Jésus bouc émissaire

Hans Urs VON BALTHASAR
Après la mort - n°29 Mai - Juin 1980 - Page n° 73

Deux théologiens examinent les récents travaux de René Girard. Du point de vue de la dogmatique, il faut souligner que la rédemption n'est pas un mécanisme de transfert de la faute, mais qu'elle se joue entre des libertés et dans l'amour trinitaire. Et l'exégèse rappelle la complexité dans la Bible de l'idée de sacrifice, que le Christ n'abolit pas, mais accomplit.

Tout le texte est joint.

 

LES deux œuvres de René Girard, La violence et le sacré [[Grasset, Paris, 1972.]] et Des choses cachées depuis la fondation du monde [[Recherches avec Jean-Michel Oughourlian et Guy Lafont, Grasset, Paris, 1978 (2e éd.).]], ont fait couler beaucoup d'encre, surtout depuis que l'auteur a quitté les universités américaines pour revenir en France. Même en Allemagne, elles ont eu bien des répercussions [[Cf. avant tout Raymond Schwager, s.j., Brauchen wir einen Sündenbock ?, Munich, 1978.]]. Le thème de Jésus souffrant, porteur des péchés du monde, presque abandonné par la pensée des temps modernes, a trouvé chez Girard un très large et inattendu fondement socio-culturel. Partant essentiellement de Totem et tabou de Freud, et très versé non seulement en psychologie mais également en ethnologie, mythologie, littérature classique et moderne, Girard reprend le thème du meurtre fondateur du père, posé chez Freud d'une certaine manière un peu en l'air, pour en faire la vérité du bouc émissaire, qui bien que toujours tenue cachée par la conscience humaine, fonde toute culture, toute religion et se trouve à l'origine de tout rite et mythe : ouvert, indéfini, le désir de l'homme est déterminé pour la première fois dans son contenu par le bien acquis par un autre, suscitant aussitôt la jalousie de tous à propos de tous et dont la tension croissante ne peut être annulée que par l'union de tous pour la culpabilisation d'un seul qui doit être «sacrifié » pour permettre la paix : il devient sacer suivant le double sens bien connu de ce mot latin : « maudit » et «sacré » : ici, et ici seulement (!), la conscience religieuse prend sa source, cet acte seul fait naître une paix provisoire, qui permet et rend possible l'éclosion de la culture, jusqu'à ce que surgisse une nouvelle « crise sacrificielle », exigeant la répétition (désormais ritualisée) du sacrifice du bouc émissaire. (p.73)

Son premier volume, qui montre le lien allant jusqu'à l'identité entre « violence » et « sacré », et qui ne contient pas le mot « Dieu », encore moins celui de « Christ », René Girard affirme l'avoir déjà composé en vue de son deuxième volume, qui démontre maintenant de façon surprenante que le rapport dialectique-tragique entre culpabilité et relation à Dieu trouve sa solution dans la tragédie culminante du Christ (dont la divinité et la naissance virginale sont défendues par l'auteur) : ce «transfert» de la violence sur un bouc émissaire quelconque — il faut relever l'origine psychanalytique évidente de la notion de «transfert» —trouve son point culminant, mais aussi sa fin intérieure dans le report de toute culpabilité humaine sur Jésus-Christ. Ainsi le transfert, qui est resté purement psychologique jusqu'à présent, prend forme, s'incarne et inverse la formule polémique de Nietzsche : le crucifié contre Dionysos (c'est-à-dire contre le Dieu qui déchire sa victime dans l'ivresse religieuse) [[Il faut admirer ici l'art avec lequel Girard interprète la tragédie grecque en faveur de sa théorie, avant tout les deux Oedipe de Sophocle qu'il interprète contre Freud, ainsi que les Bacchantes d'Euripide.]]. La thèse de Girard, qui se démarque et se protège de tous les côtés, doit son succès en France au fait qu'elle creuse aussi bien la psychanalyse freudienne que le marxisme, le structuralisme (Lévi-Strauss), Heidegger et l'ethnologie rationaliste (Frazer) pour en faire surgir partout le « mécanisme »fondamental qu'ils tiennent caché.

