Poésie et Incarnation

N° 192 Juillet - Aout 2007 - Page n° 105

M. Gérard PFISTER Le coeur est un abîme

1 L'endroit du monde
L'abîme est toujours là, à portée. N'aie pas peur. Là est ta source, ta naissance. Ne crains pas de te confier à lui. Les yeux clos, la pensée silencieuse, le corps en jeûne. Dans les profondeurs du corps, l'abîme est une blessure qui ne se referme pas. Il est là : en lui tu vois, tu entends, tu sens.

Une fleur s'ouvre. Vois. C'est dans le mouvement le plus intime de la fleur vers son éclosion qu'il t'est donné de voir enfin. C'est quand toi-même tu deviens la fleur que, vraiment, la fleur s'ouvre.
 
L'illusion est de croire saisir les choses de l'extérieur. Alors qu'elles ne sont saisissables que dans l'intime jaillissement.
 
Tu cherches cet instant où te serait donnée enfin la vision. La réponse qui t'ouvrirait cet espace. Le sésame qui te permettrait l'accès. A l'extérieur, il n'y a que multiplicité, complexité. Tu voudrais pénétrer l'énigme. Voir de la vision du dedans. Voir de l'en deçà.
 
Dans le vide, le silence, la nuit du dedans, tout est possible. Ici rien n'a de fin ni de commencement. Ici est vraiment l'espace et la vision. Ne cherche pas ailleurs le royaume.
 
2 Profondeur
Où se situe cette profondeur, je ne sais. Nous y sommes. Nous sommes nous-mêmes cette profondeur.
 
Comment dire ce qu'elle est, où elle est. Nous sommes en elle, elle est en nous. Nous sommes cet abîme.
 
Le coeur est le nom de cette profondeur. De cet espace en deçà. Le coeur n'est pas un espace clos, mais infiniment ouvert. Le coeur est sans fond. Le coeur est un abîme.
 
Qui peut maîtriser son coeur? Qui peut le posséder? Le coeur a son règne sur nous, et nous lui sommes tout abandonnés. Le coeur a son trésor en nous, et nous lui sommes tout consacrés.
 
À la source unique je fais cette prière : de m'illuminer et dissiper les ténèbres de mon coeur. Qu'elle rende transparentes ces profondeurs en les libérant des brumes de mon être.
 
À la source unique je fais cette prière : qu'elle m'habite tout entier et me fasse selon son coeur. Car unique est la profondeur, unique doit être le coeur. Dans sa parfaite transparence est le passage vers l'abîme.
 
3 Apparitions
Tout est rayonnement, tout est mouvement. Toute image fixe est mensongère.
 
Rien n'est identique à soi dans l'incessant passage. Instants, apparitions. Visages toujours nouveaux de l'unique.
 
Ce rayonnement, qui pourrait l'arrêter, le maîtriser? En chaque instant laisse-le illuminer. Dans chaque visage laisse-le s'écouler.
 
En cette image, l'unique. Sous ces traits, en cette forme, l'unique. Sous nos regards éteints, toutes choses ne sont qu'apparitions.
 
Pourquoi s'étonner des révélations des voyants, quand nous- mêmes, à chaque instant, nous avons sous les yeux plus merveilleux encore ? Mais nos yeux sont aveugles et ceux qui voient nous paraissent insensés.
 
Pour un instant, nous pouvons les voir, ces incompréhensibles, ces fugaces apparitions, ces formes éphémères de lumière et de sang. Comme elles sont émouvantes, ces existences, comme elles sont merveilleuses !
 
Puis, ici, le rayonnement cesse. La lumière se résorbe en son noyau pour une autre apparition. Une chose, une vie a passé.
 
4 La prière
Nous ne savons pas prier. Nous n'en savons plus même le sens. A quoi bon demander? Et à qui? Sommes-nous dignes de demander aussi peu que ce soit?

Le sens de la prière n'est peut-être que cela : accepter de nous en remettre à un autre. Que la réponse ne dépende pas de nous.
 
Le sens de la prière n'est peut-être que cela : nous défaire de notre suffisance. Si telle est la seule efficacité de la prière, n'est-ce déjà assez ?
 
Peu importe ce que nous demandons, mais que nous le deman-dions. Que nous nous en remettions à un autre plutôt que de bander notre volonté pour l'obtenir.
 
Le sens de la prière n'est peut-être que cela : cet abaissement consenti, cette reconnaissance de plus grand que nous. La grandeur dans ce consentement.
 
La prière est acte d'humilité avant que d'être parole de foi. L'aveu du désespéré, qui dit l'anéantissement bien plus que l'adhésion.
 
La prière fait croire bien plus que la foi ne fait prier.
 
C'est dans le consentement à cette nullité que peut apparaître, inattendu, l'enracinement dans une foi.
 
Dans la prière cette soudaine reconnaissance d'un autre. Cette soudaine conscience d'un autre en nous qui, dans l'abaissement le plus profond, apparaît triomphante.
 
