L'Esprit Saint

N° 63 Janvier - Février 1986 - Page n° 25

Mgr. Claude DAGENS L’Esprit Saint, la Croix du Christ et l’histoire des hommes.

Claude DAGENS

Le lieu indépassable du don de l'Esprit Saint aux hommes, c'est la Croix du Christ.

A partir du moment où l'on apprend à comprendre la Croix du Christ à la manière des apôtres, dans la lumière de l'Esprit, il devient possible de comprendre l'histoire entière des hommes d'une façon théologique : sous le signe indépassable de la Croix. Tel est le fondement d'une théologie spirituelle de l'histoire.

 Les cinq premières pages, 25 à 29, sont jointes.

LES réflexions contenues dans cet article [[Cet article reprend et remanie assez profondément le texte de la seconde partie d'une conférence donnée à Rome le 5 avril 1984, sous le titre : « L'Esprit Saint Paraclet dans l'histoire des hommes et la vie de l'Église ».]] correspondent à un double malaise ressenti aujourd'hui devant la manière dont on fait appel, ici et là, à la théologie de l'Esprit Saint, dont la remise en valeur est une évidence et certainement une grâce immense.

Le premier malaise vient de ce que l'on a parfois l'impression qu'il y aurait comme deux théologies de l'Esprit Saint, pour ne pas dire deux Esprits Saints. D'un côté, on évoque unilatéralement l'influence et l'action de l'Esprit Saint ad intra : il serait la source de la vie spirituelle dans toute sa profondeur personnelle, avec son caractère de jaillissement inépuisable ; il animerait l'intimité des cœurs dans leur quête de la vérité et de l'amour de Dieu ; il susciterait des merveilles de louange et de beauté ; il serait quasiment la présence de Dieu en l'homme intérieur. Tandis que l'on relie ainsi l'Esprit Saint à la subjectivité humaine, avec tout son mystère et toute sa complexité, on voit se multiplier d'autres discours qui ne mettent en relief que le déploiement de l'Esprit Saint ad extra : aussi bien dans les dynamismes ou les souffrances du monde que dans les engagements de l'Église, l'Esprit Saint est l'acteur primordial d'un processus de progrès qui tend au Royaume de Dieu ; il provoque partout, sous des formes multiples, qui vont du service fraternel aux grandes luttes sociales, une sorte d'expansion permanente des libertés ; il est l'énergie qui meut l'histoire, qui met l'Église en état de dialogue et de solidarité avec tous, tout en l'acheminant vers la plénitude divine. Comment admettre dans les deux cas qu'il s'agit de la même action du même Esprit ? Comment ne pas être tenté de choisir entre la profondeur du mystère intérieur de l'homme et le mouvement indéfini de l'histoire des peuples ? Comment surmonter ce dualisme et chercher à comprendre quel est donc cet unique Esprit Saint Paraclet, promis par le Christ à ses disciples, pour les conduire à la Vérité tout entière et pour les associer à son combat eschatologique ?

Le second malaise, sans doute moins perceptible, mais tout aussi réel et certainement inséparable du premier, se manifeste quand on voit l'affrontement plus ou moins larvé qui s'accentue entre la théologie et l'histoire, entre les théologiens et les historiens, chacun tendant, en dernière instance, à monopoliser l'intelligence de l'Esprit Saint. Les exégètes savent bien que l'on a parfois laissé entendre qu'il y aurait une sorte d'incompatibilité radicale entre l'élaboration théologique et la réalité historique. C'est ainsi que l'évangéliste saint Jean nous éloignerait du Jésus de l'histoire, dans la mesure même où il a construit une théologie du Christ et de l'Esprit.

Je me demande si des soupçons et des exclusives du même genre ne sont pas en train de resurgir à notre époque. Justement à propos de la théologie de l'Esprit Saint. Ceux qui penchent du côté d'une théologie systématique se réserveraient pour eux seuls la Révélation de l'Esprit et interdiraient à l'histoire et aux historiens de dire quelque chose de sensé au sujet de l'Esprit de Dieu, sous prétexte que les discours historiques ne peuvent atteindre que les mouvements de l'esprit humain, et même les mouvements les plus extérieurs. A l'inverse, ceux qui sont liés au dur travail de l'histoire, avec ses phases imprévisibles et ses sursauts plus ou moins rationnels, reprocheraient aux théologiens de rester dans le ciel des idées et d'être inaptes à dire comment se réalise concrètement la conjonction entre l'Esprit de Dieu et l'esprit des hommes. Disons tout de suite que cet antagonisme plus ou moins manifeste dénote au moins l'absence actuelle d'une théologie de l'histoire qui fasse vraiment sa place à l'Esprit Saint et qui soit vraiment une théologie, et non pas un arrangement conceptuel plus ou moins proche de la foi chrétienne.

