Décalogue IV: Père et Mère honoreras

N° 117 Janvier - Février 1995 - Page n° 119

Gary A. ANDERSON La Conférence du Caire sur la population : les vrais enjeux

ACTUALITÉ

Ce qui s'est passé au Caire révèle la position de l'église en face d'une forme nouvelle d'impérialisme idéologique mis en place par les pays occidentaux afin d'étendre au monde entier leurs conceptions matérialistes, sur la personne humaine, la sexualité et la famille (jusqu'au « droit à l'avortement sans risque » comme droit fondamental).

Tout le texte est joint.

DIEU, maître de la vie, a confié aux hommes le noble ministère de la vie, et l'homme doit s'en acquitter d'une manière digne de lui. La vie doit donc être sauvegardée avec un soin extrême dès la conception.  (Gaudium et Spes, § 51).

C'est dans la constitution pastorale Gaudium et Spes, et non dans la constitution dogmatique sur l'Église (Lumen Gentium) que les Pères de Vatican II ont affirmé cela. Le fait est significatif. Par sa prise de position sur la Conférence internationale du Caire sur la population et le développement, Jean Paul II, qui a toujours souligné combien les enseignements du Concile constituent le fondement de son action pastorale, vient d'illustrer de façon exemplaire pour l'Église la mission qui est la sienne de préserver la vie humaine dans son intégralité. Toute Conférence internationale de délégations nationales organisée par les Nations-Unies a nécessairement un caractère diplomatique ; mais ce serait une erreur que de croire que les enjeux de la Conférence du Caire fussent exclusivement politiques. Ce qui s'est passé au Caire est, en fait, révélateur de la position de l'Église en face d'une forme nouvelle d'impérialisme idéologique mis en place par les pays occidentaux afin d'étendre au monde entier les conceptions matérialistes qui sont les leurs sur la personne humaine, la sexualité, le mariage et la famille. Faire de la stérilité une vertu sociale, affirmer une neutralité (p.119) objective de la société entre l'amour conjugal et toutes les autres formes d'activité sexuelle, insister sur la politisation de l'intimité conjugale en matière de fécondité, tout cela dénonce un profond bouleversement de la culture occidentale, qui reposait jadis sur la sainteté de la vie et le respect de la famille. Comme Jean Paul II l'a écrit, en mars 1994, au président Clinton et à d'autres responsables mondiaux,

 

la lecture du projet de résolution finale laisse le lecteur avec l'impression troublante qu'on veut imposer au monde le mode de vie de certaines fractions des sociétés développées, sociétés qui sont à la fois matériellement riches et idéologiquement sécularisées [[Pour des raisons de rapidité, toutes les citations sont traduites à partir du texte américain, même lorsque des traductions françaises officielles peuvent exister (N.d.T.)]].

 

Il était donc inévitable qu'à la Conférence du Caire, la plus importante des cinq Conférences sur la.population organisées depuis 1954 par les Nations-Unies, l'Église catholique se trouvât affrontée aux partisans de ce « mode de vie », en particulier à propos de la menace la plus directe sur la vie humaine, la légalisation de l'avortement. Il était aussi inévitable que le présent Pontife, qui a si intimement associé sa tâche avec la mission du Concile, dût créer un moment décisif dans l'histoire de l'Église en s'élevant contre ce que le Concile a appelé « un crime innommable ». En effet, la légalisation internationale de l'avortement était l'objectif central des auteurs du projet de résolution générale soumis à la Conférence. Le texte adopté aurait constitué le premier document international légalisant l'avortement en le reconnaissant comme un droit légitime. Il prévoyait en effet :

 

