Poésie et Incarnation

N° 192 Juillet - Aout 2007 - Page n° 115

M. Jean BASTAIRE Le présent éternel

L'autre monde parmi nous
L'autre monde est celui-ci, mais transfiguré. Non pas différent, d'une figure inconnue, mais rendue à sa vraie figure.

Passant au ciel, il devient beaucoup plus lui-même qu'il n'appa-raissait ici-bas. Il est infiniment mieux que nous ne l'appréhendions dans la pénombre.
 
Nous en avions parfois la vue directe, quoique insaisissable. Mais non, c'était bien avec nos yeux de chair que nous en contemplions la beauté.
 
Dans le silence des illuminations intimes, l'accent divin d'un paysage, d'un visage, d'un regard nous dévoilait l'éternité.
 
Le temps, le lieu, l'histoire n'étaient plus que gloire. Tout s'irradiait dans cet éclat. Une minute, tout était donné comme sauvé.
 
Impossible que ce temps éternel fût un leurre. Le leurre serait de perdre foi en sa réalité.
 
La mort libère la danse
Ne plus avoir que gratitude envers la terre qui meurt et disparaît, l'univers des visages et des lieux qui se brise et s'efface.
 
Aucun regret, ni nostalgie. Ce serait ensevelir les morts dans la tombe qui n'est qu'une porte, les entraver dans leur montée vers le ciel ouvert.
 
Leur victoire en serait retardée par le dernier blasphème de la souffrance et l'ultime dérision du néant. Cette gratitude en nous marque l'Avent de leur gloire, l'annonce de leur passage en Christ, le signe de leur entrée dans l'éternité.
 
Ce chant profond relaie le rire dont si souvent la terre qui meurt a réjoui le monde.
 
L'homme n'est pas seul à se réjouir. Toutes les créatures rient. Chacune selon son ordre danse devant l'arche au Seigneur. Mais leur danse est boiteuse.
 
La mort guérit l'élan. Toutes les créatures alors ruissellent de la grâce qui les a créées. Elles la rapportent au Créateur dans un tour-billon d'allégresse.
 
Comment ne pas unir notre joie à celle de toutes les créatures graciées?
 
Vacances éternelles
Les vacances dans la ferme de mon enfance, je savais qu'elles m'apportaient le paradis. Je n'avais pas besoin de le savoir. Je le vivais dans un trop plein de plaisir.
 
J'ai commencé à le penser quand cette coupe a commencé à se vider. À chaque retour, j'en buvais d'enivrantes gorgées. Je cultivais l'espoir qu'elle fût inépuisable.
 
Mais je voyais que son niveau baissait. Sa fraîcheur se mêlait d'une précarité croissante.
 
Jamais je n'y ai trouvé aucune lie. Le paradis restait limpide, mais il se tarissait à bas bruit sans que je pusse le retenir.
 
J'ai posé mon front sur cette terre qui mourait. J'ai prié pour elle, je l'ai baisée en signe de gratitude.
 
J'ai compris que la seule façon de la sauver n'était pas de la retenir au bord de la tombe, mais de l'offrir à l'éternité.
 
Il fallait que le paradis retourne en poussière, que sa détresse annule sa beauté pour que l'éternité le relève et lui rende sa gloire.
 
Ainsi ai-je découvert que je ne m'étais pas trompé. Les vacances de mon enfance m'annonçaient bien des vacances éternelles où tout ne serait plus qu'allégresse et paix.
 
L'aube sur la pourriture
La clé d'or de la mort nous ouvre aux exaucements que la terre attendait. Ils bondissent tous, joyeux, à notre rencontre.

Ils nous reconnaissent et nous saluent. Nous les reconnaissons avec bien plus d'émoi, car nous avions craint qu'ils fussent un leurre.
 
Eux savaient qu'il n'en était rien. Le dernier mot n'appartenait pas au doute. La jubilation était notre avenir.
 
Comment avions-nous cru au crapaud sanglant écrasé sur la route, à l'oiseau aux plumes écartelées sur la chaussée?
 
La mort semblait les supprimer. Mais leur beauté a résisté au mal. Elle défie le déni. Elle ressuscite dans la splendeur de Pâques.
 
Le mort vue de dos se retourne et offre un visage de lumière. Il ne faut pas en avoir peur. Elle est la servante du Seigneur.
 
Elle était venue pour moquer et détruire. Christ l'a baptisée pour exalter le jour.
 
De sa nuit naît une aube qui lave la pourriture. Il n'y a plus que la clarté.
 
L'affranchissement de la mort
Encore un peu de temps et ce sera la plénitude ouverte au sortir du malheur, donnée aux yeux encore emplis de larmes qui brilleront de joie.
 
La richesse pressentie ici-bas aura enfin sa gloire. La clémence du clair-obscur rayonnera de tout son éclat.
 
Le murmure de lumière distillé dans l'ombre déferlera en hosanna.
 
La victoire se manifestera par une tendre allégresse et l'humilité d'une jeunesse éblouie par le ciel.
 
L'innocence adulte, mûre à n'en plus mourir, resplendira sur le visage de cette terre enfin lavée de tout affront.
 
Les merles écrasés sur la route se relèveront, leurs plumes seront à nouveau lisses et leur bec vocalisera de fraîches bulles heureuses.
 
Les crapauds dont le sang a giclé sous les pneus se redresseront le soir pour offrir aux étoiles le goutte à goutte de leur chant.
 
Le monde entier louera Jésus par qui toute chair aura franchi la mort pour s'affranchir de mourir.
 
Le reposoir éternel
Tout donner de ce qu'on a reçu, tout rapporter au Père en une procession de louange.
 
Pas une goutte de joie qui ne soit omise, pas une larme de bonheur qui ne scintille entre nos cils.
 
Rien qui ne jubile au sein d'une ardeur extrême où le malheur se fond dans une gratitude émerveillée.
 
C'est notre moisson pour vous, Seigneur, que nous rentrons dans vos greniers.
 
Nos soins se sont unis aux vôtres pour accomplir la tâche. Rien n'est venu de nous qui n'ait passé entre vos mains.
 
Reposoir est le- ciel où nous engrangeons vos récoltes dans une totale assomption du temps.
 
Votre royaume accueille l'exultation de la terre nourrie par la résurrection de toutes les créatures sauvées.
 
Rien n'est perdu de ce qui devait en toutes célébrer votre amour sans faille et de tout temps alimenter cette liturgie sans fin.

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