Cet article, compte tenu de ce double malaise, propose donc une sorte de « retour au centre» : au centre de l'histoire et au centre de toute théologie chrétienne de l'histoire se trouve la Croix du Christ. Le lieu indépassable de la venue et de l'effusion de l'Esprit Saint dans l'histoire des hommes, avec tout ce qu'elle comporte de furie et de grandeur, c'est la Croix de Jésus Christ : Celui qui passe ainsi de ce monde à son Père, en donnant sa vie, à travers la Croix, est, dans le même mouvement, Celui qui répand et qui communique l'Esprit. C'est dans la glorification du Fils que s'accomplit pour toujours le don de l'Esprit. Il faut donc absolument partir de la Croix du Christ, telle que l'ont comprise les apôtres dans l'illumination de la Pentecôte, grâce à la venue de l'Esprit, pour comprendre l'histoire entière des hommes sous le signe de la Croix glorieuse et salvatrice. La Croix du Fils, contemplée et interprétée à la manière des apôtres, dans la lumière de la foi que donne l'Esprit, permet de lire et d'interpréter l'histoire des hommes d'une manière authentiquement théologique : comme une histoire où l'Amour de Dieu qui, dans la Croix du Christ, va jusqu'au pardon, triomphe de la violence et du refus des hommes. Dès lors, il y a des chances proprement théologiques de surmonter le double antagonisme dont je viens de souligner la gravité. Dans le mystère de la Croix du Christ s'éclairent d'une lumière nouvelle à la fois le mystère le plus intérieur de la liberté humaine et les violences les plus radicales de l'histoire. Et, en même temps, la Croix du Christ, comme événement et comme mystère de salut, se trouve au croisement de ce qu'il y a de plus théologique dans la Révélation de Dieu et de plus historique dans les souffrances de notre humanité.

Jean et Paul

 Pour mesurer dans toute sa profondeur et dans toute son extension le travail de l'Esprit Saint, il faut interroger d'abord l'apôtre Jean. Il est le disciple bien-aimé qui a écouté et retenu les dernières confidences de Jésus lors du repas d'adieux, avant de se tenir au pied de la Croix du Golgotha, avec Marie, et de courir le premier au tombeau, avec Pierre. C'est lui qui désigne l'Esprit comme le «Paraclet» que Jésus promet à ses apôtres pour le temps où il ne sera plus visiblement avec eux et où ils seront appelés à parler et à agir comme ses témoins.

La théologie johannique de l'Esprit Saint insiste sur la « mémoire de la foi », qui semble être l'activité primordiale de l'Esprit, conformément à la promesse de Jésus : « Le Paraclet, l'Esprit Saint, que le Père enverra en mon nom, vous enseignera tout et vous rappellera tout ce que je vous ai dit » (Jean 14, 26). Cette mémoire de la foi se déploie à travers toute l'histoire, dans le cadre d'un immense procès : à la suite de leur Maître, les disciples de Jésus sont livrés au monde qui les soupçonne et les met en accusation ; ils ont à se défendre et à porter témoignage jusqu'aux extrémités de la terre et jusqu'au terme de l'histoire. La mission d'annoncer l'Évangile du Christ demeure un combat, qui traverse toute l'Église. C'est l'Esprit Paraclet, promis et donné, qui permet de soutenir sans relâche ce combat toujours dramatique. C'est pourquoi l'auteur de l'Apocalypse est appelé aussi à écouter et à proclamer ce que « l'Esprit dit aux Églises» (Apocalypse 3, 22) : au milieu des affrontements du siècle présent, l'Esprit Paraclet donne à l'Église toujours en procès de vivre sa mission non pas simplement comme un rapport de forces politiques, ou comme une stratégie tantôt de défense, et tantôt de conquête, mais comme un don sans cesse renouvelé. Dans la puissance de l'Esprit Saint, le temps de l'histoire, avec ses successions d'Empires, ses cruautés et ses tragi-comédies, n'est pas une étoffe extérieure : il devient le lieu d'un discernement, puisque c'est là que s'opère le jugement du monde ; il demeure, à partir du Christ, par le ministère de l'Église, le temps de la mission et du témoignage.

  L'Esprit Saint est ce Paraclet, cet Avocat, qui vient défendre les disciples contre les menaces du monde : il les associe au procès de leur Maître, qui est lui-même venu « rendre témoignage à la Vérité » devant les puissances de ce monde. Plus encore : il est cette force personnelle de Vérité qui vient «confondre le monde en matière de péché, en matière de justice et en matière de jugement» (Jean 16, 8). Ce monde, notre monde, qui demeure un monde de ténèbres et de refus, est soumis par l'Esprit Saint à un jugement eschatologique : il est vaincu par la Pâque du Christ et par la foi de l'Église. La mémoire de la foi se déploie tout entière, grâce au don de l'Esprit Paraclet, dans cette solidarité indéfectible entre le Christ et ses disciples. Le combat eschatologique exige la communion ecclésiale. Le même Esprit, qui suscite la foi, le témoignage et la prédication de l'Esprit au dehors, face à la puissance des ténèbres, entretient aussi inlassablement la charité fraternelle qui fait que les disciples du Christ forment un même corps, intérieurement soudé, en état de communion effective.

