Décalogue VII: Tu ne voleras pas

N° 137 Mai - Juin 1998 - Page n° 43

Cardinal MARIO MARTINI Le vocabulaire du Jubilé

Interview accordée au journaliste Giuseppe De Carli.

Tout le texte est joint

(Avec l’aimable autorisation du Journal Télévisé TG1 de la Radio Télévision Italienne : texte de l’interview accordée au journaliste GiuseppeDe Carli et diffusée du 15 février au 29 mars 1997 ; version communiquée par la Curie Archiépiscopale de Milan.)

 LE mot « Jubilé » apparaît au chapitre 25 du Lévitique, où Yahvé dit : « tu feras retentir l’appel de la trompe dans tout le pays ; le jour des Expiations vous sonnerez de la trompe dans tout votre pays » (v. 9). Les termes « trompe », « trompe de bélier » – jôbel en hébreu, traduit par la Bible latine en jubilé – désignent cet instrument avec lequel étaient annoncées les grandes fêtes, et en particulier la fête dite du « Jubilé ».

 Ce même vocable revient aussi dans le titre d’un livre ancien, le « Livre des Jubilés », qui raconte toute l’histoire de la création jusqu’à l’arrivée du peuple d’Israël sur la terre promise, en la divisant en tranches de cinquante ans. C’est là une tentative des hommes pour rythmer le temps, afin de n’en être pas l’esclave mais de le maîtriser.

 

Q. Cela veut-il dire que grâce au mot « jubilé », l’homme échappe à l’esclavage du hasard et de la nécessité ?

R. Oui, l’homme affirme ainsi qu’en servant et honorant Dieu, il se rend maître du temps.

 

Q. Dans l’entretien précédent, nous avons abordé ce mot « jubilé ». Mais quelle est la signification de l’Année jubilaire ?

R. L’Année jubilaire est également décrite au chapitre 25 du Lévitique, où Yahvé dit : «Tu compteras sept semaines d’années, sept fois sept ans, c’est-à-dire le temps de sept semaines d’années, quarante-neuf ans » (v. 8). Et il ajoute : «Vous déclarerez sainte cette cinquantième année et proclamerez l’affranchissement de tous les habitants du pays » (v. 10a). C’est donc une année qui se présente après chaque période de quarante-neuf ans, la cinquantième année, l’année sacrée de Dieu, dédiée à la primauté de Dieu.

 

Q. Peut-on dire que cette année consacrée à Dieu est aussi l’année de la libération de l’homme ?

R. Ces deux concepts sont liés dans le texte biblique : proclamer une année consacrée à Dieu signifie également proclamer la dignité de l’homme et sa libération : libération vis-à-vis de l’esclavage et de tout conditionnement, libération de la terre, libération par rapport aux pouvoirs qui oppriment l’homme.

Comme je viens de le dire, le Lévitique explique justement au chapitre 25 ce que signifiait le Jubilé hébraïque : «Vous déclarerez sainte cette cinquantième année et proclamerez l’affranchissement de tous les habitants du pays ».

Cet affranchissement est essentiellement celui concernant l’esclavage qui existait en Israël surtout à cause de l’endettement : celui qui ne pouvait payer était placé en esclavage, mais l’on admettait qu’il s’agissait d’une disposition contraire à la dignité humaine. C’est pourquoi il était prévu une atténuation : après un certain nombre d’années, les dettes étaient effacées et l’esclave remis en liberté. De sorte que le Jubilé hébraïque était une incitation à la libération.

 

Q. Quel sens peut donc avoir pour nous ce que vous venez de dire et ce qui est écrit dans la Bible ?

R. Aujourd’hui, cela signifie pour nous que nous ne devons pas nous soumettre à la toute-puissance de l’économie, ni aux lois du marché pour régir la vie civile et sociale. Pour les pays du Tiers-monde, couverts de dettes, cela peut également donner l’occasion de réfléchir sérieusement sur la possibilité d’une remise partielle ou totale de ces dettes.

À propos des biens de ce monde, le Lévitique dit encore : «Ce sera pour vous un jubilé : chacun de vous rentrera dans son patrimoine, chacun de vous retournera dans son clan... En cette année jubilaire, vous rentrerez chacun dans votre patrimoine » (5, 10b, 13).

