Les chrétiens et le politique

N° 6 Juillet - Aout 1976*

CHRETIENS ou assimilés, nous sommes en train de le découvrir : quelles que soient nos opinions, notre rapport au monde politique va devenir plus difficile que ne le laissait penser la perspective assez heureuse de ces dernières décades.

Marginalisation

Revenons en arrière. Notre situation fut, parfois est encore, la suivante : la conviction religieuse est censée se décider dans l'intimité de notre cœur, et le cœur est censé rester affaire strictement privée ; il ne s'étend guère hors de la famille, dans le meilleur des cas, et n'outrepasse de toute façon pas les limites de la vie dite privée. Mais au-delà, notre relation à Dieu devient affaire publique, à traiter comme telle, c'est-à-dire politiquement : il faut donner un prolongement social, économique et politique à la charité. On nous l'a dit assez souvent pour qu'aucun commentaire soit nécessaire. La question de savoir si un engagement politique doit achever les autres prises de responsabilité dans lâ cité reste seconde par rapport à un présupposé : la charité doit prendre un visage politique. La question de l'infléchissement de cet engagement (gauche, droite) n'intervient qu'ensuite. Le choix de fond a déjà été fait. Qu'on mette l'accent sur la tactique d'un parti inspiré par les principes chrétiens ou sur la reconnaissance d'un légitime pluralisme n'y change rien. Dans les deux cas, la charité doit prendre parti politiquement pour tenir son (ou ses) rôle (s) dans la cité. Le postulat demeure, que la charité reste inopérante si elle ne bascule pas dans le champ des luttes politiques.

Or, sous nos yeux qui ont encore du mal à voir l'ampleur du phéno­mène, la situation se modifie profondément. D'une part, en Europe occidentale, la « démocratie chrétienne » semble soit marquer le pas (Italie), soit subir une crise d'identité (RFA, Belgique), soit disparaître comme telle (France). D'autre part, le pluralisme politique est interprété par un certain nombre de chrétiens comme consacrant le divorce entre la politique et la foi, qui dès lors serait politiquement insignifiante. En même temps, dans l'ensemble de la vie politique, les chrétiens, à tous les niveaux, sont de plus en plus marginalisés. En France, par exemple, les lois récentes sur le divorce et sur l'avortement ont été votées contre eux, — du moins contre ceux qui s'avouaient tels. Un « pluralisme » sans normes a si bien joué qu'aucune force politique cohérente ne s'est trouvée je ne dirai pas pour défendre, mais seulement pour exposer la doctrine propre à la communauté catholique. Remarquable est aussi le renouveau des attaques contre les chrétiens fidèles à propos des questions d'éthique sexuelle : dans un débat ou une caricature, l'imbécile, il faut s'y faire, c'est nous, et nous avons, comme on dit, notre paquet. Les récentes injures, en Italie et en France, contre la personne de Paul VI indiquent d'ailleurs que nous franchissons le seuil de la bêtise pour approcher de la méchanceté. Faut-il ajouter que, d'un point de vue international, les chrétiens se découvrent de plus en plus souvent mis au ban d'une société civile, et ce en tant même que chrétiens ? Cette situation ne résulte plus d'options de droite ou de gauche, mais semble provenir de la logique politique comme telle. Face à ce qu'on nomme, peut-être en exagérant un peu (pour combien de temps ?), un « racisme anti-chrétien », une question se pose : pourquoi les chrétiens doivent-ils subir une telle situation, et l'appellent-ils, comme le paratonnerre la foudre ?

Peut-être parce que, justement, nous nous trouvons devant une situation nouvelle : pour tenir un rôle politique, le chrétien doit moins s'engager que, simplement, se reconnaître chrétien. La confession de la foi révèle, face au politique, l'existence d'un ordre spirituel qui lui est irréductible. Ainsi, lorsque le chrétien confesse la foi, il prend de fait une position politique, non pas à l'intérieur du jeu politique habituel, à un endroit repérable sur l'échiquier, mais parce que son existence même conteste la prétention du politique à détenir le dernier mot, à se poser en critère ultime, à mesurer et donc réduire toutes choses. Le détour par l'« engagement », au sens partisan et militant du terme, n'ajoute peut-être rien à la vigueur politique du chrétien. Ce qui ne signifie nullement que la charité, et d'abord la foi, n'ait pas à inspirer l'action politique. On souligne simplement par là ce qui apparaît de plus en plus nettement aujourd'hui : la confession de foi conteste la prétention du politique à s'ériger en instance absolue.

« Dire au mensonge : pas un mot de plus ! »

La politique, dont la fonction est de donner à chacun sa juste place, a souvent été tentée de donner sa place aussi à Dieu, de vouloir que Dieu ne soit Dieu qu'autant qu'elle l'aurait déterminé. D'où le totalitarisme et ses « théologies politiques », où le politique prétend dire ce que Dieu doit être, depuis Varron que critique déjà la Cité de Dieu, jusqu'à Carl  


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