Le Christ

N° 130 Mars - Juin 1997 - Page n° 9

Cardinal PIERRE EYT Une christologie qui nous livre au Christ

éditorial

Comment dire le Christ aujourd'hui après les efforts du passé pour le situer dans l'histoire et scruter le mystère de sa Personne? C'est vers la reconnaissance de l'unicité irréductible de la figure du Fils éternel fait homme, vers la contemplation de « l'âme même du Christ » que doit s'orienter une christologie soucieuse de « livrer au Christ » une communauté appelée à devenir le « nouveau peuple de Dieu».

Tout le texte est joint.

L'étude de la christologie est incompatible avec la polémique, même si l'histoire en ce domaine fourmille de controverses passionnées. Il n'en reste pas moins qu'un programme de christologie doit satisfaire à certaines exigences postulées par l'objet même de l'étude ainsi que par la finalité ecclésiale d'une telle recherche. Dès lors, même si toute polémique est à bannir, il n'est pas inattendu que des appels fraternels puissent se faire entendre.

Par de nombreux numéros, Communio a contribué courageusement et sereinement à la mise en oeuvre progressive et collective d'un programme de christologie. La direction de la revue m'a demandé d'y prendre une part bien tardive. Je souhaite répondre à cette invitation en essayant d'exprimer comment s'est profilé mon propre itinéraire en christologie. Je puise donc dans mon expérience de lecteur, mais surtout de prédicateur, d'animateur de sessions pastorales, d'interlocuteur dans des conversations avec des séminaristes et des professeurs de séminaires, des laïcs ; je me réfère aussi à des dialogues avec des auteurs de livres ayant le Christ pour thème principal.

Je me souviens du grand intérêt que présenta pour moi, il y a trente ans environ, la présentation d'une christologie se proposant essentiellement comme le point d'aboutissement de l'Ancien Testament en même temps que comme le point de départ et la « cellule germinative » de l'Eglise. Cette perspective s'inscrivait dans la recherche de catégories bibliques communes à l'Ancien Testament, à la description de la personne de Jésus dans son contexte historique, à la vocation et à la mission de l'Église.

(p.9)

Ainsi voyait-on la christologie trouver une armature conceptuelle et thématique autour des titres bibliques de « prophète », de « prêtre » et de « roi ». Chacun de ces titres, et surtout leur conjonction, permet, assurait-on, d'enraciner la compréhension de la personne et de la mission du Christ dans des figures historiques plus générales auxquelles la destinée de Jésus vient donner un profil et une portée dont il est facile de souligner la singularité et l'unicité.

En fonction de ce profil et de cette portée, l'Église va retrouver, en elle-même comme en chacun de ses membres, la triple polarité déjà évoquée, de « prophète », de « prêtre » et de « roi ». Autour de ces trois titres s'ordonnent en conséquence la vocation et la mission des disciples du Christ.

Une telle présentation de la christologie apporte une lumière dont l'authenticité biblique est incontestable, comme est incontestable aussi la fécondité pratique qui la marque. L'examen d'autres titres du Christ, par exemple, celui de «pascal », de « Seigneur », de « Sauveur », de « Rédempteur », etc. complète la perspective ainsi ouverte. Sans omettre non plus le nom même de Jésus (Matthieu, 1, 21).

Ces désignations du Christ constituent autant d'entrées conceptuelles indispensables et historiquement fiables dans la recherche de la compréhension la plus juste et la plus féconde possible de l'être et de la mission du Christ. On pourrait faire encore appel aux mots d' « Envoyé », d' « Apôtre »... Chacun de ces titres apporte une note complémentaire à une désignation aussi complète que possible de la personne du Christ. Il s'avère clair cependant qu'à travers leur richesse, les titres du Christ ainsi développés visent essentiellement la mission de celui-ci en direction des hommes et pour l'histoire de leur salut.

Le « mystère caché depuis toujours en Dieu »

La recherche du théologien ou du disciple ne doit-elle pas s'intéresser aussi à d'autres formes de désignation du Christ, qu'elles nous soient livrées par l'Écriture ou par la réflexion de l'Église (conciles, liturgies, écrits des Pères et les théologiens) ? Il y a en effet d'autres modes de nominations du Christ dans lesquels éclate d'une manière unique comment précisément, dans le (p.10) Christ, « Dieu réalise le mystère caché depuis toujours en lui, le créateur de l'univers (Éphésiens 3, 9).

