Poésie et Incarnation

N° 192 Juillet - Aout 2007 - Page n° 95

M. Geoffrey HILL Le triomphe de l'amour

XI
Au-dessus de Dunkerque, la tête d'enclume
cisaillée que fait la colonne de fumée du mazout, le vent
qui se met à tourner, sur lui-même, en spirale
façonnée sur son propre tour de potier. Mais sans pluie de feu :
ces phénomènes n'avaient pas encore été envoyés à l'Europe
judéo-christiano-sénéquienne.
C'est à Daniel, comme à notre propre
satire tragique, qu'on en revient
pour trouver une maîtrise dans cette affaire, l'art du moment,
l'intermission de la terreur. Comment rappeler autrement le
cri antique, immédiat, final –
folie – de Mierendorff à Leipzig, dans la septuple
fournaise de feu?
 
XXIX
Quel est cet arbre étrange portant si bien
des fruits si lourds entremêlés aux fleurs nouvelles ;
et qui sont ces
suspendus parmi les branches,
attachés par des liens de remontrance,
comme des traîtres, des martyrs ?
C'est notre arbre à upas; c'est l'arbre du sommeil
que rien ne brise (c'est l'ombre politique
transcendante qui nous couvre.
C'est l'arbre de l'Angleterre,
orageux et cerclé de fer, tumultueusement en repos.

XXXVIII
Largement installée mais avec des intensités
particulières par endroits, la neige
à moitié fondue maintenant redurcit d'une couche,
aux bords vitreux, ou pilée
en glace à poisson : réfraction de lumière
rouge contre fond cuivre. Cerné, le soleil
rentre en lui-même pour son propre étanchement.
Selon la disposition d'esprit, ces modalités
s'abaissent pour réintégrer les régions souterraines de la foi –
la foi, à savoir en l'Être même,
l'être même divin ou, plus complètement, le Christ –
comme la lampe d'un sanctuaire active sa flamme diminuée
ou comme le Salve Regina après un long exil, que l'on chanta
dans la crypte de Lastingham au seuil d'un millénaire.
 
LI
Quoi que l'on puisse entendre par paysage moral
c'est de plus en plus pour moi un terrain
vu en coupe : formations ignées, sédimentaires,
conglomérées, métamorphiques de roc
stratifié où une grâce particulière,
l'amour, l'honnêteté, l'endurance de quelqu'un
se discernent à travers les failles.

LXXI
Qu'une face de marbre lisse puisse être dévoreuse cela se voit
dans la crudité qu'une lampe au sodium jette sur la neige.
Les difformités de miroirs de foire nous façonnent à chacun
un masque en nylon. Je n'ai pas oublié
les diableries de groupe, les gueules fendues dans les tableaux
des persécuteurs flamands. Faut-il faire comparaître Callot
et Goya comme témoins de ce qui s'attache
[lire: se rattache] à l'archétype naturel? C'est très directement
le mouvement de descente, l'accélération, qui est pour nous
aujourd'hui terrible – désêtre : chacun se trouvant rivé
éperdument à une carlingue corporelle condamnée
par une vitesse qui est tout autant inertie,
incessantes palabres diminuant la gravité jusqu'au choc.
 
LXXXIV
Quand on lève les yeux dans une vision
très loin – regardons-y comme cela; on attend peu
de la plupart ET (pour avoir soi-même quelque chose
à attendre) une part de leur être bondit
vers une reconnaissance – quand on lève
les yeux dans une vision très loin : quelle
stupeur cela reste, le nom qu'on espérait
clamé parmi nos rues, sous le feuillage pâle,
surgi d'entre les hiérarchies de splendeur et
de salutations, prodigieuses messagères
qui ont leurs propres hérauts, leur escorte vrombissante –
oui, regardez ! les coureurs kenyans, regardez, ils partent !
pointillés d'argent, rejetant d'un coup leurs transparentes
guirlandes de sueur –
 
LXXXV
Une petite fenêtre ronde et centrale, fermée
sous un fronton, a retenu et renvoyé dans son regard ma peur
des siècles avant que je n'ouvre L'affaire
Liberté. Je ne suis pas plus que d'autres
sensible à une atmosphère, mais un ou deux
rêves enflammés de maisons ont communiqué
à midi avec les esprits tout durant ma septième année.
Dans des négatifs photographiques à présent je reconnais
les originaux de cette frayeur particulière :
façades noires, trouées d'embrasures murées
par la lueur des flammes, et d'austères
figures en proie à une sorte d'inhumain
tourment intime que je cherchais vainement à saisir
avant d'aboutir à des vues prises de l'incendie du ghetto.
 
