« Ce qui est en jeu, c'est notre rapport à la vie » : la France légalise l'euthanasie. Entretien avec Mgr Matthieu Rougé
Le Parlement national français vient de légaliser, à la quatrième tentative, l’euthanasie et le suicide assisté. La Conférence des évêques de France a immédiatement critiqué cette décision dans une déclaration publique, parlant d’une « rupture avec une longue tradition de bienveillance ». Pourquoi ? Quelles en sont les raisons ?
Matthieu Rougé: Le vote du 15 juillet 2026, qui va encore passer au crible des recours constitutionnels et européens, s’inscrit dans un long processus, depuis en particulier l’adoption de la loi Léonetti en 2005. Celle-ci a donné la priorité dans notre pays au refus de „l’obstination déraisonnable“ et au développement des soins palliatifs, ouvrant ce qu’on a pu appeler une "voie française" qui, à l’époque, a fait école dans plusieurs autres pays. Depuis vingt ans, cet équilibre législatif a souvent été remis en question mais toujours finalement préservé. Ce qui est en cause, contrairement à ce qu’ont dit certains partisans laïcistes de l’euthanasie, ce n’est pas d’abord la persistance selon eux inappropriée d’une éthique chrétienne dans notre société ultra sécularisée mais plus immédiatement notre choix collectif d’une société de fraternité. Il y a parmi les partisans de la mort provoquée des personnes sincèrement impressionnées par des situations de grande souffrance et la persistance possible, malgré les progrès des antalgiques et des soins palliatifs, de douleurs réfractaires. Il ne s’agit pas d’être brutal dans ce débat qui appelle beaucoup d’humilité et de délicatesse. Mais la loi votée, si elle est confirmée par le Conseil constitionnel et les juridictions européennes, fragilisera notre modèle républicain précisément, fondé sur la liberté, l’égalité et la fraternité dans leur indispensable cohérence.
La légalisation de l'euthanasie n'entre-t-elle pas en conflit avec la liberté de conscience de certaines professions, telles que les pharmaciens ou les infirmières, qui pourraient désormais être contraints d'administrer des médicaments ayant un effet létal ?
Matthieu Rougé: La loi votée fait droit à l’objection de conscience des médecins mais pas des autres professionnels de santé. Certains pharmaciens, même si toute la profession ne s’est pas mobilisée sur le sujet, sont très inquiets à l’idée de devoir prendre en charge le transit de produits létaux entre des pharmacies centrales et des patients ou des professionnels chargés de mettre en oeuvre la mort provoquée. Pour cette raison et pour d’autres, comme l’obligation de distribuer la pillule abortive, certains pharmaciens chrétiens renoncent aujourd’hui à leur officines et choisissent une autre activité. Je m’étonne qu’on ne l’ait pas plus souligné, il y a une sorte de discrimination sociale de l’objection de conscience, réservée au sommet de l’échelle, mais refusée aux pharmaciens et aux infirmiers, comme s’ils n’étaient que des subalternes.
Quelles sont les implications de cette nouvelle loi pour les hôpitaux catholiques ?
Matthieu Rougé: Dans l’état actuel de la loi, les établissements de santé (hôpitaux, centre de soins palliatifs, maisons pour personnes âgées dépendantes ou gravement handicapées) catholiques, d’origine congréganiste ou dont la charte éthique refuse l’euthanasie, seront tenues de la permettre dans leurs murs si des patients en font la demande. Avec d’autres acteurs du débat, nous avons demandé sans relâche que soit institutée une "clause d’établissement" pour préserver la liberté de ces établissements et de ceux qui choisissent de faire appel à leurs services. Le Gouvernement nous avait donné des assurances sur ce point, qui n’ont malheureusement pas été honorées. C’est un des enjeux des recours constitutionnels qui sont devant nous. Plusieurs congrégations, comme les Petites Soeurs des Pauvres, sont très inquiètes et envisagent même de fermer leurs maisons et de quitter la France si la loi n’est pas modifiée. Nous avons tous en tête la recommandation de Samaritanus Bonus, la déclaration du Dicastère pour la Doctrine de la foi qui date du 14 juillet 2020 (quelle date pour les Français!) et qui a été approuvée par le Pape François: „Les établissements de santé catholiques sont appelés à être des témoins fidèles de l'indispensable attention éthique au respect des valeurs humaines fondamentales et des valeurs chrétiennes qui constituent leur identité, en s’abstenant de comportements clairement illicites“.
Quelles sont les implications de la légalisation de l'euthanasie pour la cohésion sociale ? Ne risque-t-on pas d'exercer une pression sur les personnes âgées et gravement malades pour qu'elles recourent à l'euthanasie afin d'alléger le fardeau des soins pour les autres ?