'L'ensemble de ce qui concerne un sain système de reproduction, ses fonctions et son déroulement, requiert un état de bien-être total, physique, mental et social et non pas seulement l'absence de maladie ou de handicap. Un tel système implique donc que les personnes puissent avoir une vie sexuelle satisfaisante et sûre, et qu'elles aient la capacité de se reproduire et la liberté de choisir de le faire, quand et combien de fois. Cette dernière condition entraîne, de façon implicite, le droit des hommes et des femmes à l'information (p.120)et leur accès à des méthodes de régulation de leur choix qui soient sûres, efficaces, peu coûteuses et acceptables... Les droits de la vie sexuelle et de la reproduction concernent certains droits de l'homme... Dans le cadre d'une politique générale de la santé, la politique d'une saine reproduction doit inclure, entre autres : le planning familial, le conseil, l'information, l'éducation, la communication et les services ; l'éducation et les services pour les soins prénatals, l'accouchement assisté, l'interruption de grossesse et les soins postnatals... [[Texte américain d'origine : « reproductive health is a state of complete physical, mental and social well being and not merely the absence of disease and infirmity, in all matters relating to the reproductive system and to its functions and processes. Reproductive health therefore implies that people are able to have a satisfying and safe sex life and that they have the capability to reproduce and the freedom to decide if, when and how often to do so. Implicit in this last condition are the right of men and women to be informed and to have access to safe, effective, affordable and acceptable methods of fertility regulation of their choice (...) Sexual and reproductive rights embrace certain human rights (...) Reproductive health care in the context of primary health care should, inter alia, include : family planning, counseling, information, education, communication and services; education and services for prenatal care, safe delivery, pregnancy termination and postnatal care... » (projet préalable de résolution de la Conférence, approuvé par le Comité préparatoire pour la Conférence internationale sur la population et le développement à sa troisième session (20-22 avril 1994), document des Nations-Unies A/ Conf 171/ L.1, 13 mai 1994, pp. 40-41).]]'

 

En introduisant l'avortement comme une condition pour une politique de la santé concernant la reproduction, l'expression du projet procure une base subtile, mais légale pour promouvoir dans le monde entier non seulement un accès légal à l'avortement, mais une obligation légale pour les gouvernements de financer les actes d'interruption de grossesse. Ce droit nouveau à l'avortement et le financement public qu'il entraîne doivent être compris dans le contexte du droit à une politique de la santé tel qu'il a été établi par la Convention internationale sur les droits économiques, sociaux et culturels adoptée par les Nations-Unies en 1966 et qui est entrée en vigueur en 1976. L'article 12 de cette Convention établit que les États partenaires

reconnaissent le droit de chacun à bénéficier du plus haut standard possible de santé physique et mentale (et de veiller à)(p.121) atteindre la réalisation totale de ce droit (qui) doit inclure (...) la création de conditions qui assureraient à chacun un service de santé et une attention médicale.'

 

La position préalable du gouvernement des États-Unis rend évident que l'établissement, à la Conférence du Caire, de l'avortement comme un « droit de l'homme » était l'objectif de quelques-uns des États participants. Les objectifs du gouvernement Clinton furent établis par une dépêche confidentielle du secrétaire d'État Warren Christopher à l'ensemble des postes diplomatiques et consulaires en mars 1994 (révélée par le Washington Post du 5 septembre 1994, p. A25), qui précisait :

 

'Les États-Unis ont deux buts principaux pour la Conférence du Caire : 1) développer un consensus international sur les questions démographiques ; 2) donner une impulsion pour une mobilisation globale des ressources consacrées aux programmes démographiques (...) Une stratégie globale commence par le besoin d'assurer l'accès de tous au planning familial et aux services de santé complémentaires, y compris le droit à' un avortement sans risque...

Les États-Unis croient que l'accès à un avortement sans risque, légal et volontaire est un droit fondamental de toutes les femmes (...) La délégation des États-Unis veillera à une prise de position plus forte sur l'importance de l'accès aux services d'avortement.'

 

En mai 1993, Timothy Wirth, du département d'État, a déclaré devant les Nations-Unies que la position du gouvernement des États-Unis par rapport à la Conférence du Caire était « d'approuver une reproduction maîtrisée, y compris par l'accès à l'avortement sans risque » et que dans les pays qui interdisaient l'avortement, « un gouvernement qui violait de la sorte les droits humains les plus fondamentaux ne pouvait pas se dissimuler derrière la défense de sa souveraineté » (rapporté par le Washington Post, ibidem). Cette thèse fut renouvelée dans une dépêche du département d'État du mois d'octobre 1993 déclarant que

 

