La jeunesse et l'Église

N° 122 Novembre - Décembre 1995 - Page n° 145

Mary Ann ANN GLENDON Discours à la conférence de Pékin sur les Femmes

Professeur de droit à Harvard, Mary Ann Glendon était à la tête de la délégation du Saint-Siège lors de la IVè conférence mondiale sur les Femmes. Nous donnons des extraits de son discours du 5 septembre 1995. Cet article est cité dans le dossier sur la"Journée de la Femme". Il est important dans la lutte de l’Église pour la dignité humaine et des femmes!...
De Rio de Janeiro à Vienne, du Caire à Copenhague et maintenant à Pékin, la commu­nauté des nations et chaque État séparément ont été attentifs à la signification et aux conséquences pratiques de ce qui avait été affirmé dans le premier principe de la déclaration de Rio, à savoir que « les êtres humains constituent le centre du soutien au développement ».

Aujourd'hui, plus que jamais, notre tâche est de passer des aspirations à l'action. Nous devons veiller à ce que ce qui a été affirmé à un niveau universel devienne partout dans le monde une réalité dans la vie de tous les jours des femmes. Dans l'histoire, l'oppression des femmes a privé l'humanité de ressources inexploitées. La reconnaissance de l'égalité, en dignité et en droits fondamentaux, des femmes et des hommes, et la garantie d'un accès pour toutes les femmes au plein exercice de ces droits auront des conséquences de grande envergure et fourniront de considérables réserves d' intelli­gence et d'énergie, particulièrement nécessaires dans un monde qui cherche dans la douleur et la difficulté la paix et la justice.

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Pendant la préparation de la conférence, le Saint-Siège avait dû souli­gner énergiquement que le mariage, la maternité et la famille, ou l'adhésion à des valeurs religieuses, ne devaient pas seu­lement être présentés de façon négative. Affirmer la dignité et les droits de toutes les femmes requiert un respect des rôles des femmes parmi lesquels la recherche d'un accom­plissement personnel et la construction d'une société stable sont inséparablement liées à leurs engagements envers Dieu, la famille, le prochain et, plus particulièrement, leurs enfants.

La position des femmes est liée au destin de la famille humaine entière. Il ne peut y avoir de réel progrès pour les femmes, ou les hommes, en faisant l'économie des enfants ou de leurs frères et sœurs déshérités. Des avancées authen­tiques pour les femmes ne sauraient négliger les inégalités qui existent entre elles-mêmes. Un progrès durable pour les femmes doit être fondé sur la solidarité entre jeunes et personnes âgées, entre sexes masculin et féminin, mais aussi entre celles et ceux qui jouissent d'un niveau de vie confor­table et d'un accès facile aux besoins de première nécessité et celles et ceux qui en sont privés. En même temps, il doit être clair que l'effort de promotion des femmes, de leurs talents et de leurs droits, comme de leur rôle au sein de la famille, n'ira pas sans un appel non seulement aux époux et aux pères, et à leurs responsabilités familiales, mais aussi aux gouvernements et à leurs devoirs sociaux.

C'est parce que tant de femmes sont confrontées à des dif­ficultés exceptionnelles quand elles cherchent à équilibrer une meilleure participation à la vie économique et sociale et leurs responsabilités familiales, que cette conférence donne à juste titre la priorité au droit des femmes à partager à parts effectivement égales avec les hommes le marché du travail aussi bien que les prises de décisions, surtout quand elles touchent les femmes elles-mêmes. La justice pour les femmes sur le marché du travail requiert en premier lieu la suppression de toutes les formes d'exploitation des femmes et des jeunes filles comme main-d’œuvre à bon marché, trop souvent au service du « mode de vie » (lifestyle) d'un riche. Elle implique des chances égales à l'avancement profession­nel, tout en soulignant les responsabilités supplémentaires des femmes comme mères au travail et en exigeant une atten­tion spéciale aux femmes qui fournissent le seul revenu de leur famille.

En outre, une action concrète pour les mères au travail implique de donner la priorité aux valeurs humaines sur les valeurs économiques.
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Les femmes doivent être protégées par des mesures sociales et économiques qui manifestent vraiment leur égale dignité, leurs droits spécifiques d'accès à la propriété, au crédit et aux richesses. La contribution effective du travail des femmes à la sécurité économique et au bien-être social est souvent plus importante que celle des hommes.

Il est bien connu que l'Église catholique a joué un rôle de pionnier et reste un leader dans l'éducation donnée aux filles dans les pays développés ou en voie de développement, et souvent dans des régions ou des cultures où peu acceptaient l'égalité des chances entre filles et garçons en matière d'édu­cation. Le 29 août 1995, le pape Jean Paul II a engagé les 300 000 institutions sociales, d'éducation et de santé de l'Église catholique dans une stratégie concertée et prioritairement dirigée vers les filles et les jeunes femmes, et parti­culièrement les plus pauvres, pour leur assurer l'égalité de statuts, le bien-être et une opportunité réelle en matière d'alphabétisation et d'éducation, de santé et de nourriture, et pour faire en sorte qu'elles puissent, en toute circonstance, poursuivre et compléter leur éducation.
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Il est de plus en plus reconnu que l'investissement dans l'éducation des filles fournit la clé fon­damentale pour accéder plus tard à la pleine promotion des femmes.

