'il remâche ce mot comme un bonbon vitaminé), conflits d'intérêts, rationalité, droit. Elle n'est pour lui que l'affrontement des bons et des méchants, de ceux dont les crimes, pardon, les erreurs, sont nécessairement véniels, et de ceux dont les fautes ne peuvent être que d'un noir, et pour cause, de corbeau. Vous allez voir « comme les gens sont méchants » : tout ce qu'ils font de mal, ils le veulent. Il y a de la violence à la télévision, de la pornographie sur nos murs : c'est voulu. C'est étudié pour... Voulu par qui ? Pour quoi ? Il n'est pas gênant que l'on ne puisse répondre. Inversement, tout ce qu'ils font de bien ne peut être mis à leur crédit. Car « ils » ne le veulent pas. On le leur a arraché...

Ici, réfléchissons un peu. C'est vrai qu'« on » le « leur » a arraché. Mais ce qui est étonnant, c'est qu'on puisse « leur » reprocher, à eux, les méchants, de ne pas être bons. On ne se contente pas d'empêcher les gros poissons de manger les petits ; on leur reproche d'en avoir envie. C'est pour cela qu'il faut que tout soit voulu. Car autrement, qui aurait-on à accuser ? Et comment pourrait-on se présenter, non pas comme pauvre type, mais comme victime ? Si moi, cafard, je suis aigri et plutôt raté, il faut bien que ce soit la faute à quelqu'un de méchant qui m'empêche de m'épanouir. La morale fonctionne ici avec une logique exactement identique à celle que.. l'on voit à l'oeuvre dans le récit du premier péché : l'homme rejette la responsabilité sur la femme, qui la rejette à son tour sur le serpent. On se la refile comme un faux billet, que personne ne veut garder. On reporte la faute, on la chasse, on la refoule plus loin. Sur quoi ? « C'est pas moi, M'sieur ! » Premier cas de figure : sur l'étranger, l'Autre (comme on dit). L'infection vient du dehors pour troubler la paix de chez nous ; elle est toujours immigrée. C'est le cas le plus rudimentaire. Une certaine presse à sensation en vit. C'est aussi le cas le plus bruyamment dénoncé. Une autre presse à sensation vit de sa dénonciation, et nous propose comme cible, au lieu de visages basanés, le béret et le mégot de l'ignoble français moyen. Ici, le coupable est toujours facile à identifier. Rien de plus facile : il a l'habitude de faire ses courses avec, entre les dents, un long couteau dégouttant d'un sang jamais coagulé. Très simple vraiment : si vous le rencontrez avec sa jaquette, son haut de forme et son gros cigare, vous pouvez être sûr que c'est lui. Vous ne pouvez pas le rater. C'est bien aussi l'inconvénient : même si c'est celui d'une caricature, il a un visage. On a des remords à cracher sur un visage. Il faut, pour pouvoir l'accuser, se convaincre qu'il existe. Et il faut se souvenir qu'il n'existe pas pour pouvoir, en toute bonne conscience, le conspuer. (p.75)

