Hans-Urs von Balthasar

N° 82 Mars - Avril 1989 - Page n° 25

Charles KANNENGIESSER A l'écoute des Pères

Charles KANNENGIESSER

La théologie de Balthasar s'est élaborée dans le contexte de la redécouverte des Pères de l'Eglise, à laquelle il a contribué. La hauteur de vues, l'ouverture et le dynamisme de Grégoire de Nysse, d'Origène et de Maxime le Confesseur ont fécondé sa propre contemplation du mystère de Dieu. La pensée Balthasarienne a été ainsi capable de répondre aux questions du monde moderne, mieux qu'une théologie classique, défensive et repliée derrière des bastions imprenables.

Tout le texte est joint.

 

LE jeune jésuite Hans Urs von Balthasar a rencontré, en profondeur, les Pères de l’Église grâce à la médiation du P. Henri de Lubac. Cela se passait à Fourvière, entre 1933 et 1937. L'étudiant en théologie, qu’était alors Balthasar, s'était distingué auparavant par une étonnante créativité, précoce et concentrée, dans les domaines de l'esthétique musicale et de la littérature allemande. E avait pris goût à la fréquentation des génies, tels Jean Sébastien Bach et Friedrich Nietzsche. Le grand mérite de Henri de Lubac fut d'attirer son attention sur la dimension proprement géniale de l'œuvre des Pères. Balthasar présentait tous les signes d’une exceptionnelle ouverture sur les valeurs culturelles les plus diverses : il allait se reconnaître dans ces Pères. Ces fondateurs de la tradition du christianisme en Occident avaient été capables d'assumer les valeurs essentielles de leur culture, de les transformer, de les mettre au service de l’Evangile qu'ils prêchaient. Balthasar avait assez mesuré vers quel abîme l'âme allemande tendait à se laisser entraîner par ses goûts d'apocalypse et son désespoir métaphysique. Il trouvait dans l'exemple des Pères une synthèse tonique, une œuvre constructive, qui posait un fondement mystique pour de longs siècles. Il prit feu à ce paradigme incandescent et plongea dans l'étude assidue d'Origène et de Grégoire de Nysse, comme en un creuset où fermentaient, à l'état naissant, les énergies des futurs âges chrétiens. Emportant avec lui ses aspirations et ses questions de jeune intellectuel du XXe siècle, il devint le contemporain des plus éminents penseurs de l’Église ancienne.

 

Deux traits frappent, dès l'abord, dans cette rencontre historique entre les Pères et Balthasar. D’un côté, celui-ci (p.25) trouve normal d’interpréter ceux là en fonction de leurs initiatives les plus audacieuses ; d'un autre côté, Balthasar développe au contact des Pères sa propre synthèse théorique. Ainsi la contribution la plus originale du théologien suisse à l'étude des Pères de l’Eglise aboutit précisément à désenclaver cette étude de son statut marginal au champ de la recherche théologique. Cette démarche rejoint les intuitions si fécondes du P. de Lubac. Elle se range aux côtés des travaux d'un Yves Congar, des deux frères Hugo et Karl Rahner, de Jean Daniélou, pour ne nommer que les plus connus de ses contemporains théologiens. Dans une génération qui survécut à l'hécatombe de la Première Guerre mondiale et qui mûrit à travers le bouillonnement des idées en Europe, consécutif à cette guerre, Balthasar partagea le vif sentiment d’une renaissance catholique et théologique possible. Ce sentiment était commun aux esprits les plus ouverts dans l’Église des années trente. De l'invention poétique du converti Paul Claudel au culte populaire de la “ petite ” sainte Thérèse, l'attention de Balthasar ne cessait d'observer des signes nouveaux, précurseurs à ses yeux d’une restauration fondamentale de la pensée catholique en pleine modernité. Son projet personnel de théologien s'inscrivait dans le cadre d'une telle espérance. Les Pères de l’Église deviendraient en quelque sorte ses porte parole les plus autorisés.

 

AUSSI se tint il à distance de son éminent maître de Fourvière par l'organisation plus systématique et la nature plus directement philosophique des questions de fond qu'il mêlait à sa lecture des Pères. De même, il se maintenait à la lisière des enquêtes plus touffues, documentaires et pédagogiques, d'un Congar ou d'un Karl Rahner. Ceux ci avaient à cœur de démontrer des thèses de théologie, soit d'ordre ecclésiologie ou anthropologique, qui nécessitaient un investissement substantiel du côté des Pères. Grâce à de tels efforts, certaines limites de l'enseignement néoscholastique allaient être surmontées avec succès. Mais l'attitude spontanée de Balthasar, faisant appel par priorité aux Pères, était tournée vers la modernité, en crise dans ses principes essentiels, plus que vers les modèles pédagogiques en (p.26) compétition dans le cadre étroit de la formation cléricale. Il avait ceci en commun avec Jean Daniélou, de s’adresser à un public cultivé que ne retenait aucun ghetto de la pensée. Si son œuvre prit une allure très différente de celle de Daniélou, au contact des Pères, c'est moins sans doute à cause de sa motivation, que du fait des tempéraments très marqués de ces deux authentiques apologètes du christianisme contemporain. Le P. Daniélou dépensait les ressources de son savoir patristique dans toutes les directions, sur tous les fronts du combat des idées où son infatigable vivacité croyante trouvait à répondre aux idéologies du jour. Balthasar, lui, veillait, en contemplatif, à laisser fusionner les requêtes de la modernité, telle qu'il l'expérimentait, et les trésors de spiritualité ou de métaphysique, dont il ne cessait d'approfondir le sens chez les Pères. A la virulence “ paulinienne ” du polémiste né qu’était Jean Daniélou, il opposait en quelque sorte le rythme et l'emphase mystiques d'un discours plus “ johannique ”.