La féminisation du pouvoir doit se faire dans l'intérêt de toutes les femmes et se signaler par un ensemble de lois sociales, politiques et économiques. Il faut que les femmes elles-mêmes soient en première ligne dans le combat contre les inégalités entre femmes, dans le monde d'aujourd'hui, grâce à des aides concrètes et à la solidarité directe avec les plus pauvres d'entre elles. Je me permets d'insister ici sur le travail extraordinaire qui a été fait, et qui continue d'être fait aujourd'hui, par une catégorie de femmes dont le service est tenu si souvent pour rien, celle des religieuses. Dans leurs communautés, elles ont développé des formes nouvelles de spiritualité féminine. Hors de leurs communautés, elles ont développé des formes nouvelles de solidarité, de soin, d'entraide et d'éducation pour et entre femmes. Elles mon­trent nettement que les principes religieux sont pour de nom­breuses femmes d'aujourd'hui une source d'inspiration dans la découverte de nouvelles possibilités et de persévérance dans le service et la promotion des femmes.

Le Saint-Siège soutient la « plate-forme d'action » dans les négociations autour des questions de sexualité et de reproduction quand il affirme que des changements sont nécessaires à la fois dans les attitudes des hommes et des femmes, pour une égalité réelle, et que les responsabilités en matière sexuelle appartiennent aux hommes comme aux femmes. Les femmes sont du reste le plus souvent les vic­times de comportements sexuels irresponsables, engageant souffrance personnelle, maladie, pauvreté, détérioration ou suppression de la vie de famille. Les documents de la confé­rence ne me semblent, du point de vue de ma délégation, pas assez nets et hardis concernant la menace pesant sur la santé des femmes qui résulte d'attitudes dues à la permissivité sexuelle. 
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La communauté internationale a rappelé de façon constante que la décision des parents concernant le nombre de leurs enfants et l'espacement entre les naissances devait être prise librement et de façon responsable. Dans ce contexte, le pro­pos de l'Église catholique sur la procréation est souvent mal compris. Dire qu'il soutient la procréation à tout prix traves­tit son enseignement sur la parenté responsable. Aucune atti­tude prétendant au respect pour la vie humaine et sa trans­mission ne peut se dispenser d'une autodiscipline et d'une maîtrise de soi, en particulier dans les cultures qui encoura­gent la complaisance envers soi-même et la gratification immédiate. La procréation responsable requiert donc spéciale­ment une participation et un partage égaux des responsabili­tés entre les époux – ce qui ne sera accompli que par un pro­cessus complet de changement des comportements.

Le Saint-Siège se joint à tous les participants de la confé­rence pour condamner la coercition en matière de contrôle des naissances. Il y a un consensus très net au sein de la commu­nauté internationale pour que l'avortement ne soit pas promu comme un moyen de planning familial et pour que tous les efforts soient faits pour éliminer les causes qui obligent les femmes à demander l'avortement. Le pape Jean Paul II a sou­ligné fortement dans sa lettre citée plus haut qu'il y a bien des circonstances où, « avant de blâmer en quelque manière que ce soit les femmes qui prennent la décision douloureuse et tragique d'avorter, la culpabilité doit être attribuée aux hommes et tout un environnement social doit être dénoncé comme complice ». Tous ceux qui sont authentiquement engagés pour la promotion des femmes peuvent et doivent offrir à une femme ou une fille enceinte, effrayée et seule, une autre solution que la disparition de son propre enfant. Une fois de plus, les femmes doivent prendre la tête du com­bat contre les pratiques sociales qui facilitent l'irresponsabi­lité des hommes et qui blessent les femmes, et contre une industrie qui tire profit du corps des femmes tout en ayant la prétention d'être leur libératrice.

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braquant les projecteurs sur la violence exercée à l'encontre des femmes et des jeunes filles, violence physique, sexuelle, psychologique ou morale. Il importe de faire plus encore pour mesurer l'étendue, identifier les causes de cette vio­lence, et pour en condamner toutes les formes. Il est urgent de mettre en place une politique sociale qui travaille à en supprimer les causes. Il faut aussi faire beaucoup plus pour éliminer les mutilations génitales des femmes et les autres pratiques lamentables que sont la prostitution infantile, les mariages d'enfants, le trafic d'enfants et de leurs organes, etc. La société doit secourir tous ceux qui ont été victimes de telles violences, faire en sorte qu'ils ne souffrent d'aucun préjudice social, et s'assurer que la justice est appliquée à ses auteurs. Il ne fait pas de doute que la question de la violence envers les femmes est liée au développement exclusivement hédoniste de la société de consommation qui encourage l'exploitation de la sexualité et réduit spécialement la femme à n'être qu'un objet sexuel. La conférence ne devrait-elle pas condamner de telles attitudes, sous peine d'être accusée de fermer les yeux sur les causes les plus radicales de ces vio­lences exercées sur les femmes et les jeunes filles ?

 

 

 

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