La venue du Royaume

N° 189 Janvier - Février 2007 - Page n° 107

M. Yves-Marie HILAIRE Un évêque bouleverse l’opinion lors de la déportation des juifs. Mgr Saliège, archevêque de Toulouse : 23 août 1942

Pourquoi cinquante ans après ses obsèques, le cardinal Saliège retient-il l'attention des autorités religieuses et civiles ? La réponse est simple

Jules-Géraud Saliège a rédigé une Lettre pastorale qu'il a fait lire par ses curés le 23 août 1942, dans laquelle il a écrit : « Les juifs sont des hommes, les juives sont des femmes, les étrangers sont des hommes, les étrangères sont des femmes. »

Le texte des trois premières pages, 107 à début 110, est joint.

LE 10 novembre 1956 à Toulouse, 100 000 personnes accompagnaient le cercueil de leur archevêque, le cardinal Saliège, en une longue procession qui se déroulait de Saint-Sernin à la cathédrale Saint-Étienne, en chantant le psaume « Parti vers la maison du Seigneur dans la joie ». Sur le cercueil on remarquait les couronnes envoyées par les communautés juives. Les troupes rendaient les honneurs à un évêque compagnon de la Libération, en présence des autorités civiles et religieuses.

Or l’homme qu’on portait en terre était un infirme, un paralysé, un témoin de la « force faible » qui avait remis depuis longtemps sa pauvre personne entre les mains de Dieu :

 

« J’aimais parler et Dieu m’a pris ma langue,

J’aimais marcher et Dieu m’a pris mes jambes,

Il peut tout prendre. Je lui ai tout donné. »

 

Cinquante après, les archevêques de Toulouse, Mgr Marcus et son successeur nommé en 2006, Mgr Le Gall, se sont souvenus de cet événement et ont voulu le commémorer à l’Université catholique de Toulouse et au Capitole, avec le concours du cardinal Poupard et du maire de Toulouse, Monsieur Jean-Luc Moudenc.

Pourquoi cinquante ans plus tard, le cardinal Saliège retient-il l’attention des autorités religieuses et civiles ? La réponse est simple. Jules-Géraud Saliège a rédigé une Lettre pastorale qu’il a fait lire par ses curés le 23 août 1942, dans laquelle il a écrit : « Les juifs sont des hommes, les juives sont des femmes, les étrangers sont des hommes, les étrangères sont des femmes. » Cela nous paraît évident aujourd’hui. À l’époque où le régime de Vichy livrait les juifs aux Allemands qui les emmenaient en déportation, ces mots ont bouleversé une opinion indifférente jusque là au sort des juifs.(p.107)

Qui est donc Mgr Saliège ? Évêque de Gap de 1925 à 1928, archevêque de Toulouse de 1928 à 1956, il manifeste plusieurs fois sa vigilance contre les nationalismes immodérés et les résurgences néopaïennes, qu’il s’agisse de Maurras ou de Mussolini. En 1933 un nouveau péril surgit outre-Rhin, où les brimades et les agressions contre les juifs se multiplient : l’antisémitisme nazi. Le 12 avril, Mgr Saliège participe à une réunion de protestation contre l’antisémitisme au théâtre du Capitole, en présence du vice-président du Conseil général doyen de la Faculté de droit, du maire de Toulouse, du rabbin, du pasteur et du recteur de l’Institut catholique, Mgr Bruno de Solages. Mgr Saliège tient des propos importants et neufs :

« Non seulement je me sens frappé par les coups qui tombent sur les persécutés, mais encore mes tressaillements sont d’autant plus douloureux que se trouve méconnu et bafoué, non pas un idéal confus, une idée froide et abstraite, mais cet être vivant, personnel, dont le souffle a traversé et porte toute l’histoire d’Israël, Jéhovah, celui que j’appelle le bon Dieu, le Juste par excellence. Je ne saurais oublier que l’arbre de Jessé a fleuri en Israël et y a donné son fruit. La Vierge, le Christ, les premiers disciples étaient de race juive. Comment voulez-vous que je ne me sente pas lié à Israël comme la branche au tronc qui l’a porté ?...

Le catholicisme ne peut accepter que l’appartenance à une race déterminée situe les hommes dans des droits inférieurs. Il proclame l’égalité essentielle entre toutes les races et tous les individus. »

 

Donc, dès 1933, en présence des personnalités officielles de la République, Mgr Saliège fait savoir que la lutte contre le nazisme raciste et antisémite est un combat pour la civilisation dont les racines sont juives et chrétiennes. Inspirée par son archevêque, la Semaine catholique de Toulouse donne des nouvelles des persécutions hitlériennes contre les juifs et contre les chrétiens, dénonce les méthodes, les livres et les symboles nazis et fait écho aux protestations pontificales, notamment à l’encyclique Mit brennender Sorge de 1937. Le 19 février 1939, l’archevêque renouvelle sa condamnation du racisme, « erreur plus dangereuse que le communisme », « racisme qui remplit de malheureux les camps de concentration ».

La guerre avec l’Allemagne nazie, qui commence en septembre 1939, prend pour l’archevêque de Toulouse la dimension d’un conflit de civilisation. Mgr Saliège est prêt à tenir sa place dans ce conflit, car depuis des années, il se préoccupe de secourir ceux que le nationalisme immodéré, le racisme et l’antisémitisme rejettent.