 

Les principales publications intéressant la patristique virent le jour après que Balthasar eut quitté les jésuites, au début de 1950. S’étant cru obligé de prendre une telle décision au plan de son engagement institutionnel, le théologien suisse ne modifia en rien sa détermination doctrinale. Au contraire, libre d'organiser à sa convenance la mission qu'il se donnait au service de l’Église, il renforça davantage encore ses liens intimes avec l'identité ignatienne, structurée en lui depuis 1929 à travers la pratique des Exercices spirituels. Son principal ouvrage sur Grégoire de Nysse, intitulé Présence et pensée, était achevé, pour l'essentiel, dès avant 1939 ; il parut chez Beauchesne en 1942, deux ans avant Platonisme et théologie mystique de J. Daniélou. Dans un essai qui parut seulement en 1954, La source scellée (titre emprunté au verset du Cantique des cantiques, 4, 12), il devait observer: “ Aucun Père de l’Église n'est moins platonicien que Grégoire ” (de Nysse). Mais cette remarque, hors de toute érudition ou connotation spécialisées, jaillissait chez Balthasar d'une compréhension métaphysique de la pensée du Nysséen, dont l'arrière plan ignatien mérite d'être souligné. Si la “ présence ” immanente de Dieu en ce monde nous révèle quelque chose de l’'essence ” divine elle même et nous aide à comprendre pourquoi toute la création aspire à (p.27) rejoindre son créateur, la “ pensée ” de Dieu, son Logos sauveur, nous dévoile l'ex-sistence divine, l’Acte pur de l'amour absolu, qui attire Dieu jusqu'au cœur de ce monde, sur la croix. Le monde, en effet, ne prend son vrai sens que dans une perspective christocentrique. Il est vrai, l'auteur semble plus porté à invoquer John Henry Newman ou le Claudel des Cinq grandes Odes et du Soulier de Satin, pour illustrer sa vision de la réalité divine comprise selon Grégoire de Nysse ; mais la méditation ignatienne des “ deux étendards ” et la contemplation “ sur l'amour ” qui clôt les Exercices spirituels dessinent la toile de fond constante de son interprétation.

 

De même un essai au titre prophétique, Schleifung der Bastionen (Du devoir de raser les bastions), publié en 1952, restait tout imprégné de la ferveur corporatiste et sociale du Catholicisme de Henri de Lubac, paru quinze ans plus tôt. Avec une lucidité exemplaire, Balthasar démontrait l'absurdité d’une “ Église bunker ”, repliée sur elle même dans la peur d'être assiégée par un monde hostile. Dans un univers humain que les Pères lui dévoilaient comme étant christocentrique, un tel isolationnisme n'avait aucun sens. Il fallait donc raser les bastions et s'ouvrir au monde. Balthasar était, à la lettre, dix ans en avance sur Vatican II.

 

ON pourrait observer une semblable continuité entre “ Le Mysterion d'Origène ” paru dans les Recherches de Science Religieuse de 1936 et 1937, et son édition en forme d'ouvrage, ménagée par P. Duployé, vingt ans plus tard, aux Éditions du Cerf. Ce volume, Parole et Mystère chez Origène, représente un des essais les plus puissants jamais conçus sur la pensée origénienne. Mais, plutôt que d'évaluer cette brillante synthèse par rapport aux heureuses années écoulées dans la retraite studieuse du scholasticat de Fourvière, il faut y percevoir l'annonce de la pleine maturité théologique de son auteur, vers la fin des années cinquante. “ Origène reste pour moi le plus génial et le plus ouvert de tous les interprètes et amants du Verbe de Dieu... Je ne me sens jamais aussi à l'aise qu'avec lui ” : une confidence qui, par manière d'introduction dans cet ouvrage, précède une reconstruction originale de toute (p.28) la doctrine origénienne du Logos, Or cette doctrine est ressaisie par Balthasar à travers des catégories sacramentelles. Le Verbe est à l'œuvre en rendant Dieu intelligible, il opère à la fois ce qui nous rend aptes à le connaître et le contenu de notre connaissance, il est en même temps le révélateur et la révélation tout entière de Dieu, le sacrement divin d’un Dieu ineffable. Dans son incarnation, ce Verbe devient aussi le symbole de lui même: “ Le Verbe fait chair sera donc son propre symbole.. ” (p. 46). Le lyrisme conceptuel de Balthasar, déployant la fluidité et 1'ubiquité du mystère du Logos origénien, rappelle les accents passionnés des héros de la pensée universelle, auxquels lui même renvoie : Héraclite, Nietzsche, ou encore Hegel célébrant l'ultime “ Aufhebung ” du monde en Dieu. Tout comme il avait sous titré l'essai Kosmische Liturgie, sur Maxime le Confesseur, datant de 1941 (en français chez Aubier, en 1946): “ Apogée et crise de la représentation grecque du monde chez Maxime le Confesseur ”, de même, il préfigure, avec son essai sur Origène, ce qui deviendra sa propre vision théologique du monde dans Herrlichkeit, (La Gloire et la Croix), daté de 1961. L'étude des structures patristiques a donc secrété, chez Balthasar, un style de la pensée et une hauteur de vue, qui lui ont permis de relever les défis de la modernité, sans tourner le dos à celle ci. Ce contemporain de Sartre et de Boris Vian célébrait l'existentialisme de Grégoire de Nysse au seuil des années cinquante. En 1939, alors que des idéologies démentes allaient plonger l’Europe et le monde dans les horreurs de la guerre “ totale ”, il avait énoncé sans ambages, dans Patristique, Scholastique et nous, la thèse d'une rupture d'époque mettrait fin à la tradition classique issue des Pères de l’Eglise. Viendra le jour, en 1947, où il approfondira la genèse et la motivation croyante de la Règle de saint Basile, en y discernant le modèle des “ instituts séculiers ” alors en pleine gestation.

