Décalogue VII: Tu ne voleras pas

N° 137 Mai - Juin 1998 - Page n° 111

František X. HALAS Saint Adalbert et l’idée d’Europe

Mort exilé et martyr en Prusse en 997, l'évêque de Prague Adalbert est devenu un des principaux saints patrons de la Bohême. Mille ans après, l'exemple de ce prélat clairvoyant, ami du pape et de l'empereur, nous rappelle que l'Europe n'a de sens que dans la fidélité à ses racines chrétiennes.

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LE personnage de Saint Adalbert se dresse à la charnière des âges, tel le témoin de l’attente des grandes métamorphoses. En effet, le deuxième évêque du siège de Prague, fondé peu avant sa venue, vécut à une époque qui, tout en étant à bien des égards radicalement différente de la nôtre, lui ressemble pourtant d’une certaine manière. Comme la nôtre, elle marquait la fin du millénaire. La mystique des nombres est fascinante et... traîtresse. Envoûtés par elle, les hommes sont souvent disposés à prêter aux événements le sens que ceux-ci n’ont pas. Toujours est-il cependant que les contemporains de l’évêque Adalbert ressemblaient, sans aucun doute, aux hommes d’aujourd’hui par l’inquiétude qui alors tout comme de nos jours, naissait et naît des craintes et espérances portées à un degré inhabituel par rapport à d’autres temps. Celui qui vous parle ne saurait dire si ces états d’âme sont les conséquences subjectives d’une vie vécue autour de la date marquée par trois zéros ou bien le reflet d’une réalité objective : il n’a qu’à constater le fait.

 

Adalbert est mort le 23 avril 997. Il appartient donc entièrement aux saints du premier millénaire du christianisme. Toutefois, la connaissance de la date de mort, à un jour près, chez les saints de ces temps révolus, est plutôt exceptionnelle. Et nous qui commémorons le millénaire adalbertien, nous pouvons prendre ce signe comme symbole de la double importance de la personnalité de l’évêque de Prague. Par sa mort de martyr, Adalbert est, dans la conception chrétienne, né pour le ciel : à son époque, on ignorait l’existence des procès de canonisation compliqués, il fut donc immédiatement reconnu comme saint et le fait que sa nouvelle gloire se soit propagée très vite est prouvé par l’existence, avant même la date magique de l’an 1000, d’une première église placée sous son vocable : elle fut érigée à Affile, en Italie. En même temps, l’exacte connaissance de la date du martyre qui témoigna de la foi au Christ d’Adalbert, met celui-ci en pleine lumière de l’histoire et montre combien ce saint de l’Église catholique est un personnage important de l’histoire tchèque et européenne.

La participation personnelle du Pape aux manifestations du millénaire en 1997 rehausse l’éclat de cette solennité et met en valeur son importance. Celle-ci est d’abord d’ordre religieux, et nous ne manquerons pas d’entendre, de la bouche du Saint Père, l’appréciation ou l’évaluation la plus compétente d’Adalbert, le saint. Pour ma part – et à condition que l’on admette qu’il est difficile, dans le cas de ce personnage, de séparer l’aspect de sainteté de celui de l’importance historique – je me permettrai de vouer mon attention au dernier de ces deux aspects.

On a l’habitude lors des manifestations accompagnant les fêtes des personnalités d’importance historique, de rechercher les analogies entre leur époque et les temps présents, d’actualiser leur rayonnement en se posant des questions sur le sens de leur message pour l’humanité contemporaine. On dirait que saint Adalbert se prête, plus qu’aucun autre, à des réflexions de ce genre : dans son cas les analogies surgissent d’elles-mêmes.

La première tient au moment de sa vie, dans cette fin du millénaire qui, comme j’ai déjà pu le rappeler, fut une époque de crise marquée par des craintes et espérances exacerbées, mais aussi par des efforts ayant pour but la recherche des vraies valeurs et certitudes. Une autre analogie, très frappante, par rapport à notre temps, est le fait que, parmi ces valeurs, ces certitudes recherchées en général et par Adalbert en particulier, ait figuré l’idée de l’unité européenne.

Ne confondons cependant pas analogie et identité. Entre la fin du premier et du deuxième millénaire les différences sont, naturellement, considérables : l’Europe, dans la vision de l’Empereur Otton III, dans celle du Pape Sylvestre II et dans celle de leur ami Adalbert, fils de Slavník, est bien différente de l’Europe de Maastricht. En dépit de cela, toutes les deux présentent des points communs. L’universalisme actuel diffère de l’universalisme chrétien d’alors. L’Europe elle-même fait, aujourd’hui, partie d’un grand tout – de l’univers, pour ainsi dire – ou bien elle y cherche sa place. Elle ne peut pas renier, il est vrai, ses racines chrétiennes, mais celui-là même qui tiendrait à continuer à l’appeler chrétienne sait que cet adjectif est chargé de connotations différentes de celles des temps jadis et cela aussi du fait que le christianisme, sans avoir pour autant changé sa substance, agit et rayonne dans un monde différent de celui d’il y a mille ans, donc différemment.

