Hans-Urs von Balthasar, Progressisme

le 27/09/2026 par pvd

Progrès ou régression?

Dans ce texte publié en 1980, Hans-Urs von Balthasar identifiait progressisme et régression. En soumettant toute la foi aux critères de la raison et de l'intelligibilité, on pourrait perdre le mystère de la révélation.

 

 

  Ainsi s’éclaire le paradoxe de ce qui se nomme aujourd’hui « progressisme », point d’aboutissement des Lumières[1]. Il consiste pourtant en une régression[2] par rapport à la relation réciproque entre acte et contenu de la foi[3]. Ainsi, par exemple, l’exégète selon les Lumières remontera en amont des récits de miracles des Évangiles, pour montrer, en les resituant dans une sphère plus large d’histoires de miracles contemporaines, que les miracles de Jésus n’ont « rien de particulier », mais font partie de ce « fonds général » que la raison peut, de telle ou telle manière, expliquer. Ou, par derrière la rédaction des Évangiles, il posera la question de ses sources, dans lesquelles la foi des premiers chrétiens s’exprime (peut-être) sous une forme beaucoup plus primitive, indifférenciée, ou dans lesquelles on entrevoit une conception d’ensemble du monde qui, pour les générations ultérieures, n’était plus accessible et fut donc dissimulée par eux. Si c’est un théologien, il évoquera les formes pleinement développées de la théologie du Nouveau Testament qui paraissent surcharger certaines données simples, comme des « théologies tardives », et recherchera, par delà, les traces de couches plus anciennes, qui s’éloignent moins de la simple raison humaine, et n’exigent pas un aussi grand sacrificium intellectus [sacrifice de l’intelligence] que par exemple la foi paulinienne à la nature et à la vertu de la croix de Jésus[4].

  Une fois que les affirmations principales de l’Écriture Sainte auront ainsi été amenées devant le tribunal de la raison pure[5], nécessairement leurs interprétations par l’Église devront être soumises à la même procédure, de quelque solennelle autorité qu’elles soient revêtues. Car en elles n’a pas été fait ce pas décisif en retrait des articles de foi, et par suite elles restent, pour l’esprit éclairé, naïvement pré-critiques.

Entre le point de vue de la foi de l’Église et celui des Lumières, on a cherché une conciliation en posant le principe que tout énoncé théologique (portant donc sur Dieu) doit être aussi anthropologique, c’est-à-dire concerner l’homme non accidentellement mais essentiellement.

En un sens, naturellement, cela est vrai. Non seulement en effet Dieu se révèle, à seule fin sans doute de faire à l’homme un don, de le libérer de toutes ses servitudes, et de l’élever à la participation à la vie divine. Mais il faut aussi que l’homme soit capable de saisir de quelque façon – dans l’abandon de la foi – ce qui lui est proposé, et d’en tirer les conséquences morales. Ce principe reste cependant profondément équivoque, et cette ambiguïté involontaire est un signe de ce qu’est dans l’Église la situation léguée par les Lumières. Car on peut aussi l’interpréter en ce sens que tout énoncé sur Dieu doit être examiné et approuvé au tribunal de la raison humaine. La forme la plus extrême de cette exigence se trouve chez Hegel, pour qui il ne reste finalement en Dieu, lorsqu'il s'est bien expliqué, aucun mystère incompréhensible à l'homme. Peu de gens vont jusque-là s'ils veulent encore passer pour théologiens chrétiens, mais il s'en trouvera beaucoup pour mettre l'accent sur l'aspect anthropologique, au point de faire de la plus grande intelligibilité universelle possible d’une vérité révélée le principe de son interprétation. Le pas que l'on tente de faire au-delà du mystère ne peut être que la dislocation d'un tout insondable dans son unité, par exemple l'unité de Dieu et de l'homme dans le Christ. La démarche du progressiste se donne toujours pour un essai d'analyse d'un « amalgame[6] » historique en vue d'en faciliter la compréhension. Mais saint Jean nous avertit : « Quiconque va plus avant (ou pro-gresse, en grec : pas ho pro-agôn) et ne demeure pas dans la doctrine du Christ ne possède pas Dieu » (2 Jn 9) car il « dissout le Christ (en grec lyei Christon) » (1 Jn 4, 3).

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Texte publié avec l’aimable autorisation des éditions Johannesverlag.

Traduction révisée à partir de la version française : Aux croyants incertains, Paris / Namur, Lethielleux/Culture et Vérité, 1980 (Le Sycomore), « Le progressisme », p. 36-38. Texte original : Balthasar, Kleine Fibel für verunsicherte Laien, Bâle, Johannesverlag, « Progressismus », S. 30-32.

 

[1] Balthasar utilise le mot allemand d’Aufklärung, qui désigne un courant multiple comprenant une philosophie de la religion, en grande partie déiste, et auquel on peut rattacher l’œuvre d’Emmanuel Kant ; en France, les Lumières désignent un courant philosophique parallèle dont les accents sont différents sur le plan politique, de la critique du religieux et de la place faite aux sciences. Notre traduction masque cette différence pour plus de lisibilité.

[2] Le mot allemand peut être entendu au sens factuel de retour en arrière et bien sûr aussi au sens moral.

[3] On distingue classiquement d’une part l’acte de confiance, la foi par laquelle on croit (fides qua creditur), où l’intelligence donne son assentiment à des vérités qu’elle ne saisit pas par la preuve rationnelle selon un acte de la volonté mue par la grâce (Somme théologique II-II, q. 2, a. 9) et d’autre part le contenu de la foi (fides quae creditur), c’est-à-dire la doctrine ou dépôt de la foi. La réciprocité entre ces deux dimensions est au centre des préoccupations de Balthasar et d’autres théologiens du XXe siècle qui ont insisté sur le fait que le contenu doctrinal, s’il est pris au sérieux, doit correspondre à un acte personnel et, inversement, que l’acte n’a pas de sens sans le contenu.

[4] On peut penser à 1Co 1, 18 ou à Ga 5, 11.

[5] La métaphore du tribunal et l’expression renvoient à Emmanuel Kant.

[6] Le mot est à prendre sans doute d’abord dans un sens technique d’assemblage.