Le pluralisme

N° 46 Mars - Avril 1983 - Page n° 15

M. Rémi BRAGUE Du modèle chrétien de l'unité: la Trinité

Avons-nous vraiment besoin du «pluralisme» pour rester à la fois libres et unis ? Sans aucun doute, aussi longtemps que nous ne prenons pas en considération la manière dont le Dieu de Jésus-Christ est aussi unifié que pluriel. Ni polythéisme ni monothéisme, mais un par amour.

Les deux premières pages, 15 et 16, sont jointes.

QUAND on parle de « pluralisme », on veut dire (quand on veut dire quelque chose) qu'une certaine pluralité des opinions, des cultures, des visions du monde, etc. doit être respectée, voire même promue. « Plusieurs », ce n'est pas moins bien que « un seul », et c'est même peut-être mieux. Il se trouve que qui se déclare pluraliste bénéficie en ce moment d'un préjugé favorable. Les chrétiens doivent-ils donc, en bonne avant-garde qui se respecte, emboîter le pas, et se déclarer pluralistes à leur tour? Et à quelles conditions? Il est clair qu'un chrétien ne saurait admettre que toutes les vérités se valent, à moins de renier sa foi. Pour lui, le pluralisme ne pourra donc être qu'un nom nouveau donné à une réalité, d'ailleurs vague, qui s'appelait naguère tolérance. On entendra par là le refus de contraindre qui ne pense pas comme nous à adhérer à ce qui, pour nous, est la vérité.

C’est à ce propos que l'on peut se demander si les chrétiens peuvent être sincères quand ils prêchent la tolérance. Se sont-ils montrés tels dans le passé, là où ils disposaient de la force que donne le nombre? En ce domaine, les arguments historiques prouvent ce qu'ils ont toujours prouvé, c’est-à-dire pas grand chose: les exemples appellent les contre-exemples, on s’empêtre dans la question enfantine de savoir « qui a commencé », etc. Et, de toute façon, on peut toujours s'en tirer, même si ce n'est qu'un pis-aller, en disqualifiant d'avance toutes les réalisations historiques, toujours plus ou moins impures, au profit de la pureté de la foi. On se réfugiera alors dans le donjon des principes. Et, au besoin, on masquera ce que cette retraite a d’inélégant en sa facilité en faisant remarquer, ce qui est d'ailleurs fort juste, que le Christianisme, comme toute doctrine d'ailleurs, ne peut se juger que sur la conception qu'il se fait de l'Absolu, puisque c'est elle qui doit, en dernière instance (ou, en langage historique, à long terme), commander le reste.

Mais n'est-ce pas là, justement, que nous attend l'objection décisive? Il est un argument auquel les chrétiens ne peuvent se dérober sans se renier, puisqu'il porte sur l'article fondamental et constant de leur foi: « un seul Dieu tu adoreras». Le pluralisme le plus décidé doit admettre une exception -- et l'exception n'est pas une mince affaire, puisqu'il y va de l'Absolu lui-même. Acquiescer au pluralisme en réservant le cas de Dieu, n'est-ce pas en définitive tout lui refuser? En effet, le monothéisme n'est-il pas l'expression la plus parfaite du totalitarisme? Qui le professe n'est-il pas irrésistiblement porté à refuser à autrui la liberté de se choisir son dieu -- partant, ses valeurs, son but, son identité? Et, s'il en est ainsi, faire profession de tolérance ne pourra être qu'une concession peu sincère, voire une grimace de cafard. Et l'on aura raison de penser que, si les chrétiens se montrent tolérants, c'est que les circonstances leur sont pour l'instant défavorables, et que seules celles-ci entravent une explosion de fanatisme, que le germe monothéiste resté virulent ne saurait manquer de fomenter.

1. Unicité

L'objection a le mérite d'obliger à poser le problème au niveau le plus haut. On se condamne en effet à rester à la surface des choses tant que l'on n'examine pas la conception chrétienne de l'Absolu à nouveaux frais. En effet, on a depuis longtemps l'habitude de considérer le monothéisme comme intrinsèquement supérieur au polythéisme. De ce point de vue, on pouvait, soit louer le Christianisme d'avoir maintenu la rigueur de la prédication des prophètes, soit au contraire le blâmer d'en avoir altéré la pureté en associant à l'Unique deux autres personnes. Dans les deux cas, cependant, le monothéisme était l'aune incontestée à laquelle mesurer le fait religieux.

Or, depuis quelque temps, on entend contester ce qui ne serait qu'un préjugé, au profit d'un éloge du polythéisme redécouvert. Il faudrait retracer la généalogie de cette résurgence à partir de la fascination par le mirage grec, à la Renaissance et dans l'Allemagne des Lumières et de l'Idéalisme. Longtemps, cette tendance est diffuse et reste esthétique, et ce n'est sans doute qu'avec Nietzsche que l'on rencontre une formulation nette et philosophique de la supériorité du polythéisme sur le « monotonothéisme»(1). (p.16) Les versions les plus grossières, aujourd'hui, défendent le polythéisme grec contre le « monothéisme Judéo-chrétien», au nom justement d'un pluralisme qui n’est peut-être pas ...

Rémi BRAGUE

 

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