Comme Jésus l'avait fait entrevoir à Nicodème, il ne faut pas oublier que cet Esprit Paraclet vient « d'en haut », c'est-à-dire de la Croix du Christ, qui est le haut lieu de son élévation et de sa glorification de Fils. C'est sur la Croix, à l'heure où il donne sa vie dans l'obéissance totale à son Père, que le Fils transmet l'Esprit. Le don de l'Esprit Saint est donc indissociable du sacrifice du Fils : ce sacrifice crucial opère comme une nouvelle naissance de l'humanité, telle que Jésus l'évoquait dans son dialogue avec Nicodème, en l'appelant à renaître « d'eau et d'Esprit Saint ». L'Esprit Paraclet, du même mouvement qui s'origine dans la Pâque du Fils, suscite la foi comme une victoire sur le monde du péché et fait jaillir la vie, du coeur même de la mort. Se souvenir de Jésus crucifié, c'est attester, dans la force de l'Esprit Paraclet, que l'histoire humaine est ouverte pour toujours à la Vie de Dieu, à partir de l'événement et du mystère de la Croix.

La théologie paulinienne, malgré son originalité irréductible, n'est-elle pas finalement très proche de la théologie johannique, quand il s'agit d'approfondir l'action de l'Esprit Saint, aussi bien dans la vie des baptisés que dans l'histoire de l'humanité? Le Christ de Paul est bien le Messie crucifié en même temps que l'Adam nouveau, en qui sont posés les fondements d'un monde totalement renouvelé. Aussi bien pour Paul que pour Jean, l'Esprit Saint vient ouvrir l'homme à la foi, dans le cadre d'un combat contre les puissances du monde. C'est la Croix du Christ qui rend possible cette ouverture : les baptisés, plongés dans la Pâque du Seigneur, deviennent fils dans le Fils unique, configurés à Lui, pour recevoir la liberté de la gloire des enfants de Dieu ; c'est comme un mystérieux processus d'enfantement qui traverse la création entière et qui achemine les hommes et l'histoire vers le Père, « à travers les souffrances du temps présent » (Romains 8, 18). Comment ne pas rapprocher ce processus cosmique d'enfantement de la nouvelle naissance à laquelle Nicodème est appelé par Jésus?

En tout cas, ce qui est théologiquement très clair pour Paul autant que pour Jean, c'est que le mystère de l'Esprit Saint ne peut pas être séparé du mystère pascal de Jésus crucifié et glorifié. La venue et le don de l'Esprit Saint sont entièrement issus de la Croix du Fils. De sorte que l'action en l'homme de l'Esprit s'inscrit dans le cadre d'un combat dont le caractère eschatologique est essentiel : la Croix du Christ est la victoire décisive à laquelle les croyants sont associés par l'Esprit Saint. L'Esprit Saint, qui est l'Esprit du Christ, est communiqué aux chrétiens pour qu'ils passent eux aussi à la gloire du Père à travers les souffrances du temps présent. En permettant un tel passage, qui a la forme d'un gigantesque affrontement, l'Esprit Saint est créateur d'histoire : ou plutôt il greffe toute l'histoire humaine sur l'unique Pâque du Seigneur de l'univers.

De sorte que, pour Paul comme pour Jean, le mystère théologique de l'Esprit Saint est directement lié au mystère de l'histoire. La foi et la vie nouvelle des baptisés, animées par l'Esprit, ne peuvent pas être comprises comme une sorte d'aventure intérieure, qui ne concernerait que l'intimité des coeurs et des consciences dans leurs relations avec Dieu. L'action de l'Esprit Saint appelle une interprétation de toute l'histoire humaine sous le signe du mystère pascal. C'est la création tout entière qui « gémit en travail d'enfantement» (Romains, 8, 22). Radicalement reliée au mystère pascal, la théologie de l'Esprit Saint débouche ainsi sur une théologie de l'histoire.

Pour comprendre toute la portée de ce passage de l'Esprit Saint à l'histoire, il convient de revenir au centre de tout : la Croix du Christ, à la fois Jésus de l'histoire mort à Jérusalem sous Ponce Pilate et Christ de la foi tel qu'il s'est révélé à Paul sur le chemin de Damas. Comment l'Esprit Saint a-t-il appris aux apôtres à lire l'événement du Golgotha comme le principe essentiel d'une nouvelle compréhension de l'histoire ?

La Croix du Christ à la lumière de l'Esprit

La mort de Jésus, à Jérusalem, sous le procurateur Ponce Pilate, vers l'an 33, a été un événement public de l'histoire. Cet événement a eu divers témoins : amis, ennemis et curieux, juifs ou païens. Il a reçu et recevra toujours de multiples interprétations, dans la mesure où il interroge la raison humaine, celle des philosophes, de Celse à Hegel, mais aussi l'imagination des poètes et des peintres. Comment comprendre la mort de cet homme nommé Jésus sur la colline du Golgotha ?

 

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