Le concept est donc clair : la terre de Dieu appartient à Dieu, elle peut être possédée, elle peut être aussi pendant un certain temps achetée et vendue ; cependant cela ne peut être l’occasion d’amasser ou d’exploiter autrui. C’est pourquoi la liberté d’accumuler des biens devient inéluctablement une exploitation de l’homme.

 

Q. Sur la libération vis-à-vis des possédants, quelle est l’alternative pratique ?

R. La solution pratique est essentiellement une relation d’équilibre entre la personne humaine et le territoire ; cela veut dire qu’il faut combattre toute concentration de pouvoirs, et en particulier combattre toute concentration urbaine qui rend les villes invivables.

Jusqu’ici, nous avons rappelé que le Jubilé signifiait pour l’homme la libération vis-à-vis de l’esclavage, des possédants et de son exploitation. Mais le Jubilé signifie également une libération pour la terre, comme le répète le Lévitique au chapitre 25 : « Cette cinquantième année sera pour vous une année jubilaire ; vous ne sèmerez pas, vous ne moissonnerez pas les épis qui n’auront pas été mis en gerbe, vous ne vendangerez pas les ceps qui auront poussé librement. Le jubilé sera pour vous chose sainte, vous mangerez des produits naturels des champs (vv. 11-12). »

Il s’agit donc bien d’un temps de libération pour la terre, un temps qui conduit à accepter que les rythmes de la terre ne soient pas transgressés.

 

Q. Dans le texte du Lévitique, la libération revêt un sens écologique. Que signifie ceci au plan pratique ?

R. L’écologie, relation équilibrée entre l’homme et son environnement, nous ramène à la signification profonde du mystère de Dieu et du mystère de l’homme et de la terre. L’homme, pour se respecter soi-même, doit respecter son environnement, les animaux, les végétaux, et ne pas transgresser les rythmes de la nature.

Q. Mais, Votre Éminence, pourquoi n’y a-t-il jamais eu de Jubilé chez les Hébreux ?

R. Vous posez là une bonne question. Un passage du Livre des Nombres, en effet, nous y fait penser car, à propos du problème de l’héritage, il dit ceci : « Et quand viendra le jubilé pour les Israélites, la part d’héritage des femmes sera ajoutée à la part de la tribu à laquelle elles vont appartenir » (36, 4).

L’Ancien Testament nous propose, il est vrai, plusieurs textes sur le Jubilé dans le Lévitique (v. 25) ; mais nous ne disposons d’aucun document historique qui nous dise quand et comment se serait produit ou aurait été observé un jubilé. Il s’agit probablement d’un concept idéalisé, d’un grand rêve qui vise à affirmer la dignité de l’homme et le caractère sacré de la terre. La loi juive s’inspire de ce grand rêve, même si nous ne savons pas si cette année du cinquantenaire ait jamais été célébrée.

 

Q. Revenons-en à notre actualité : nous nous préparons à célébrer l’année sainte ; ce Jubilé signifiera-t-il tout simplement le passage d’un millénaire à l’autre ?

R. Oui en effet, car il s’agit d’un événement hors de l’ordinaire : le passage d’un millénaire à l’autre, deux mille ans après la naissance de Jésus. Mais tout ceci ne doit pas faire oublier la véritable signification de l’ancien jubilé hébreu : libération de l’homme, affranchissement de tout esclavage, libération de toute exploitation, libération de la terre.

 

Q. Le samedi est le jour de repos pour les juifs, Cardinal Martini ; l’est-il aussi pour nous ?

R. Le samedi est un jour de repos pour l’homme ; c’est le jour qui affirme la primauté de Dieu ; et le Samedi Saint, pour nous chrétiens, est bien le jour qui marque cette primauté qui s’est inscrite dans l’histoire par la résurrection de Jésus-Christ ; c’est le jour où cette primauté de Dieu s’est manifestée de façon entière et définitive.

Les jubilés anciens visaient à rythmer le temps, c’est-à-dire à le fractionner en segments d’une dimension humaine, pour pouvoir le maîtriser ; mais la résurrection du Christ a ouvert une page nouvelle de l’histoire, celle de la vie dans toute sa plénitude. En conclusion, la signification des anciens jubilés demeure, mais pour nous chrétiens elle est imprégnée de cette plénitude de la vie et de la résurrection de Jésus, pour qui tout temps est un temps de Dieu qui s’inscrit dans le temps de l’homme.

Cardinal Mario MARTINI

 

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