 

BIEN que Girard, catholique convaincu, ait trouvé dans les milieux catholiques allemands un soutien presque inconditionnel, il faut tout de même présenter quelques importantes objections à sa théorie. Deux avant tout : peut-on déduire tout le sens religieux et toute la créativité religieuse de l'homme à partir de sa culpabilité ? Si on prend cette affirmation au sérieux, il n'existe plus de « théologie naturelle », pas de relation originelle, selon la nature, exempte du péché, entre la créature et le Dieu absolu. Nous sommes là devant une thèse extrême de la pensée protestante, et toute christologie construite à partir d'elle reste en l'air, sans fondement [[R. Schwager essaye dans son livre de franchir un pas de plus que Girard, et de montrer que Dieu lui-même est le bouc émissaire que l'homme ne cesse de rejeter, et avec lequel l'homme aurait donc une relation depuis toujours.]]. La deuxième objection [[D'autres objections essentielles aussi bien envers Girard que Schwager devraient être faites, par exemple contre l'évacuation progressive et finalement complète de la notion de la colère de Dieu dans la Bible et contre la réduction de toute la structure du péché à la situation du bouc émissaire. Il est caractéristique que pour Girard le péché typique ne commence qu'avec la légende de Caïn et Abel et pas avec la chute au paradis.]] est encore plus lourde de conséquence. Pour Girard, Jésus est la véritable victime émissaire qui porte vraiment les péchés, qui, en acceptant les péchés dont on le charge, ne permet pas seulement une paix culturelle provisoire — en attendant l'explosion d'une nouvelle crise sacrificielle — mais une paix définitive, si l'humanité croit en lui et se laisse pacifier par lui. Dans ce cas, il ne faudrait évidemment pas continuer à donner au christianisme une interprétation sacrificielle.

Nous pouvons laisser ce dernier point de côté [[C'est précisément ce point qu'examine le P. Henri Cazelles dans le texte qui suit (N.d.l.R.). ]], bien qu'il faille ici également établir des différences essentielles, car la notion de sacrifice, quand elle (p.74) s'applique au Christ, est analogique et n'a pas du tout le sens que lui connait l'histoire des religions (sacrifier pour apaiser une divinité en colère, dont la colère n'est rien d'autre par ailleurs que la projection sur la divinité de la colère entre les hommes). Il est décisif que d'après la compréhension chrétienne l'expiation du monde ne s'opère pas parce que les hommes «jettent » efficacement leurs péchés sur le bouc émissaire Jésus, et que celui qui est ainsi chargé laisse cette charge reposer sur lui — la même objection serait probablement à faire aussi vis-à-vis de la doctrine de la rédemption de W. Pannenberg dans ses Éléments de christologie —, mais parce que l'acte de Jésus de porter les péchés du monde se passe entre lui et Dieu le Père. « L'heure » vers laquelle Jésus vit et tend consciemment est certes l'heure et « la puissance des ténèbres », mais elle est de façon plus essentielle l'heure que le Père lui a assignée, qu'il connaît et qu'il accueille librement. L'abandon de Dieu, dans lequel Jésus traverse et souffre l'état des pécheurs devant Dieu, ne naît pas dans son insondable profondeur du « mécanisme » culturel, qui d'après Girard domine l'histoire et qui pour une fois réussit ici en son intention profonde (se débarrasser de sa propre faute), mais d'un accord du Père et du Fils dans l'Esprit Saint, accord qui s'est conclu dans la Trinité et qui se déploie dans l'économie du salut. Et les péchés ne sont pas des choses que l'on pourrait transférer simplement de l'un à l'autre ; ils sont des actes de la liberté humaine, qui doivent être assumés devant Dieu, et le mystère de la rédemption dans le Christ est dans le fait — fait que le monde ne saurait même soupçonner, comme Kant le voit fort justement — qu'un seul, qui ne peut être qu'un Dieu-Homme, saisit et porte toute la liberté humaine pour en modifier l'état devant Dieu.

Je ne puis. dire ici en détail comment on pourrait fonder et développer une telle conception. L'essentiel est de bien poser la question et de la dégager du contexte purement immanent et terrestre dans lequel Girard et ses élèves la placent. Au demeurant les deux œuvres de Girard malgré leur côté unilatéral font partie des ouvrages les plus érudits et les plus stimulants de la production actuelle.


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