C'est pourquoi une deuxième solution s'offre : la coupable, c'est la société. C'est plus raffiné. Cela permet de dire, avec un sourire protecteur, et souvent impatient : « On ne vous en veut pas, à vous, entank' personne. Mais, à travers vous, on vise l'institution, la société, la culture, la civilisation, le système, etc. ». Comme l'horizon, la société n'est jamais saisissable, jamais celui à qui je m'adresse. C'est pourquoi tout le monde, sans exception, peut l'accuser, en s'imaginant ne rien risquer pour soi-même : le vague ne fait pas de vagues. Pourtant, elle présente un inconvénient énorme, et c'est d'ailleurs bien de cela qu'on l'accuse : elle existe. Et avec quel poids, quelle omniprésence : elle a des espions et des complices partout. Une telle masse décourage plus d'un Archimède. Et ne pourrait-elle lui tomber dessus ? Or — c'est chez lui un principe ; et avec les principes, on ne plaisante pas — il ne faut jamais s'attaquer à plus fort que soi. Les grands nettoyages sont faits par des lavettes. Il faut donc trouver un coupable à la fois tout puissant et incapable de se défendre. Ce coupable est tout trouvé : c'est le passé. Ceux qui composent les slogans pour les politiciens l'ont bien compris. Dans « nouvelle société », dans « changer la vie », ce n'est pas seulement le vague des cibles qui porte. C'est surtout sur le nouveau que porte l'accent. On quitte ici le niveau politique : l'ennemi devient insaisissable, puisqu'il n'existe plus. Mais en même temps, la mémoire le livre pieds et poings liés. Il est tout puissant, certes. Mais on dispose contre lui, comme au judo, de sa propre force : il passe. On ne le condamne pas, il est condamné d'avance. Survivances et fossiles ne sont qu'en sursis ; le temps travaille contre eux. Mais d'un autre côté, le passé est irrévocable. On ne peut faire que ce qui a eu lieu ne se soit pas produit. Ce qui exige l'action la plus résolue est en même temps ce qui paralyse le plus. De la coulpe au Goulp [[Rappelons que le Goulp est, chez les Shadoks, le lieu de relégation des indésirables.]] On voit cependant qu'après tout, cela ne fonctionne pas si mal, et que, de fait, on réussit ainsi à rejeter la culpabilité plus loin, et à s'en décharger. Et on y arrive de mieux en mieux, les boucs que nous avons successivement examinés étant des émissaires de plus en plus consciencieux. Le résultat est que la dénivellation entre le culpabilisé et l'auto-déculpabilisateur est de plus en plus nette. Le second sera alors d'autant plus frais et joyeux dans sa guerre contre le premier. Une société infectée de culpabilité, obsédée par elle, n'est pas nécessairement celle où chacun se sait et se sent coupable. Ce peut être celle où les coupables sont connus, où l'on sait bien répondre à la terrible question : « A qui la faute ? ». C'est justement à ce prix que s'achète l'innocence de celui qui la pose. Mais il n'est pas volé : que ne peut-on faire avec l'innocence ! C'est là la fonction de l'idéologie : fournir à volonté, suivant les nécessités de (p.76) l'heure, les coupables les plus noirs et les innocents les plus angéliques, d'autant plus dépourvus de scrupules qu'on leur aura dament expliqué qu'ils ne font qu'exécuter une sentence déjà passée par les faits. Pas de problème de conscience donc. Et quand on vit gaiement, le travail marche bien. Ainsi les crimes que les nazis ont perpétrés, contre les Juifs en particulier : le but était l'élimination d'un groupe biologique défini (par une science à toute épreuve) comme nuisible, dépassé et d'avance condamné — une élimination opérée par des fonctionnaires dont la grande majorité (malgré des bavures ; mais que voulez-vous, la perfection n'est pas de ce monde) était consciencieuse, correcte et même anstdndig. Quel crime y a-t-il à cela ? L'idéologie le justifie parfaitement.

Mais il lui faut des coupables. L'ennemi doit toujours être menaçant ; on n'est jamais assez vigilant contre son omniprésence. Il faut toujours à nouveau le démasquer, le dénoncer, l'exclure, épurer. Jamais le purificateur n'est assez pur, assez innocent. Il ne pourra purifier qu'en se cautérisant, qu'en se mutilant. Le crime a pour condition le suicide. Pourquoi ? De l'individu à la société, du présent au passé, on va vers le diffus et l'impersonnel. Ce n'est plus la faute à Voltaire, c'est la faute à un démon qui n'a d'autre nom que légion. On balaie la culpabilité, mais elle ne finit guère que par s'étaler sous le tapis. On en fait des solutions de plus en plus étendues. On ne l'en rend — les homéopathes le savent — que plus virulente. Moins le coupable peut être appréhendé, plus il est avidement poursuivi. En même temps, rituellement expulsé d'un côté, il devient intérieur : je suis en face de l'étranger, je suis dans la société, mais le passé coule en grondant sous moi, Achéron qui me meut et m'imbibe. Avec mon passé, je loge mon ennemi chez moi. C'est pourquoi je ne puis, à la limite, m'en débarrasser que par un suicide. Si le coupable est le passé, il suffit de transposer à l'arbre généalogique la méthode bien connue qui consiste à scier la branche sur laquelle on est assis.