'ce gouvernement soutiendra à la Conférence du Caire une politique qui mette l'accent sur le planning familial et des services complémentaires en matière de reproduction, y compris l'avortement sans risque (ibid.)' (p.122)

 

Le premier jour de ses fonctions comme président, M. Clinton a légalisé un décret étendant l'aide donnée par les États-Unis aux organismes visant à répandre la pratique de l'avortement et à changer les lois de pays étrangers qui restreignent ou interdisent, de façon habituelle, l'avortement. Déclarant que les restrictions portées par l'Administration Reagan en niatière d'aide à l'étranger étaient « excessivement larges... et sans garanties », le président Clinton a donné des instructions à l'Agence pour le développement international pour qu'elle finance des organismes qui « militent pour une vaste série d'activités, y compris conseiller et informer au sujet de l'avortement, ou travailler (« lobbying ») auprès de gouvernements étrangers pour légaliser l'avortement ou le rendre possible [[1. W.J. CLINTON, Memorandum for the Acting Administrator of the Agency for International Development on AID Family planning Grants/ Mexico City Policy, 22 janvier 1992.]] ». De fait, sur la centaine d'organisations qui avaient bénéficié, dans la dernière décennie, de fonds américains pour des programmes démographiques, l'International Planned Parenthood Federation et la Planned Parenthood Federation of America avaient été les seules à refuser les restrictions dites « Mexico City Policy » imposées par le président Reagan. Mais depuis que le président Clinton a levé ces restrictions, les États-Unis ont fourni plus de 75 millions de dollars de subventions, sur cinq années, à l'International Planned Parenthood Federation et 40 millions de dollars cette année au fonds des Nations-Unies pour les activités démographiques, bien que ces deux organismes coopèrent activement avec le gouvernement de Chine communiste pour mettre en place le programme coercitif « un enfant par couple ». De surcroît, le gouvernement Clinton a tenté, sans succès, de faire abroger l'amendement Helms (sénateur de Caroline du Nord) de 1973 apporté au Foreign Assistance Act, qui déclare que :

 

'aucun fonds d'aide à l'étranger ne peut être utilisé pour financer l'usage de l'avortement comme méthode de planification démographique, ou pour motiver ou contraindre des personnes à pratiquer l'avortement [[1. 22 United States Code 2131b(f)(1).]]. '(p.123)

 

Dans leur couverture des préparatifs de la Conférence du Caire, les médias américains ont le plus souvent mis l'accent sur la confrontation entre le pape Jean Paul II et le président Clinton (ou le vice-président Gore) au sujet de l'appui apporté par les États-Unis à la libéralisation de l'avortement. En agissant de la sorte, les médias américains ont sous-estimé l'effet d'une telle controverse sur les catholiques américains, jusqu'à ce que l'évêque de Camden (New Jersey), Mgr James McHugh, explique à la télévision que la position pro-avortement de l'Administration Clinton « constituait un fort encouragement pour que les catholiques de ce pays s'éloignent autant du Parti démocrate que de l'Administration Clinton ». Les remarques de Mgr McHugh constituaient un peu le point culminant d'une série de commentaires d'autres évêques américains, qui eurent moins de retentissement. Le plus important fut probablement la déclaration sur la Conférence du Caire qui fut adoptée en juin 1994 par la Conférence épiscopale nationale des États-Unis. Les évêques y déclaraient : « nous sommes navrés que notre gouvernement puisse mener le combat pour une acceptation globale de l'avortement. » Une telle déclaration ne connut pas l'écho de presse que méritaient son importance et son ton : une telle fermeté de langage pour condamner la politique d'un président est sans précédent dans les annales épiscopales américaines. Comme est sans précédent la lettre du 28 mai 1994 adressée au président Clinton par les six cardinaux américains et le président de la Conférence épiscopale invitant le président à s'opposer à l'avortement comme moyen de régulation des naissances. Cette lettre condamnait ce que les cardinaux décrivent comme « la position sans équivoque prise par l'Administration Clinton pour que le document du Caire puisse conclure en faveur de l'avortement à la demande » aussi bien que le sentiment (qui était le leur) que « l'Administration est disposée à faire pression sur les pays en voie de développement pour faire de la légalisation de l'avortement une condition pour obtenir une aide économique ».