 

En pleine connaissance de toutes ces différences, on peut toujours considérer le personnage de saint Adalbert comme une puissante source d’inspiration pour notre temps :

a) en tant qu’érudit ayant un sens aigu de l’importance de la culture qui unit les individus et les nations et constitue un moyen privilégié pour apaiser les conflits, nés des intérêts matériels et aboutissant à des guerres et massacres de toute sorte ;

b) en tant qu’homme doué de perspicacité politique et qui fut pleinement conscient de l’importance de l’idée d’une Europe comme unité supranationale ;

c) en tant que chrétien, finalement, conscient de la priorité qui revient aux valeurs spirituelles et morales dans l’édification de toute grande oeuvre, valeurs qui, forcément, doivent être à la base de la construction de ce que nous appelons Europe.

 

Malgré toutes les métamorphoses subies, depuis la mort du saint, par le monde, le continent européen et la patrie d’Adalbert, aucun des principes qui furent poursuivis par notre grand compatriote n’a perdu de sa valeur.

D’autre part, la règle qui veut qu’on ait toujours du mal à faire accepter les idées de grande envergure, valait également pour Adalbert. Les paroles de Jésus affirmant qu’aucun prophète n’est bien reçu dans son pays, s’appliquent à merveille et de façon surprenante au destin de l’évêque de Prague. En effet, par deux fois, Adalbert se vit forcé de quitter le diocèse confié à sa responsabilité de pasteur parce qu’il ne parvint pas à surmonter la barbarie des us et coutumes de ses ouailles qui, alors, ne furent chrétiennes que de nom. La troisième fois, l’entrée dans sa patrie lui fut ouvertement interdite, au moment où les résistances contre les efforts déployés par l’évêque en vue d’une réforme religieuse rejoignirent les raisons d’État : pour parler clair, au moment où le duc de Bohême Boleslas II, pour s’assurer le pouvoir dans le pays, s’engagea dans une lutte sanglante contre la famille de l’évêque. Adalbert lui-même, devint persona non grata.

Mais, pour autant, convient-il de taxer d’échec l’aboutissement des tentatives de l’évêque de Prague ? Si tel est le cas, il s’agit toujours, et même pour son pays, d’une faillite de courte durée. Les semailles d’Adalbert levèrent, la moisson en revint à d’autres. Ses compatriotes mirent longtemps à le comprendre et à l’apprécier. Mieux vaut tard que jamais et l’estime et la reconnaissance des Tchèques des générations postérieures à ces événements, de ceux qui vénèrent l’évêque comme un des grands saints patrons de leur pays, se situent aux antipodes de l’ingratitude de ses contemporains. Avec le temps, cette reconnaissance alla toujours grandissant et les manifestations actuelles en rendent un éloquent témoignage.

 En son temps, cependant, Adalbert réussit – en apparence – mieux à l’étranger que dans son pays. Pour le rôle qu’il joua dans la naissance de l’idée d’unité européenne, les deux dernières années de sa vie sont d’une importance considérable. N’ayant pu rentrer à Prague, l’évêque les passa à voyager à travers l’Europe. Il demeura quelque temps à la cour de Hongrie où il donna la confirmation au futur roi, Saint Étienne. Le printemps de l’année 997 le voit en Pologne. De là, après s’être mis d’accord avec le souverain du pays, Boleslas le Téméraire, Adalbert se rend en mission auprès des tribus païennes en Prusse. Et c’est là que la couronne de martyre l’attend...

 La période qui se situe entre les séjours en Hongrie et en Pologne le voit à Rome et à Mayence. Dans ces deux villes, l’évêque de Prague se tenait aux côtés du jeune empereur Otton III avec qui il devait se lier d’une solide amitié. La part qui revient à Adalbert dans l’élaboration de la notion de la renovatio imperii Romanorum est sans aucun doute considérable. L’évêque exilé a pu exercer une influence remarquable sur l’entourage de l’Empereur, aussi bien sur le métropolite de Mayence, l’archevêque Willigis, que sur Gerbert d’Aurillac, le futur pape de l’an 1000 – Sylvestre II. Et ce fut toujours grâce à l’ascendant d’Adalbert que Otton III et ses collaborateurs englobèrent dans leur plan de rénovation la christianisation de l’Europe de l’Est par des missions pacifiques et la fondation de nouveaux sièges épiscopaux. Ainsi, l’Europe devait s’étendre et s’étendait vers l’Est. Les généreux projets d’Adalbert devaient – comme résultats immédiats de ses efforts – après la mort du saint, aboutir à la fondation des sièges métropolitains à Gniezno en Pologne et à Ezstergom en Hongrie. Ajoutons que le propre siège d’Adalbert devait attendre trois cent cinquante ans avant de devenir province ecclésiastique autonome ; l’évêché de Prague ne fut élevé à l’archevêché qu’en 1344. C’est là une autre conséquence de l’incompréhension des compatriotes d’Adalbert à son égard de son vivant.

 

Il est certain qu’Adalbert aimait sa patrie. Toujours est-il qu’il refusait de se laisser enchaîner par l’étroitesse de ses intérêts. Au nationalisme il préférait l’universalisme, pendant sa vie. Et à sa mort ? Il se fit tuer pour ne pas tuer. On n’a pas besoin d’être chrétien pour comprendre la portée inspiratrice de telles attitudes pour l’Europe, telle que nous nous proposons de la construire, dès maintenant.

František X. HALAS

 

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