XCVI
Ignorante, assurée, nous parvient une voix
– irrécusable – des fondements,
distinctement d'une autorité vouée
à l'indistinction. Dans quelle proximité
à la justice se tiennent les récits de malchance,
d'héroïsme à l'aveuglette, d'atmosphère
si chargée de DCA et de balles traçantes, dit la légende,
qu'on prie pour vivre inaperçu. Mr Ives
a tiré de la confiance en soi d'Emerson toutes
les conséquences en la matière. Melville, à demi immolé,
a reconstruit le bûcher funéraire. Hoist, un peu plus tard, a
trébuché sur le dharma. Que dire ? –
Au pire et au mieux une noblesse aveuglément acquise,
l'excès des eaux, bossu, arc-bouté contre la digue, la
haine qui entre dans la nature de l'amour.
 
XCVII
Dévorant nos noms ils prennent et détruisent
numériquement : les dénombrés, les innombrables
comme chiffres de la totalité posent l'anéantissement.
Tout cadavre sensible, dans sa fatale
solitude massive, suscite
des multiples du supplice. Une
cour grise, par un jour gris, enfumé. Celui-ci, et celui-là,
le visage unique, indiscernable, celui-ci, ceux-ci,
enfoncés dans les immondices d'un Shéol dégorgeant.
 
XCIX
Sois donc ce foyer de maigreur affamée
cette bosse de douleur en gabardine
qui trempe au gras du pavé sa barbe loqueteuse.
Ne prie même pas. Ne leur donne pas davantage
prise – cela se comprend. Si
témoin signifiait témoin, chacun pourrait être martyr.
 
CXXI
Alors qu'est-ce que la foi sinon
une endurance inéluctable ? Délaissées, les fougères
arrivent à la poitrine, à la tête, les journées qui
luisent, avec leur hinterland de tonnerre.
Transparence de cet instant, dont la vision avance
en lui-même, dans sa propre
signature sur des choses qui reconnaissent
le salut. Je
suis vieillard, enfant, l'horizon
est pays de Traherne.
 
CXLIII
Pouvoir et courtisanerie, courtisanerie au pouvoir :
le pouvoir qui rampe devant les extrapolations
et les fausses prophéties. Couloirs souterrains de céramique blanche
souillée d'obscènes bandeaux bruns. Foucault
qui s'y sauve précipitamment. Synesthésie
dans la puanteur intellectuelle de l'apaisement.
 
CXLIV
Maintenant, la Loi, les Prophètes, faut-il en faire
une pifométrie inspirée, et, de cette dernière, un
entre-serrement d'ignorance, de vanité, de peur,
d'espoir? La ligne est problématique – j'entends tout j
uste le crépitement acharné d'une Sagesse folle,
l'extrême craquement des Nations. Même derrière
tout cela les figures acoustiques d'une grâce.
Est-ce manichéen? Non – manichéen ! Quoi ?
Lauda ? Lauda ? Lauda Sion ? TRÈS HAUT !
 
CXLVI
Le maintien intégral de la Cité de Dieu d'Augustin
nous est témoignage, qu'appuie – même pour nous –
la part réservée à la veuve par la Loi
dans la majesté de sa soumission. Cent
mots – au plus – greffés par Tyndale en
sa diligence inostensible : tout est là
malgré nos absences – à lire comme vous l'entendez.
Maudit soit celui qui-déplace la borne de son voisin.
Ordonnance mosaïque, à laquelle Ruskin se tint.
(Si Pound s'était ainsi tenu, peut-être n'aurait-il pas sombré.)
La réinscription par Paul de l'Hymne Kénotique –
Dieu...a renoncé à toute réputation...a pris
forme de serviteur – est notre manumission,
Sion nouvellement centrée sur la circonférence
de la concentration du monde. Ruskin épousant
son incapacité, ce dont on l'a fustigé
maintes fois dérisoirement, n'a pas
pour autant une vision aveugle ni une souffrance
impuissante. Compagnon de labeur, ce maître-
serviteur de Fors Clavigera pour nous apparaît
en ouvrier d'une quasi-légende qui cure un fossé et déprend,
d'entre les racines d'une haie s'encastrant dans la pierre, l'impossible couronne perdue.

Traduction de René Gallet en collaboration avec Michael Edwards, professeur au Collège de France
 
Les traducteurs ont rédigé quelques notes sur certains poèmes. Pour les lire, vous pouvez télécharger ou acheter ce numéro.

Revue papier

Prix HT €* TVA % Prix TTC* Stock
11.75 2.10 12.00 Stock: 19

*Hors frais de port s'élevant entre 3 et 5 euros selon le pays d'expedition

Revue numérique

Titre Prix HT € TVA % Prix TTC Action
Poésie et Incarnation - pdf Gratuit pour tout le monde Télécharger