 

AINSI Balthasar a beaucoup contribué à l'épanouissement d'une patristique intégrée au mouvement de la théologie contemporaine. Il serait tout aussi juste d'observer que la patristique, en retour, a contribué, d'une façon décisive, à l'épanouissement de Balthasar théologien.(p.29) Fasciné, comme il se devait, par les Confessions de saint Augustin, l'interprète helvétique des Pères n’hésitait pas à se muer en un Augustin redivivus, en composant une paraphrase théologique des livres X à XIII des Confessions, dans La théologie de l’Histoire parue en 1959, ou encore dans Le tout en fragments. Aspects d'une théologie de l’Histoire, paru à Einsiedeln en 1963, et, sous le titre sibyllin De l’intégration, chez D.D.B., Paris, en 1969. L’épreuve décisive” expression chère à Balthasar du temps présent, prenait forme et sens, aux yeux de ce disciple des Pères, selon le combat fondateur de ces derniers, par lequel ils avaient surmonté les apories de la raison antique et libéré le dynamisme créateur de la tradition chrétienne tout entière. Le plus étudié, parmi plusieurs générations de ces Pères, fut, sans aucun doute, Maxime le Confesseur. Balthasar lui dédia dès 1941 l'essai mentionné plus haut, ainsi qu'une étude sur Les Centuries gnostiques de Maxime le Confesseur. Il reprit l'étude de Maxime à plusieurs reprises, jusqu'en 1961, où il rassembla ses travaux maximiens sous l'ancien titre de 1941, Kosmische Liturgie, mais en simplifiant le sous titre: “ La représentation du monde chez Maxime le Confesseur ”. On soupçonnerait volontiers une secrète connivence entre l'interprète moderne et le génial moine byzantin du VIIe siècle, qui unit si parfaitement “ la gloire et la croix ” dans son destin tragique et son accomplissement spirituel. Comme Maxime, mais sous le couvert d'une neutralité théologique armée et garantie par les Pères, Balthasar se tenait en vigie et il n’hésitait jamais à dénoncer les implications doctrinales des courants de pensée les plus divers qui traversaient son Église et son temps. Il y aurait peut être lieu de tenter une interprétation de ce théologien hors du commun, en le comparant à Augustin, disposé à mourir en contemplant des versets du psautier sur les murs de sa chambre d'agonisant, dans une ville assiégée par les Vandales, ou à Maxime septuagénaire, se laissant mutiler par ses geôliers plutôt que de renier un iota de sa doctrine du Verbe incarné. Chaque fois, une forme de chrétienté, porteuse de ces génies, était vouée à disparaître à brève échéance. Mais eux resplendissaient de tous les feux de leur synthèse intellectuelle. A l'égal de tels Pères, Balthasar est devenu, dès à présent, le symbole éblouissant d'une culture chrétienne évanouie. Son (p.30) œuvre n'en reste pas moins significative pour tous les modestes tâcherons de l’Eglise, soucieux de participer aujourd'hui au dynamisme intime de celle ci, par delà les époques baroques ou romantiques des restaurations catholiques d'antan [[Une solide et pénétrante analyse des rapports de Balthasar avec la patristique est celle de Werner Löser, Im Geiste des Origenes. Hans Urs von Balthasar als Interpret der Théologie der Kirchenväter. Dans l'esprit d'Origène, Hans Urs von Balthasar interprète de la théologie des Pères de l'Église. (Frankfurter Theologische Studien, 23), Verlag Josef Knecht, Frankfurt am Main 1976. L'auteur montre bien comment chacune des initiatives patristiques de Balthasar le plaça dans la mouvance ou à la pointe de l'étude des Pères, telle qu'elle se développait en France.]]. (p.31)

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