A quel niveau couper ? Où situer le zéro où tout a dévié et à partir duquel il faut recommencer ? Ce qui est sûr, c'est que le passé est coupable. Le passé collectif comme celui de l'individu. L'histoire ou l'enfance malheureuse [[Sur cette notion, cf. le beau livre de M. Morris, La ville fantôme (Dupuis, Paris & Marcinelle, 1968), p. 43 : « C'est nous qui avons salé la mine et qui avons propagé la fausse nouvelle de la découverte de l'or. Nous avons aussi tout fait pour faire expulser et pendre Powell. Mais nous avons eu une enfance très malheureuse ».]]. Ou l'histoire comme enfance malheureuse du genre humain. Il était pourtant bien doué, au départ. Le départ pouvant se situer du temps du Maréchal, ou avant la guerre, ou même — c'est ce que soutient un livre récent — à l'âge de pierre. Que s'est-il donc passé pour que « tout foute le camp » ? Eh bien, tout cela, voyez-vous, au fond, hein, c'est une question d'éducation. Il suffisait d'y penser : sacré Charlemagne ! Il n'y a qu'à modifier l'éducation, la rendre bonne, et tout ira bien. Les pays qui nomment écoles ce qui, ailleurs, s'appellerait camp de (p.77) concentration ne sont nullement hypocrites. Ils avouent au contraire, naïvement, le rêve secret des pédagolâtres : soustraire l'éduqué aux miasmes pernicieux (famille, amis, etc.) qui contrecarreraient l'influence revigorante des bons maîtres. Pourquoi l'éducation ? Parce qu'elle seule peut à la fois corrompre et purifier, inculper et absoudre, suivant qu'elle est mauvaise ou bonne, c'est-à-dire passée ou présente. Parce que la nature — tabou depuis le XVIIIe siècle — ne peut être accusée. Laisser entendre que la physiologie, les hormones pourraient avoir la moindre influence sur le sort d'un enfant, n'est-ce pas du nazisme ? Enfin, voyons, a-t-on un corps ? Non, bien sûr, puisqu'il n'est pas indéfiniment malléable. Car nous le sommes, c'est bien connu. Il suffit de s'y prendre assez tôt, avant d'être durci, sclérosé. C'est pourquoi, vite, vite, car « tout se joue avant... ». Vous entendez bien : tout. Si l'on n'y prend pas garde dès le début, l'enfant souffrira atrocement toute son existence, sans espoir de rémission et sa vie ne sera plus qu'un long sanglot. Avant quel âge ? Il baisse plus vite que celui de la majorité, six ans, quatre ans, dix mois. Et l'on ne s'arrête pas à zéro ; déjà dans le sein maternel, l'enfant a des complexes... On est ce qu'on est L'éducation réalise le type même de cet « auto-confesseur » ou de ce « juge-pénitent », dont Baudelaire et Camus n'avaient décrit que les incarnations individuelles. De quoi nous accuse-t-elle ? D'être mal élevés. Mais tout ce que nous sommes doit venir de l'éducation — sans quoi elle ne saurait nous refaire. Si donc nous sommes mal éduqués, nous sommes coupables de ce que nous sommes. Il ne faut plus demander de quoi nous sommes coupables. Nous sommes coupables d'être. Naguère, la vogue, venue de Russie par l'Allemagne, était aux philosophies de la responsabilité et de la culpabilité, aux visages crispés par une mélancolique mauvaise digestion, aux assommants assumeurs qui carburent au bicarbonate : nous sommes tous coupables. Et pas de ce que nous faisons, même pas de ce que nous désirons faire ; non, de ce que nous sommes. La vague n'a pas reflué. Elle s'est perdue dans les sables, mais nous imprègne. En témoigne une certaine inflation du verbe être, que l'on ne devrait employer au sens propre qu'à propos de Dieu, et qui sert pour accuser en même temps : « Je suis nerveux, et donc..., je suis Capricorne, et donc..., je suis petit bourgeois, et donc... », jusqu'au superbe : « Ah moi, je suis comme ça ». Jusque même la parodie blasphématoire du « je suis » divin, celle que le ressentiment fait soupirer : « Je suis celui que je suis » [[Nietzsche, Généalogie de la morale, III 14 (KGW, VI, 2, p. 386, De Gruyter, Berlin & New York, 1968).]]. Mais ce sera un « je suis » suicidaire, une confession perverse. Saluons ici une des plus audacieuses acrobaties de la psychologie contemporaine, (p.78) une des plus prometteuses avancées au sein de l'impétueux développement des forces auto-destructives : il est méchant d'avoir bonne conscience. En revanche, une installation béate dans la mauvaise conscience est tout à fait recommandable : « Mon Dieu, je te rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes, qui ont bonne conscience, ou bien encore comme ce pharisien qui en est bouffi ; je me ronge deux fois la semaine, et je fais la leçon à tous ceux qui sont bien dans leur peau, etc. ».

