L’apologétique

N° 231 Janvier - Avril 2014 - Page n° 73

Mgr. Jean-Pierre BATUT Prépolitique et apologétique – Réflexions à partir du dialogue entre Jürgen Habermas et Joseph Ratzinger

Lors du débat Habermas-Ratzinger portant sur les « fondements moraux prépolitiques d’un État démocratique, la réponse du futur Benoît XVI au philosophe Habermas (complétée par le discours au Bundestag) contient l’ébauche d’une apologétique, en posant la question : « De quelle nature doit être le droit pour être le véhicule de la justice ? »

 

 

 

 

 

« La démocratie est le seul système politique acceptable, mais précisément elle n’a d’application qu’en politique. Hors de son domaine elle est synonyme de mort. La vérité n’est pas démocratique. Ni l’intelligence, ni la beauté, ni l’amour. » Simon LEYS (cité par A. Finkielkraut, in Badiou/Finkielkraut, L’explication, Lignes 2010, pp. 120-121).

Un des paradoxes de la situation actuelle de notre pays et, plus largement, du monde occidental, tient au phénomène de la sécularisation. Contrairement à l’opinion couramment répandue qui voudrait que ce phénomène ne concerne que les religions, et même la seule religion catholique, le contexte de sécularisation n’épargne pas la laïcité elle-même : des symboles laïcs fondateurs tels que l’hymne national sont tout aussi ignorés ou bafoués que les symboles religieux. L’individualisme libertaire présenté par certains comme le couronnement du système démocratique en révèle la fragilité, faisant surgir avec une acuité nouvelle la question de savoir sur quelles bases fonder ce qui s’impose à tous dans un monde où les droits sont de plus en plus universellement revendiqués et les devoirs de plus en plus unanimement récusés.

Si le politique est le lieu du débat démocratique, il apparaît donc nécessaire que soit reconnu par tous un « prépolitique » qui lui-même échappe à tout débat. On entendra ici par « prépolitique » les présupposés normatifs dont se nourrit le vivre ensemble, avant même que ces présupposés ne fassent l’objet d’une explicitation ou d’un enseignement formalisé du type de la fameuse « morale républicaine ».

Ces présupposés normatifs ne sont pas nécessairement de nature religieuse, mais ils ne sont pas sans rapport avec la métaphysique : le premier mérite du débat entre Habermas et Ratzinger est peut-être de montrer que la métaphysique, en tant qu’« infrastructure » (Rémi Brague), est-ce à quoi personne ne peut échapper. La question de savoir comment fonder le « prépolitique » s’impose à tout homme vivant en société.

Le dialogue Habermas-Ratzinger

Le 19 janvier 2004, l’Académie catholique de Bavière organisait un débat entre Joseph Ratzinger, alors préfet de la Congrégation pour la doctrine de la Foi, et le philosophe Jürgen Habermas, connu comme l’un des plus éminents représentants de l’« éthique de la discussion » ou de l’« éthique procédurale1 ». Certains jugeaient d’emblée que laconfrontation d’un tel homme avec le gardien du dogme catholique ne pourrait aboutir qu’à un dialogue de sourds. Comme on sait, il n’en fut rien : en lisant les propos échangés, on ne peut que se trouver d’accord avec le jugement de Jean-Louis Schlegel sur le fait que « cette rencontre inattendue en Allemagne éclaire d’un jour assez cruel le vide français » d’une laïcité récusant comme obscurantiste toute référence à ce qui n’est pas elle.

Il faut dire que, tout autant que l’envergure intellectuelle des intervenants, le thème choisi favorisait la qualité de l’échange : en proposant de débattre des « fondements moraux prépolitiques d’un État démocratique », les organisateurs suggéraient en effet une réflexion, non sur les modalités de fonctionnement des démocraties, mais en amont sur ce que Ralf Dahrendorf, un des organisateurs de la rencontre, appelait les « ligatures communes », c’est-à-dire les conditions de possibilité du système démocratique lui-même.

Poser la question ainsi, c’était reconnaître d’entrée de jeu l’impuissance du droit positif à rendre compte des fondements prépolitiques – et, oserai-je ajouter, l’aberration que constitue de nos jours la quasi disparition de la philosophie du droit dans les programmes universitaires. On sait que ce thème a été traité par Benoît XVI dans son discours devant le Bundestag à l’occasion de sa visite en Allemagne en septembre 2011. [...]

 

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1. Vorpolitische moralische Grundlagen eines freiheitlichen Staates, publié en français dans la revue Esprit sous le titre « Les fondements prépolitiques de l’État démocratique » (traduction de Jean-Louis Schlegel).

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