Imaginer les fins dernières

N° 260 Novembre - Décembre 2018 - Page n° 99

Monsieur Christophe BOURGEOIS Pourquoi des poètes ? Le lyrisme à l’épreuve des fins dernières

Dans les Contemplations et dans les recueils qui suivent, la poésie de Hugo intègre largement la représentation des fins dernières. Le fait est d’autant plus significatif que l’auteur écrit en marge de la théologie chrétienne: si un tel lyrisme porte en lui-même cette visée théologique, c’est qu’il prétend représenter en vérité le Moi. Telle pourrait bien être la leçon des poètes: seule la fin ultime offre un point de vue à la mesure de l’homme. 

 

« Les poèmes peuvent avoir cet effet, ils peuvent servir à ça, tenir dans le même coup d'oeil le Big Bang et le Jugement dernier. »

L’écrivain contemporain Pierre Michon, à qui cette épigraphe est empruntée, raconte comment s’imposèrent à lui, à la manière d’une prière, la récitation de la Ballade des pendus de Villon devant sa mère morte et la récitation de Booz endormi de Hugo après qu’une fille était née « dans la nuit ». Ces poèmes lyriques sont de ceux qui tiennent, commente-t-il, « comme on dit que le tungstène tient dans la température du zéro absolu » : ils sont à toute épreuve parce qu’ils « regardent » la chaîne des cadavres et des corps vivants « et nous qui sommes entre les deux, comme si cadavres, petits enfants et nous c'était le même – et c'est le même ». Il conclut alors, reprenant la question de Hölderlin à laquelle Heidegger fait écho dans Holzwege : « Pourquoi des poètes ? » 

Voilà sans doute la fonction de la poésie. Je n’en vois guère d'autre. Les poèmes peuvent avoir cet effet, ils peuvent servir à ça, tenir dans le même coup d'oeil le Big Bang et le Jugement dernier, et tout ce qui arrive entre les deux, le deuil éternel et la joie qui l’est aussi, la richesse et la misère son ombre, la muraille verte, la morte, les adjectifs vivante et viable ; bouleverser les hommes en les douant fugacement de cette double vue. À quoi bon des poètes, en nos temps qui sont des temps de détresse, […] – Wozu Dichter, pourquoi les poètes ? Pour ça seulement1.

Si cette « double vue » de la poésie apparaît comme une nécessité vitale, c’est qu’elle est en un sens le juste point de vue, celui qui permet de comprendre – à tous les sens du terme – « tout ce qui arrive entre les deux » et, par là, rend l’existence à son incandescence première. À lire Michon, c’est aussi parce que la poésie peut tenir ensemble l’origine et la fin, de chacun comme de tout, qu’elle tient double vue car ces vers superposent deux temporalités incommensurables l’une à l’autre, la destinée singulière d’un homme et la destinée ultime de toute la création ; double vue car il s’agit moins de proférer une vérité abstraite sur la destinée ultime de l’homme que de voir – et même de ressentir et d'expérimenter [...]

 

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1 Corps du roi, Verdier, 2002, p. 74-75.

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