5 Une saveur
Que l'éveil ait lieu une seule fois, la liberté est définitive. À jamais existe un espace nouveau. L'unique espace.

Un mur est tombé et même si on ne franchit plus jamais sa limite, il est à jamais brisé.
 
Qu'avons-nous fait ? Qu'y aurait-il aurait à refaire ? Nous ne souvenons presque de rien. Une impression d'intense lumière. Une éblouissante blancheur.
 
Lointaine déjà. Si lointaine. Et pourtant si vive encore qu'on vou-drait sans fin la savourer dans la bouche comme un goût de pur espace.
 
Indéfinissable comme la saveur d'une eau très pure. La reconnais-sance de son pouvoir infini de nous désaltérer.
 
Si vivace dans la bouche qu'on voudrait pouvoir toujours l'inter-roger. Comme si cette simple saveur pouvait nous donner la réponse mieux qu'aucune pensée, aucun effort.
 
Illuminante, et invisible pourtant. Silencieuse, incompréhensible. Comme un goût d'éternité.
 
À peine une sensation. Une suggestion. Mais si puissante, si suave. Une sensation qui n'est peut-être qu'une sorte de présence du souvenir. Une forme de gratitude.
 
6 Neige
Royaume de neige. Toutes choses demeurent. Mais plus aucun homme pour s'identifier à elles.

Les choses sont là, sans personne. Seulement cette pure conscience, totalement abandonnée.
 
Miroir parfait de ce qui est. Grand oeil aveugle. Blancheur immense. Vision sans nul regard.
 
Pure conscience, sans personne. Pure vision dans la lumière sans limite.
 
Toutes choses intensément présentes. Plus irradiantes encore de demeurer dans cette vision. Et comme plus colorées, plus joyeuses.
 
Comme ce champ de neige qu'on voit à travers les arbres. Un seul instant. Cette vision qui nous dépossède de toutes choses. Les rend à la lumière.
 
Ainsi l'art dépouille toutes choses de nos habitudes. Les rend à la pure conscience. Toutes lavées, purifiées du sujet comme par une invisible neige.
 
Cette merveilleuse neige qui purifie la conscience comme elle lave toutes choses.
 
7 L'éternel
Je suis né, je suis mort avec chacun de vous. Avec la voix de cette flûte, qui s'élève et qui retombe. Avec ce silence, toujours vierge, toujours nouveau.

Nous sommes créatures de conscience. Non pas ceci ni cela : tou-jours au-delà. Non pas corps ou pensée : mais conscience de ce corps, conscience de cette pensée.
 
Créatures métaphysiques. Mais nous nous efforçons à chaque instant de l'oublier.
 
Le souffle lui a été donné, le souffle lui a été repris. Il s'est éveillé à la conscience du souffle et il s'est endormi.
 
Comme si le don n'était que pour cet éveil, cette reconnaissance. Pour cette gratitude.
 
Comme si l'éveil n'était que par ce don, cette perte. Par cette insuffisance.
 
Le souffle n'a pas cessé, la conscience n'a pas cessé. Le don, l'éveil n'ont pas de commencement, pas de fin.
 
8 Un souffle
Le souffle qui chacun nous anime est ce mouvement incessant jailli d'un abîme toujours se creusant, se vidant, vers la limpidité d'un ciel unique où il s'accomplit.

Va-et-vient incessant de l'abîme vers le ciel. Et pourtant pas un vent. À peine une brise, la plus légère.
 
Tu n'es rien d'autre que ce souffle. Ce qui n'a pas de commen-cement ni de fin. Ce qui toujours surgit de l'origine, toujours s'offre en son accomplissement.
 
Ce qui surgit de la terre. Ce qui s'écoule dans l'eau. Ce qui dans le ciel illumine.
 
As-tu cru un instant que ce souffle était tien? Que tu pouvais le diriger à ta guise ? Que tu en étais la source ? Que tu en étais le terme ?
 
As-tu cru un instant pouvoir le maîtriser, toi qui ne fus à son commencement ni ne seras à son terme ?
 
Il t'échappe, et c'est ce que tu ne veux pas voir. Tu t'écoules à chaque instant avec lui, et c'est ce que tu ne peux pas voir. Ta faiblesse native, et en toi l'inconcevable grandeur.
 
Liberté souveraine du souffle. N'essaie pas de le maîtriser. Goûtes-en la souplesse, le douceur. La calme immensité.
 
Le souffle descend entre tes lèvres, s'écoule de tes lèvres. Tes lèvres ne sont plus que le souffle est là encore.
 
Ce souffle qui caresse les hautes herbes est toi plus que tu n'es toi-même. L'éternel mouvement qui te porte à la lumière.
 
Figure de l'homme unique ployé, reployé en un unique mouve-ment, venu d'une origine inconnue, dans une lumière inconnue.
 
Un bouquet de tiges comme déjà sèches. Pâlies, lumineuses. Comme parfaitement abandonnées au mouvement.

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