C'est pourquoi les noms de « Fils », de « Verbe », s'imposent à la réflexion théologique, tout comme les adjectifs « unique », « éternel », « né avant les siècles », « engendré », « non créé », « consubstantiel au Père »... L'attention à ces éléments absolument singuliers de la christologie, irréductibles aux figures et aux concepts bibliques antérieurs ou contemporains, nous guide alors vers une méditation qui approfondit et élargit la réflexion sur les titres du Christ liés à ses fonctions dans l'histoire du salut.

Bien que traditionnelle dans son usage proprement théologique, cette recherche a pu passer, dans des époques récentes, pour « spirituelle » et « dévotionnelle », voire facultative dans un programme de christologie. Il m'a paru perceptible cependant que revenaient aujourd'hui au premier plan de l'attention les aspects soulignés au paragraphe précédent, peut-être pour des motifs d'investigation biblique et historique plus complète, sans nul doute surtout pour des motivations « pratiques » explicites. Ainsi pouvons-nous, par exemple, inscrire aujourd'hui dans un programme de christologie l'obéissance du Fils éternel, comme source de l'obéissance du disciple. De même, le nom de « Logos » ou « Verbe » attribué au Christ peut-il éclairer la théologie du monde et de la création ou constituer encore un point de départ pour le « témoignage véridique » confié aux disciples. La conscience, en Jésus, d'être le Fils de toute éternité et l'Envoyé du père dans l'histoire des hommes associe dans le coeur des disciples le désir de louange, l'appel à l'action, la communion. « Comportez-vous ainsi entre vous comme on le fait en Jésus-Christ » (Philippiens 2, 5).

On peut prolonger cette perspective à l'invitation même de l'Écriture en cherchant à « comprendre, avec tous les saints, ce qu'est la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur... et à connaître l'amour du Christ qui surpasse toute connaissance... » (Éphésiens 3, 18-19). Cette attitude du disciple s'enracine dans la prière même du Fils : « A l'instant même, nous dit saint Luc, il exulta sous l'action de l'Esprit-Saint... » (Luc 10, 21). Entrer et « demeurer » en christologie consistera alors à contempler aussi, dans les attitudes et les manières de faire de Jésus, les ressources de miséricorde, de pardon et de providence dont le Fils ne cesse de s'émerveiller dans le Père. C'est pourquoi il apparaît essentiel que le Christ ne se définisse pas seulement par une fonction ou (p.11)par un ensemble de fonctions, mais primordialement par l'insondable richesse de sa Personne éternelle et historique, du commencement à la « consommation » sans terme. Le Christ n'est-il pas l'Alpha et l'Oméga ?

L'Esprit-Saint, âme de la christologie

Complémentairement, il ne peut y avoir de christologie sans la reconnaissance de la part déterminante qui revient à l'Esprit-Saint. L'engagement singulier et unique de l'Esprit dans l'histoire de Jésus, de son origine humaine en Marie à son éloignement après Pâques, à travers la passion et la croix, met en relief l'irréductibilité de la destinée du Christ à toute catégorie préexistante comme à tout essai de définition fonctionnelle historique. Par l'engagement de l'Esprit-Saint dans la vie de Jésus, le Nouveau Testament nous dit quelque chose de tout à fait nouveau et qui ne se répétera pas. Par l'action de l'Esprit-Saint impliqué d'une façon unique dans cette vie d'homme, éclate en Jésus la divinité qu'il partage avec le Père et ce même Esprit. C'est encore lui, Esprit-Saint, qui, donné à la Pentecôte, fait que la communauté des disciples du Christ devienne le nouveau Peuple de Dieu, le Corps du Christ, l'édifice de ce même Esprit. Simultanément se manifestent plus clairement les conditions spirituelles de la vie des membres de ce peuple, dans l'imitation toujours recherchée de comportements qui ressemblent à ceux du Fils.

Grâce à des efforts accomplis notamment par la revue Communio, la christologie aujourd'hui n'est donc pas une description extérieure du Christ, fût-ce par le biais de concepts bibliques minutieusement élaborés à partir des textes. Tout en conservant le bénéfice de l'effort accompli pour mieux situer Jésus dans son contexte historique, la christologie devrait désormais nous orienter davantage vers la reconnaissance de l'unicité irréductible de la figure du Fils éternel fait homme, ainsi que vers la contemplation et la recherche « pratique » des « sentiments », des « dispositions », en un mot : de l' « âme » même du Christ. Bref, une christologie qui, en nous livrant au Christ, nous libère à jamais.

Bordeaux, le 27 février 1997

Cardinal Pierre EYT

 

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