 

Il ne s'agit pas ici d'exagérations : la preuve en est une série de rencontres que Timothy Wirth (sous-secrétaire d'État pour les affaires internationales) a tenues avec des (p.124) cardinaux américains au début de l'été dernier. Wirth a cherché à établir des différences d'opinions, ou du moins des nuances, entre la hiérarchie catholique américaine ou le pape Jean Paul II. Mais il a constaté qu'il n'y avait aucune divergence entre les cardinaux ni entre eux et le Vatican. Ce qui apparut clairement lorsqu'un des meilleurs experts catholiques en matière de démographie et de développement, Mgr James McHugh, fut désigné pour faire partie de la délégation du Vatican à la Conférence du Caire.

 

La mise en place de la ligne politique Reagan pour la Conférence de Mexico (1984) avait clairement montré que les implications intérieures de la Conférence étaient d'un plus grand enjeu qu'on aurait cru. Bien sûr, ce qui est arrivé à Mexico ou au Caire n'a pas le même effet sur la vie politique intérieure des États-Unis que d'autres décisions liées à l'avortement comme l'amendement Hyde portant des restrictions à Medicaid (un service de santé national pour les exclus). Mais il est clair néanmoins que ces conférences affectent davantage que les seuls groupes intéressés par des programmes gouvernementaux pour des services démographiques à l'étranger ou des sociétés cherchant à développer des marchés dans le Tiers-monde.

 

La ligne politique suivie par le président dans des conférences internationales paraît une extension de sa politique intérieure et constitue à ce titre un baromètre de ses sentiments véritables sur l'avortement. Ce fut certainement le cas avec Ronald Reagan à Mexico en 1984: les États-Unis y ont approuvé une résolution déclarant que « les gouvernements doivent aider les femmes à éviter l'avortement, qui ne saurait en aucun cas être présenté comme une méthode de régulation des naissances ». L'Administration Reagan a appuyé cette position en retirant son financement à des organisations qui promouvaient activement l'avortement outre-mer ou aidaient des programmes coercitifs en matière de régulation des naissances, où l'avortement figurait comme moyen. Il est clair que ces décisions extérieures ont renforcé la crédibilité du président Reagan sur la question de l'avortement, d'une manière atteinte par aucune autre initiative. Ce qui fut vérifié, en particulier auprès des responsables religieux. (p.125)

 

En raison de ces données, Mgr McHugh avait raison d'observer que la Conférence du Caire pouvait bien constituer le point de rebroussement de l'appui apporté par les catholiques à l'Administration Clinton. La réaction des évêques au traitement réservé par le président à la question de l'avortement dans la Conférence du Caire semble bien montrer que c'est ce qui est en train de se passer. S'il en est ainsi, c'est une sérieuse menace pour la suite de la politique présidentielle.

 

Dans un discours au National Press Club, en août dernier, repris dans le New York Times (1er septembre 1994), le vice-président Gore a déclaré que l'Administration Clinton n'appuierait pas l'avortement au Caire et veillerait à ce que la déclaration finale en fasse autant : c'était une parade rapide devant unè telle menace. Il y a dix ans, les États-Unis et le Vatican étaient en mesure de tenir le même discours pour décourager la présentation de l'avortement comme un moyen de régulation des naissances, ce que leurs efforts conjoints ont permis de faire adopter par la communauté internationale à la Conférence de Mexico. Il ne semble pas qu'aucune raison démographique valable ait pu conduire à changer d'avis et à s'exprimer autrement dans le prérapport de la déclaration du Caire discuté dans des rencontres préliminaires au début de 1994. En fait, jusqu'à ce que la Conférence du Caire en décide autrement, le refus, énoncé dans la déclaration de Mexico, d'envisager l'avortement comme un moyen de régulation reflétait un consensus international. Pourtant, même après les déclarations du vice-président Gore, Timothy Wirth, sous-secrétaire au département d'État, insista dans les négociations préalables au Caire pour que la déclaration de Mexico soit rejetée. Le fait que la phrase de 1984, déclarant que « l'avortement ne saurait, en aucun cas, être considéré comme une méthode de régulation », fut maintenue contre les fortes objections des délégués américains constitua une défaite sévère pour les objectifs permanents de l'Administration Clinton.

