Décalogue VII: Tu ne voleras pas

N° 137 Mai - Juin 1998 - Page n° 7

M. Olivier BOULNOIS Maîtres et voleurs

ÉDITORIAL

Quel sens donner au septième commandement dans une société où l'interdit du vol semble avoir perdu sa pertinence ? La crise des notions de justice et de propriété renvoie le chrétien au fondement même du commandement : l'interdit de l'idolâtrie que représente le culte de la richesse en s'opposant à la destination universelle des biens.

Tout le texte est joint.

«VOLEZ, c’est moins cher ». Tel est le slogan qu’utilisait récemment une agence de voyages pour attirer le chaland. Cet humour grinçant est révélateur. D’abord en rappelant que, depuis quelques années, notre logique commerciale tient compte des pratiques frauduleuses – à tel point qu’elles sont intégrées dans le prix de revient des marchandises, et répercutées sur leur prix de vente. Mais surtout parce qu’il montre combien le vol se déduit des valeurs matérialistes sur lesquelles reposent nos échanges : si la valeur suprême est la valeur marchande, elle impose de rechercher le prix le plus bas – et rien n’est moins cher que de se servir sans payer. Ainsi, le vol apparaît, non plus comme un effet pervers de la société de consommation, mais comme sa vérité inéluctable.

 

Il faut le reconnaître : nous sommes dans une société où certains n’ont pour vivre d’autre recours que la mendicité ou le vol, où d’autres détournent le pouvoir et la richesse pour leurs intérêts particuliers. Mais il y a plus grave : beaucoup n’ont plus conscience de ce qu’ils doivent et à qui. Nous sommes dans une société où le vol apparaît à certains légitime, – de brutales explosions de violence viennent parfois nous le rappeler – et le vol de certains biens n’est plus toujours poursuivi. Les uns se sentent volés de leurs droits, quand les autres se jugent au-dessus des lois. Les futurs voleurs s’estiment volés, et les volés à leur tour se rattrapent sur les suivants.

Cette situation traduit la crise de deux notions : la propriété et la justice. – La propriété, parce que les biens ne sont plus toujours matériels ni individuels, si bien que le voleur perd la conscience de voler quelque chose à quelqu’un. Cela explique la prolifération des abus de biens sociaux et des fraudes fiscales (en volant la collectivité, on ne vole personne), comme celle des plagiats (en volant un bien immatériel, on ne vole rien). – La justice, au nom du relativisme généralisé. Plus personne n’a d’explication globale du monde, ni de sens de l’histoire à proposer : qui oserait aujourd’hui édicter une politique qui serait internationalement juste ? Cela fait longtemps que l’interdit du vol a perdu sa pertinence au niveau des États, voire sa pertinence publique, pour être cantonné à la sphère du privé. Il n’est donc pas étonnant qu’il perde son sens dans les relations entre individus. Les repères s’effacent, et la notion même de justice devient relative. Seule l’expérience subjective sert à définir la règle de l’action : pour les uns, c’est l’impression d’être victimes, pour les autres, la conviction d’être dans leur droit quand ils détournent à leur usage le bien commun. Alors que nous sommes saturés par une offre virtuellement infinie de biens de consommation, que nous sommes conditionnés par la publicité à les désirer tous, aucun principe de réalité ne vient plus limiter notre désir.

 

Devant l’universalité du vol, devant ce subjectivisme dramatique et contradictoire, Communio s’efforce de prendre du recul. Nous avons voulu proposer, dans ce numéro, une étude aussi sereine que possible.

 

Pourquoi ce commandement : «Tu ne voleras pas » ? D’une part, le précepte est de droit naturel : ne pas l’observer serait détruire la justice et ruiner l’économie. De l’autre, l’interdit se rattache pour le chrétien à l’interdiction de l’idolâtrie : en volant, le voleur fait du bien matériel une valeur suprême, un veau d’or devant lequel se prosterner [[Voir l’article de V. Carraud, « La haine du vol et l’amour du Voleur », p. 11.]]. Mais en condamnant sans ambiguïté le vol, nous ne pouvions manquer de rappeler les limites du droit de propriété, celles que définit sa finalité : servir le bien commun, ni de rappeler la légitimité de certaines prises de possession, dictées par la nécessité ou le devoir moral, que l’Église a toujours refusé de considérer comme des vols. Quand la disponibilité originelle des richesses est niée, il est nécessaire de réaffirmer ce droit fondamental. Ainsi, seule la justice peut légitimer le vol, au nom de la destination universelle des biens, et lorsque l’exige l’urgence de la survie.

 

Mais cette limite à l’usage des biens n’est pas une entorse au droit de propriété [[Voir C.-J. Pinto de Oliveira, « Le vol et le droit de propriété selon Thomas d’Aquin », p. 33.]]. La contradiction apparente entre le Royaume de Dieu et la richesse peut alors être levée [[Voir H. Giesen, « La propriété selon Jésus et la tradition chrétienne », p. 21.]]. Si la richesse peut être une source d’idolâtrie, la pauvreté aussi et un obstacle sur le chemin du bonheur. Nous sommes dans une société où la misère éclate dans son double sens – la conjonction de la pauvreté et du malheur. En sens inverse, l’exemple des pays « émergents » le montre, il serait suicidaire de refuser d’entrer dans l’économie de marché, mais il ne suffit pas du développement économique pour garantir un ordre juste [[Voir N. Baverez, « Le développement, c’est le vol ? », p. 47.]].

 

En raison de la soudaineté de sa venue, et aussi parce qu’elle nous dépouille de tous nos biens matériels, le Christ se compare lui-même à un voleur. Par cette appellation paradoxale, il nous enseigne aussi que le refus du vol est compatible avec l’attente du Voleur.

Olivier BOULNOIS

 

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