L’aide médicale à mourir – Un oxymore ?

Thomas DE KONINCK
Notre Père III: notre Pain - n°250 Mars - Avril 2017 - Page n° 110

Faute d’une réflexion rigoureuse sur l’expression « mourir dans la dignité », une loi récente au Québec illustre ce que Orwell a décrit comme la novlangue, en transformant l’Aide médicale à mourir en un oxymore, pour lui faire désigner, non plus les soins palliatifs, mais une pratique euthanasique.

 

Le sophisme « le plus naturel et le plus répandu est celui qui tire parti des mots », constatait déjà Aristote au début de ses Réfutations sophistiques. De là découle, ajoutait-il, que « ceux qui n’ont aucune expérience de la puissance des
mots sont victimes de paralogismes lorsqu’eux-mêmes prennent part à un échange dialectique ou encore lorsqu’ils en écoutent d’autres1 ».  Les fréquents débats de toute sorte où intervient, au centre, le mot « dignité », offrent de nos jours un bon exemple de semblables échanges. Il est aisé de constater que le mot « dignité » trahit alors trop souvent ce que Gabriel Marcel qualifiait à juste titre de « conception décorative de la dignité », celle qui consiste à « se marquer au dehors », selon le mot de Gide, et qui constitue bien plutôt une moquerie de la dignité humaine2.

Mais il y a pire. Il y a ce que le poète québécois Paul Chamberland, sur un autre sujet parallèle, a su résumer en une phrase incisive : « L’altération totale du sens des mots permettra de fabriquer la version officielle de ce qui devra passer pour la réalité elle-même3 ». On ne saurait mieux énoncer la loi en vertu de laquelle, faute de pouvoir transformer la réalité, l’idéologie altère le sens des mots désignant cette réalité. Désormais, pour le dire d’un mot avec George Orwell, « le noir est blanc », « la guerre est la paix » et ainsi de suite. Le principe est admirablement formulé, en effet, par Orwell dans 1984 : il s’agit de « disloquer le sens de la réalité ». Cela s’appelle « contrôle de la réalité », en langue ordinaire (« Oldspeak »), et dans la nouvelle langue (« Newspeak », « novlangue ») destinée à rétrécir les esprits, cela s’appelle « la double pensée », à savoir « le pouvoir de tenir deux opinions contradictoires simultanément à l’esprit et de les accepter toutes deux4 ».

C’est ce qu’a illustré au Québec la Commission spéciale sur la question de mourir dans la dignité, puis la loi 52, en transformant la belle expression Aide médicale à mourir en un oxymore, pour lui faire désigner, non plus une véritable aide médicale comme les soins palliatifs, mais au contraire une pratique euthanasique5. La confusion constante qui lui a permis cela est celle qu’elle n’a cessé d’entretenir autour du mot [...]
 

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1 Aristote, Les réfutations sophistiques, chapitre I, respectivement 165 a 5, a 15‑17 et a 10-12, traduction Louis-André Dorion légèrement modifiée, Paris, Vrin, et Québec, Presses de l’Université Laval, 1995.

2 Gabriel Marcel, La dignité humaine, Paris, Aubier, 1964, p. 168 ; André Gide, Ainsi soit-il ou Les jeux sont faits, Paris, Gallimard, 1952 ; édition revue et augmentée, 2001, p. 115. 

3 Paul Chamberland, Le Devoir, 8 mai 2013, p. A 8.

4 Voir George Orwell, Nineteen Eighty-Four, London, Secker and Warburg, 1949 ; Penguin Books, 1954, p. 171, 44, 46, 61.

5 Voir Mourir dans la dignité. Rapport de la Commission spéciale, Assemblée nationale, Québec, mars 2012, p. 78 et passim.


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