 

 

Le maintien, au Caire, du texte de Mexico condamnant l'avortement ne fut pas la seule défaite des délégations qui tentèrent d'élever l'avortement au nombre des droits de (p.126) l'homme. Comme l'établissait un projet présenté à la rencontre préparatoire de New York en avril 1994, l'avortement serait devenu, de droit, une méthode de « régulation de la fécondité ». L'expression « régulation de la fécondité » est un terme défini par l'Organisation Mondiale pour la Santé (O.M.S.), qui comprend à la fois la régulation familiale, l'avortement, l'allaitement maternel et le retard au mariage. La Conférence a rejeté cette tentative pour introduire l'avortement dans la déclaration finale en amendant le texte et en remplaçant « régulation de la fécondité » par « planning familial ». Un compromis fut atteint en introduisant, par ailleurs, l'expression « interruption de grossesse » parmi les composantes de la « politique de la santé ». Mais cette addition elle-même n'a pas échappé aux restrictions posées par la section 8.25.

 

'En aucun cas l'avortement ne peut être promu comme une méthode de planning familial. Tous les gouvernements et les organisations gouvernementales et non-gouvernementales concernées sont priés d'accroître leur engagement pour la santé des femmes, de s'occuper des conséquences sur la santé de l'avortement risqué en tant que problème majeur de toute politique de la santé et de réduire le recours à l'avortement par des services répandus et améliorés de planning familial. Les femmes ayant des grossesses non voulues doivent avoir un accès facile à une information sûre et un conseil compatissant. La priorité absolue doit être donnée à la prévention des grossesses non voulues, et tout doit être mis en œuvre pour éliminer le besoin de l'avortement. Toute mesure, tout changement concernant l'avortement dans le système national de santé doit être décidé au niveau national ou local selon les procédés législatifs en vigueur. Dans les cas où l'avortement n'est pas interdit par la loi, un tel avortement doit être sûr. Dans tous les cas, les femmes doivent avoir accès à des services qualifiés pour traiter les complications entraînées par l'avortement. Les conseils post-avortement, l'éducation et les services de planning familial doivent être offerts immédiatement afin d'empêcher le recours à des avortements répétés.'

 

En clair, le document final de la Conférence du Caire resta en deçà des espérances que les partisans de l'avortement y avaient mises après leur quasi-succès dans le projet initial et dans les conférences préparatoires. La Suède, parlant au (p.127) nom des pays nordiques, a présenté avec exactitude la position de ces pays et de quelques autres lorsque sa délégation a déclaré que le document final « n'était pas idéal, en raison des concessions qui avaient dû y être introduites, mais qu'il représentait le meilleur de ce que l'on pouvait espérer de la Conférence [[Communiqué de presse POP/CAI/23, 12 septembre 1994, Le Caire, p. 5.]] ».

 

Le Saint-Siège a émis, pour sa part, des réserves sur les paragraphes du document final sur l'avortement [[Le Saint-Siège a émis des réserves sur les chapitres VII, VIII, XI, XII, XIII, XV, et XVI ainsi que sur l'interprétation de certains termes et expressions (déclarations de Mgr Martino du 13 septembre 1994, Bollettino della Sala Stampa della Santa Sede, n° 335/94, 14 septembre 1994).]]. Selon Mgr Renato Martino, le Saint-Siège a trouvé le document final « remarquable pour ses affirmations contre toute forme de coercition en matière de politique démographique... (pour avoir reconnu que) la protection et l'aide sont requises par l'unité de base de toute société, la famille fondée sur le mariage », et pour avoir promu l'amélioration du statut des femmes et de leur santé. Néanmoins, il restait « de graves préoccupations » qui empêchaient le Saint-Siège de s'associer à l'unanimité du document final. Mgr Martino a expliqué que

 

'le Saint-Siège affirme que la vie humaine commence dès la conception. Cette vie doit être défendue et protégée. Le Saint-Siège ne peut par conséquent jamais approuver l'avortement ni des mesures qui le favorisent. La déclaration finale, au contraire des déclarations des Conférences de Bucarest et de Mexico, considère l'avortement comme une dimension d'une politique démographique, même s'il souligne que l'avortement ne doit pas être promu comme un moyen de régulation et s'il demande aux nations de trouver des alternatives à l'avortement.'