Matthieu Rougé: C’est un de nos soucis essentiels et une des alertes qu’avec de nombreux acteurs de terrain nous avons lancées. Bien sûr, le coeur de notre réprobation de l’euthanasie et du suicide assisté provient de l’assimilation d’un geste létal à un soin et de la l‘autoristation même de donner la mort. Comme l’écrit le Pape Léon XIV dans Magnifica Humanitas, "Le premier droit humain est le droit à la vie, sans lequel il est impossible d’exercer aucun autre droit. Lorsque ce droit fondamental est nié, comme c’est le cas pour l’euthanasie, on se trouve face à des choix que l’Église juge gravement illicites". Mais une des conséquences possibles de la loi votée est, outre un désengagement public des soins palliatifs en raison de leur coût pour la collectivité, une forme de pression sociale sur les personnes fragiles afin qu’elles cessent de "peser" sur leurs proches et sur la société. C’est ce qu’a exprimé avec beaucoup de vigueur Mgr Etienne Guillet, évêque de Saint-Denis, dans l’immédiate périphérie Nord de Paris : « Mon appel vient du département le plus pauvre de France métropolitaine. Or il est certain que les pauvres seront les premiers à demander l'euthanasie, car ils ne voudront pas être à la charge de leurs enfants et petits-enfants, eux-mêmes en précarité. Sans faire de bruit, discrètement, les pauvres demanderont à partir et seront les premières victimes ».
Des intellectuels de renom ont également fait part de leurs objections : « Lorsqu’un pays – une société, une civilisation – légalise l’euthanasie, il perd à mes yeux tout droit au respect. Il devient alors non seulement légitime, mais souhaitable, de le détruire afin que quelque chose d’autre puisse prendre sa place. » Comment interpréteriez-vous cette déclaration extrême de l’écrivain Michel Houellebecq ?
Matthieu Rougé : De nombreuses autorités intellectuelles et morales de notre pays se sont exprimées en défaveur de la mort provoquée sans que cela ait malheureusement la moindre prise sur le Président de la République et ses équipes. Je pense à Emmanuel Hirsch, grand spécialiste d’éthique bio-médicale, Marie de Hennezel, proche de François Mitterrand et première promotrice des soins palliatifs en France, Jean-Marc Sauvé, grand juriste et ancien
Vice-Président du Conseil d’Etat, Didier Sicard, ancien Président du Comité consultatif national d’éthique, Luc Ferry, célèbre philosophe agnostique ou Claire Fourcade, Présidente de la Société française d’accompagnement palliatif. Le thème de l’euthanasie revient souvent dans les oeuvres de cet écrivain à la fois sombre, sulfureux et visionnaire qu’est Michel Houellebecq. Les pages dédiées à la mort provoquée du père du narrateur dans La carte et le territoire, le roman qui valut à Houellebecq le prix Goncourt, le plus important des prix littéraires français, sont d’une force telle qu’elles ont conduit certains politiques à changer de position sur le sujet. Dans Anéantir, son dernier grand roman, Michel Houellebecq met en lumière de façon très suggestive la coïncidence contemporaine contradictoire de la tentation euthanasique et de l’acharnement thérapeutique, expression particulièrement significatie de la misère de l’homme postmoderne dans son rapport à la vie. Voilà qui rappelle Le Maître de la terre de Robert Hugh Benson mais aussi 1984 de George Orwell, tant le travestissement des mots a joué dans ce débat. La loi, par exemple, stipule que la mort provoquée doit être qualifiée de „mort naturelle“! Comme l’écrit Boualem Sansal dans La Légende, "Nommer est un acte séditieux. Nommer, c’est fissurer le récit. Nommer, c’est commencer à voir. A agir. A vivre".
La France a été le premier pays au monde à inscrire dès 2024 la « liberté garantie » d’interrompre une grossesse dans sa Constitution, afin de protéger durablement ce droit contre toute ingérence politique. Le « droit à disposer de son propre corps » est célébré comme une conquête féministe. Les pays confrontés à une crise démographique prennent en charge les avortements aux frais des systèmes de sécurité sociale – y voyez-vous une contradiction ?