Le « je suis » est suicidaire quand il accuse son origine. C'est pourquoi, dans ce que l'on appelle « morale » chrétienne, le « je suis » commence par affirmer d'où il vient : de l'amour dont le Père nous appelle librement à lui. Sans cette reconnaissance de l'origine, on est condamné à se condamner, à tourner dans le cercle de la déculpabilisation culpabilisante. Ce n'est pas la « morale judéo-chrétienne » qui nous culpabilise. C'est le contraire : rien n'est déculpabilisant, si ce n'est, justement, la morale. Rien ne permet alitant de se délivrer de tout ce dont « c'est la faute », de toute mise en cause. Tout se joue avant tel ou tel âge, avons-nous entendu. A l'époque où le message chrétien se répandit, on disait : tout se joue au moment de la conception — et il serait difficile de remonter plus loin. Tout dépend du signe sous lequel vous êtes né. L'astrologie a été remplacée — dans certains milieux — par d'autres fausses sciences. Le principe est presque le même. C'est encore de cela que le message chrétien nous libère : tout se joue... mais Dieu est plus grand que tout. De la liberté du chrétien L'origine est antérieure à notre naissance et à tout ce qui peut nous conditionner. L'origine, c'est que le Père a fait de nous ses fils avant la création du monde, en nous adoptant en son Fils (Ephésiens 1,4). Nous n'avons rien à accuser que cette assimilation au Fils qui nous donne la liberté même. de Dieu. Nous ne pouvons rien rendre coupable, même pas nous-mêmes, car « nous-mêmes », nous ne savons pas encore ce que c'est : ce que nous sommes est caché en Dieu. Et le péché, alors ? La morale chrétienne, n'est-ce pas un catalogue de péchés à éviter ? — Pas tout à fait. Mais, en un sens, c'est vrai. Et il faut qu'il en soit ainsi. Car rien n'est déculpabilisant comme l'idée de péché. Et avant tout le péché originel. Le péché est entré dans le monde. C'est donc que le monde n'est pas pécheur en son fond. Ce qui a commencé aura une fin. Le péché, c'est le contraire de la culpabilité. Car à quoi sert-il ? A être pardonné. Comment faites vous pour pardonner une culpabilité ? Impossible, vous en crevez. Croire en la morale, c'est au contraire acquitter la vie.

Si on peut vous accuser d'être ce que vous êtes, on ne peut pas vous le pardonner. On ne peut pardonner que ce que l'on fait. Si le péché originel a été commis, le pardon de Dieu est plus grand que lui. Si au contraire, la culpabilité est fondamentale, si vous êtes d'emblée suspects, parce que (p.79) nés dans une famille malpensante, ou dans une race décadente, ou dans une classe à liquider, alors laissez toute espérance. Vous êtes irrécupérables. Vous pardonner serait irrationnel, puisque le pardon est toujours, de fait, sans raison [[L'idéologie naît peut-être avec la critique par Marx du droit de grâce, que Hegel avait fini par tolérer, et dans lequel il ne voit que pur arbitraire. (Critique de la philosophie du droit de Hegel, § 282 ; Dietz, Berlin, 1964, t, 1, p. 237.)]]. Le contraire de la mise en cause, c'est ce qui n'a pas de cause. C'est pourquoi Dieu seul- peut pardonner totalement. Et il vous pardonne quelque chose de précis, pas un vague malaise. Quelque chose de précis, de fixé par une loi. — Horreur ! Juridisme ! Et l'effusion moite, alors ? Le Christ n'a-t-il pas dit : « Fais des mamours à ton prochain comme à toi-même » ? — Aimer quelqu'un, c'est vouloir qu'il fasse librement ce qui est bien, et qu'en le faisant, il soit heureux. Il faut donc lui indiquer ce qui est bon pour lui, et ce qui ne l'est pas. Appeler cela un interdit, c'est débile. C'est exactement le gosse qui se cogne à un meuble et qui lui dit : « Méchant ! ». La loi signale les chemins et les impasses de la réalité : elle délimite le bien et le mal, ce qui a été donné et ce qui est pardonné. La loi, c'est le pardon en pointillé.

Mais pourquoi avons-nous besoin d'une loi pour nous guider dans la réalité ? Parce que, tout seuls, nous la verrions de façon trop étroite, nous la réduirions. Ce que la morale chrétienne nous demande de faire ne sert pas à nous permettre une confortable installation dans une réalité racornie aux dimensions d'un rocking-chair cosmique. Elle nous rappelle au contraire- que la réalité ne prend toute son ampleur qu'ouverte sur Dieu, ce que nous oublions souvent. Elle nous secoue donc, en nous proposant des normes impossibles : « Soyez parfaits comme Dieu est parfait ». Si les normes sont dures, elles le sont avec un humour infini. Elles ne le sont pas pour nous condamner — il suffirait de bien moins —, mais pour nous montrer que, si nous ne sommes pas capables de les atteindre, c'est que nous ne sommes pas encore ce qu'il nous est promis d'être.

Ce qui serait décourageant si, justement, il ne nous avait été donné de voir cette promesse réalisée, dans le Christ. Nous ne sommes mesurés qu'à mesure humaine, celle de l'homme parfait— ni surhomme, ni génie, ni grand homme, rien qui nous humilie : un homme semblable à nous, en tout. A un détail près : il est sans péché. La loi ne nous juge que là où elle est réalisée. La loi est une personne, le Christ. La morale chrétienne consiste à en reproduire l'attitude intérieure, à en imiter la liberté. Rien de plus libérant que cette norme qui ne nous identifie qu'à l'infinie liberté d'une personne divine et humaine. (p.80)

Rémi BRAGUE 

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