 

Même si un certain nombre de commentateurs laïcs et des délégués à la Conférence ont exprimé leur consternation devant l'obstination du Saint-Siège à maintenir son point de vue devant la déclaration finale, cela n'aurait pas dû surprendre quiconque était informé, même vaguement, de la doctrine catholique, puisque le pape Jean XXIII a déclaré (p.128) dans l'encyclique Mater et Magistra que les questions de croissance démographique devaient être résolues par des moyens qui ne fussent pas contraires à la dignité humaine (§ 191). Tout l'enseignement de l'Église catholique a tendu depuis lors à développer cette approche personnaliste des problèmes démographiques. À Vatican II, dans la constitution Gaudium et Spes, les Pères conciliaires ont insisté pour que les interventions des autorités en matière de population restent limitées à ces actions « qui ne transgressent pas la loi naturelle » (§ 87). Paul VI a rappelé ce rapport entre droits de l'homme et politique démographique dans son discours de 1965 aux Nations-Unies ainsi que dans ses encycliques Humanae Vitae (§ 23) et Populorum Progressio (§ 37). En 1974, Paul VI a dénoncé comme « irrationnels et unilatéraux » certains efforts contre l'accroissement démographique dans son discours à la Conférence mondiale de la FAO. Jean Paul II a abordé plusieurs fois ce problème depuis le début de son pontificat, aussi bien lors du Synode des Évêques en 1980 que dans des réunions régionales comme la Quatrième Conférence Générale de l'épiscopat sud-américain (1992), qui envoya un message en ce sens aux Nations-Unies. À plusieurs reprises, Jean Paul II a soulevé cette question dans des rencontres avec des représentants des Nations-Unies pendant plus de dix ans, et il a traité des problèmes de politique démographique et de respect de la personne humaine dans Familiaris Consortio (66 30, 31), Sollicitudo rei socialis (§ 25) et Centesimus Annus (§ 39).

 

 

Les modifications apportées au document final du Caire pour atteindre le consensus constituent une victoire limitée, mais néanmoins substantielle pour la diplomatie vaticane. Jean Paul II, avec l'appui des évêques de nombreux pays, y compris ceux des États-Unis, a réussi à bloquer le principal objectif de la Conférence, à savoir la reconnaissance de l'avortement comme un droit international. Mais même si cet objectif a été partiellement bloqué au Caire, il est évident que, dans l'ère « post-Conférence du Caire », des tentatives vont être faites au prochain sommet des Nations-Unies pour le développement social (Copenhague, mai 1995) et à la Quatrième Conférence Internationale sur les Femmes (p.129) (Pékin, septembre 1995) pour avancer vers cet objectif. Il est significatif que des études ont été demandées à l'OCDE pour mettre en place les buts de stabilisation démographique établis par la déclaration finale du Caire. Cette ère « post-Conférence du Caire » demandera une activité diplomatique intense du Saint-Siège, mais aussi un renouveau de la pastorale de la famille que le pape Jean Paul II demande de manière si urgente dans le cadre de la nouvelle évangélisation. Dans cette mission pastorale de l'Église en matière de politique familiale, le récent directoire du Conseil pontifical pour la famille (Dimensions éthiques et pastorales des tendances démographiques) est un utile instrument de réflexion. Mais l'impression que l'on retire de l'étude des développements autour de la Conférence du Caire est la force morale que possède le témoignage prophétique de ce pontificat. L'année 1994 a vu une remarquable démonstration de l'obligation fondamentale confiée au pape et aux évêques en communion avec lui :

 

'Il appartient à l'Église d'annoncer en tout temps et en tout lieu les principes de la morale, même en ce qui concerne l'ordre social, ainsi que de porter un jugement sur toute réalité humaine, dans la mesure où l'exigent les droits fondamentaux de la personne humaine ou le salut des âmes. (Code de droit canon, § 747, 2).'

 

Traduit de l'américain par J.-R. Armogathe.

(p.130)

Carl A. ANDERSON

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