Matthieu Rougé : Depuis plusieurs année déjà, le droit à l’avortement, présenté au départ comme une réponse exceptionnelle à une situation de détresse extrême, est considéré par une partie significative des législateurs et de l’opinion comme le droit fondamental par excellence, à l’aune duquel doivent être évalués tous les autres dispositifs bioéthiques. La consitutionalisation de 2024, à laquelle très peu de parlementaires ont osé résister, prend acte en quelque sorte de cette évolution maléfique. Il était important, pour que le débat sur la fin de vie ne soit pas biaisé, de ne pas céder à cette permanente reductio ad abortionem. Cela dit, il est malheureusement vraisemblable, comme le montrent de nombreux exemples étrangers, que pour l’euthanasie comme pour l’avortement des conditions initiales prétendument restrictives s’élargissent inexorablement au fil du temps. Ce qui est en cause au fond est notre rapport à la vie: pour beaucoup de nos contemporains, ils n’hésitent pas à le dire, elle n’est ni sacrée ni même vraiment désirable. Il ne faut pas du coup s’étonner de l‘émergence de meurtres gratuits commis par des jeunes: si la vie n’a pas de valeur, pourquoi la respecter ? On ne répondra pas à la crise de la natalité seulement par des dispositifs sociaux ou fiscaux car c’est d’une crise des raisons de vivre et de transmettre la vie qu’il s’agit.
À la fin de l'Antiquité, le christianisme a contribué à faire prendre conscience, sur le plan moral, que la vie humaine mérite absolument d'être protégée. L’abandon des nouveau-nés (expositio) et la négligence, voire le meurtre, des personnes âgées et des malades ont été considérés comme tabous au regard de l’image de Dieu (Gn 1,27) dont chaque être humain est porteur. Dès le début du IIe siècle, on peut lire dans la Didachè (chap. 2,2) : « Tu ne tueras point un enfant par avortement, et tu ne feras point périr celui qui est né. » Or, dans les États de droit libéraux modernes, on observe une tendance à affaiblir la protection inconditionnelle de la vie à ses débuts et à sa fin, et à présenter cela comme un « progrès de la civilisation ». S’agit-il là de signes d’une érosion de l’éthique chrétienne ?
Matthieu Rougé : Il s’agit là d’abord d’une érosion du principe d’humanité et d’une crise de la raison éthique et politique. Cela dit, nous savons – c’est une des expressions du salut – que nous avons souvent besoin de la Révélation pour reprendre conscience de ce que notre raison aveuglée ne voit pas ou plus et pour vivre à hauteur d’humanité. C’est la disctinction classique de saint Thomas d’Aquin entre „revelabile“ et „revelatum“. Le "révélable“, comme l’a écrit le grand érudit Etienne Gilson, constitue "un bloc de connaissances qui, n’étant pas transcendantes à la raison, ne devaient pas nécessairement être révélées pour être connues, mais qui pouvaient être révélées comme utiles à l’œuvre du salut humain". En droit, nous ne devrions pas avoir besoin du Décalogue pour respecter inconditionnellement la vie d’autrui mais, en fait, le commandement biblique "tu ne tueras pas" est nécessaire pour y parvenir. C’est un des enjeux du débat, et de la convergence, entre Joseph Ratzinger et Jürgen Habermas sur "les fondements moraux prépolitiques d’une société libérale". La légalisation de l’euthanasie, qui porte atteinte au respect fondateur de la vie d’autrui, blesse l’ordre social tout entier, remet en cause, même si nous n’en avons pas conscience, notre capacité collective à faire société. Au-delà du débat législatif immédiat, nous sommes avant tout convoqués à l’évangélisation pour que, dans le Christ, beaucoup découvrent ou redécouvrent ce qu’est la dignité humaine et comment elle doit être honorée par chacun pour que tous puissent vivre en paix.
Comment expliqueriez-vous la position de l’Église catholique à un contemporain agnostique qui invoque le principe de la libre autodétermination et considère le droit naturel comme une arme inefficace ?
Matthieu Rougé : Un des arguments les plus fréquents des partisans de l’euthanasie et du suicide assisté consiste à dire: "Autoriser la mort provoquée offre un droit à ceux qui le souhaitent et n’ôte rien à ceux qui ne le souhaitent pas. Pourquoi imposer à tous la vision morale de quelques-uns?". Une telle approche méconnaît la portée sociale de nos actions individuelles. Chaque fois que nous agissons, nous interagissons avec ceux qui nous entourent. En ce sens, l’autorisation de la mort provoquée – et son financement par la sécurité „sociale“ – est une mesure de désocialisation, de décivilisation, une expression particulièrement dangereuse de l’hyper-individualisme contemporain. Face à cela, il nous faut susciter et ressusciter la conscience d‘appartenir à une "magnifique" et commune humanité et il nous faut nous engager toujours davantage et concrètement auprès des personnes fragiles et ceux qui leur viennent en aide. La charité est la première réponse au déficit de vérité anthropologique.
L'attitude plus libérale de la société laïque d'aujourd'hui vis-à-vis des questions de l'avortement et du suicide assisté a, en Allemagne, des répercussions sur les positions au sein même de l'Église. Ainsi, le comité directeur de la kfd – la Communauté des femmes catholiques d'Allemagne – vient de publier une prise de position dans laquelle elle plaide en faveur d'un accès généralisé à l'avortement, y compris dans les hôpitaux catholiques. Observe-t-on également de telles évolutions au sein de l'Église catholique en France ?