Des juifs allemands se réfugient à Toulouse dès 1933. Certains d’entre eux sont accueillis par le recteur de l’Institut catholique, Mgr de Solages. La guerre d’Espagne (1936-1939), la persécution (p.108) antisémite et antichrétienne en Allemagne et en Europe centrale, la défaite de la France en juin 1940 font de Toulouse une ville refuge où les gens menacés affluent : Basques, Catalans, Italiens antifascistes, Allemands antinazis, Polonais, Juifs d’Europe centrale ou de la zone Nord de la France. Très tôt Mgr Saliège se montre sensible à leur malheur. Pour les secourir, il préside l’Association catholique d’aide aux étrangers fondée à Toulouse. Il est aidé par un entourage hostile aux régimes totalitaires et soucieux comme lui de défendre la personne humaine: Mgr Bruno de Solages, Mgr de Courrèges, son auxiliaire, les chanoines Gèze, Garail, Martimort et Vié. À mesure que la Résistance prend de l’ampleur, ces dignitaires ecclésiastiques se trouvent en relations avec elle et y prennent part, sans avoir à s’exposer aux critiques de leur évêque, ce qui est assez original dans la France de Vichy.

Face au choc terrible de la défaite de juin 1940, Mgr Saliège continue d’exprimer ses sentiments patriotiques, et refuse de renier les motifs pour lesquels la France est entrée en guerre. Tandis que des réseaux d’aide aux juifs et aux étrangers menacés s’organisent dans le diocèse de Toulouse, l’archevêque continue de s’opposer au nazisme avec énergie, mais, du fait de la censure, il doit le faire sous des formes plus subtiles. S’il se montre loyal à l’égard du gouvernement de Vichy qui tente d’assurer la paix intérieure et de reconstruire le pays, il veut que cette reconstruction se fasse sur des bases chrétiennes et s’inquiète des tentations païennes provenant de l’Allemagne nazie victorieuse, tentations très présentes dans les ouvrages de certains écrivains célèbres comme Montherlant, auteur du Solstice de juin, et dans la législation antisémite du gouvernement du maréchal Pétain.

Suivons la progression de Mgr Saliège, pionnier de la résistance chrétienne au nazisme. Le 3 novembre 1940, l’archevêque rappelle que le Souverain Pontife a mis en garde contre des erreurs funestes : « Je demande aux prêtres de rappeler les Encycliques des papes et d’en tenir compte, de ne pas diminuer la force de la vérité chrétienne ».

Or l’encyclique récente de Pie XI, Mit brennender Sorge, (1937) qui condamne le racisme nazi, mais dont une nouvelle diffusion est interdite par le gouvernement de Vichy, fait partie des textes pontificaux possédés par un assez grand nombre de prêtres. Le 15 décembre 1940, à propos du Credo catholique, Mgr Saliège écrit : « il demeure vrai que toute personne humaine a une valeur infinie, que la société doit l’aider à réaliser sa destinée », deux mois après le statut qui fait des juifs des êtres inférieurs. Le 6 avril 1941, le grand philosophe juif Henri Bergson, mort en janvier, est présenté par la Semaine catholique comme « le plus profond génie ».

(p.109)

Au cours de l’année 1941 et au début de 1942, Mgr Saliège multiplie les allusions antinazies. Le 29 novembre 1941, une phrase de Pétain, « la vie n’est pas neutre » est reprise dans un développement sur l’art de former des chefs qui paraît dans la Semaine catholique, mais dont la censure interdit la reproduction dans la Croix: «Nous ne reconnaîtrons pas à l’État, si puissant qu’il puisse être, le droit de violer le droit naturel, de se faire Dieu et d’empêcher le développement du christianisme. Pour nous, totalitarisme et cléricalisme signifient la même erreur, la même confusion. Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. » Le 8 février 1942, Mgr Saliège, après avoir rappelé que « la force ne créait pas le droit », s’en prend à « ces petits hommes qui prétendent usurper la place de Dieu sur terre et à ce monde paganisé, monde barbare qui tue des innocents et ne sait plus que Dieu seul est maître de vie. Ce n’est pas en vain qu’on viole la loi naturelle, le Décalogue de Moïse ». Deux mois plus tard, le 19 avril, il s’élève contre la souveraineté absolue de l’État et précise que « le Saint Père trouve inexplicable que dans de nombreux pays la persécution religieuse n’ait fait qu’empirer à bien des égards ». Enfin le 17 mai, il écrit : « On est surpris d’entendre des catholiques affirmer béatement des erreurs énormes, par exemple, celle que le vainqueur a tous les droits. On ne parlait pas ainsi du temps des martyrs. »

....

Yves-Marie HILAIRE

 

Revue papier

Prix HT €* TVA % Prix TTC* Stock
11.75 2.10 12.00 Stock: 18

*Hors frais de port s'élevant entre 3 et 5 euros selon le pays d'expedition

Revue numérique

Titre Prix HT € TVA % Prix TTC Action
La venue du Royaume - pdf Gratuit pour tout le monde Télécharger