Matthieu Rougé : Ce genre de revendication me semble marginal dans notre pays. Notre réseau catholique de santé est significatif mais beaucoup moins important qu’en Allemagne.
Cette relative fragilité institutionnelle de l’Eglise en France, dans ce domaine comme en d’autres, contribue à sa liberté face aux injonctions de l’Etat et de la société. Sur la fin de vie, il existe des modes d’expression et des degrés d’engagement divers chez les catholiques mais, me sembe-t-il, un consensus de fond. Un gros efforts a été fait pour mettre en lumière, au cours de ce débat, la coherence entre l’engagement éthique (le respect inconditionnel de la vie) et l’engagement social (auprès des personnes dépendantes, souffrantes et isolées). Après le vote de la loi, une prise de parole commune de pratiquement toutes les institutions de santé catholiques ou d’origine catholique a donné un bon signal.
Les évêques français se sont abstenus, pour de bonnes raisons, de se prononcer sur les questions de politique partisane, tout en indiquant clairement qu’ils étaient critiques à l’égard d’une politique migratoire restrictive. Des analyses montrent toutefois qu’un nombre non négligeable de catholiques votent pour le « Rassemblement national » – et que, outre les questions d’ordre public et d’identité culturelle, des enjeux liés à la protection de la vie jouent également un rôle dans ce choix. Comment évaluez-vous cette évolution ?
Matthieu Rougé : Les catholiques français sont globalement orphelins en politique, tant manque une proposition à la fois sérieuse, ouverte et enracinée. Par ailleurs, les enquêtes d’opinion sont inégalement rigoureuses: celle que vous évoquez considère "pratiquantes" les personnes qui vont à la Messe plusieurs fois par an… Si l’on s’intéresse aux messalisants de chaque dimanche, ceux qui sont vraiment engagés dans la foi et dans l‘Eglise, les résultats sont différents. Aucun parti, ou presque, n’a été unanime sur la fin de vie, avec des pondérations évidemment différentes. Parmi les opposants très actifs à l’euthanasie, on peut certes mentionner des députés appartenant aux groupes "Rassemblement national" ou "Union des droites pour la République", mais aussi des "Républicains", des "Centristes" (plus ou moins héritiers de la crypto démocratie chrétienne à la française), voire des socialistes, des écologistes ou même des communistes. Le socialiste Dominique Potier, par exemple, qui s’inscrit dans la tradition du personnalisme communautaire d‘Emmanuel Mounier, a été particulièrement énergique dans la défense de la vie fragile jusqu’à son terme naturel.
Le paysage politique français est très fragmenté. À première vue, les partis de droite défendent des positions plutôt xénophobes et nationalistes, mais ils s’alignent largement sur l’enseignement de l’Église en matière de protection de la vie. À l’inverse, les partis plutôt de gauche adoptent une politique d’ouverture en matière d’immigration et défendent des causes libérales, mais sont en contradiction flagrante avec la position de l’Église en ce qui concerne l’avortement et l’euthanasie. Les catholiques français sont-ils « sans attache » sur le plan politique ?
Matthieu Rougé : Notre régime de séparation entre les Eglises et l’Etat nous conduit sans doute à davantage de distance vis-à-vis du personnel politique et des enjeux partisans qu’en Allemagne concordataire. Par ailleurs il est caricatural d’affirmer que "les partis de droite" sont "xénophobes" et "les partis de gauche" "opposés à l’Eglise sur la protection de la vie": aucun parti, à droite comme à gauche, ne partage pleinement les attentes de l’Eglise en matière de respect de la vie et tous les partis de gouvernement peinent à penser une politique migratoire qui soit vraiment à la mesure des enjeux contemporains. Comme évêques, nous pensons que notre mission est d’interpeller, à temps et à contretemps, les fidèles comme les politiques mais sans nous situer sur le plan, anachronique et contreproductif, de l’injonction. Faire preuve de cléricalisme ou d’épiscopalisme électoral ne serait pas ajusté et ne mènerait à rien. Les fidèles ont raison de ne pas attendre de leurs évêques des consignes de vote. En revanche, rien ne doit nous décourager de participer, et d’encourager les fidèles à participer, à la conversation démocratique pour y être les avocats de la dignité humaine, de la liberté, religieuse en particulier, de la solidarité et de la paix.
+ Matthieu Rougé, Evêque de Nanterre, Docteur en théologie, ancien aumônier des parlementaires français, est un des porte-parole de la Conférence des évêques de France sur la fin de vie.