Henri de Lubac. Le théologien à l'oeuvre

N° 103 Septembre - Octobre 1992 - Page n° 115

Gérard LECLERC L'invention de l'histoire

Gérard LECLERC

L'histoire est sans cesse présente chez le P. de Lubac. Historien de la théologie, il a aussi cherché à discerner la situation spirituelle de son temps, ce que rend possible la conscience d'une donnée fondamentale : l'invention de l'Histoire par le christianisme.

La première page, 115, et les deux dernières, 124 et 125, sont jointes.

L'HISTOIRE est présente dans la pensée du cardinal Henri de Lubac sous divers modes qu'il faudrait soigneuse ment distinguer. Elle l'est déjà sous le mode disciplinaire ou épistémologique, au sens où ce théologien profond est d'abord un historien de la théologie, qu'il n'a jamais cessé de parcourir selon la coordonnée du temps et du développement. Comment s'étonner que le portrait de Newman l'ait accompagné à son chevet des derniers mois ? Mais la tournure d'esprit de l'historien, le penseur en disposait en dehors du cadre strict de sa discipline propre. Elle se révélait aussi lorsqu'il s'agissait d'aborder de la façon la plus précise tel récit concernant la vie de l'Église — Vatican II par exemple, ou même sa propre existence. Dès qu'il s'agissait d'éclaircir un point controversé, il s'appliquait à être au plus près des faits et de leur signification, en les situant dans la plus exacte chronologie et en les restituant à leur généalogie. Il y fallait du jugement en plus d'une connaissance exhaustive, et celui-ci étonnait souvent par sa longanimité, sur tout lorsque l'auteur se trouvait en cause lui-même dans les séquences les plus douloureuses de ses années de persécution [[Sur ce sujet précis, on peut se reporter à son Mémoire sur l'occasion de mes écrits, Culture et vérité, 1989, mais aussi à cet essai de discernement sur l'attitude de l'Église pendant la seconde guerre mondiale, Résistance chrétienne à l'antisémitisme, Fayard, 1988.]]. Le second mode concernerait l'insertion personnelle du cardinal dans la trame historique contemporaine dont il faudrait

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... p.124 fondamentalement d'intention théologique, parce que son objet est moins d'étudier les métamorphoses de l'utopie que de montrer quelle tentation permanente consiste en l'idée de substituer à l'Eglise instituée par le Christ et fondée sur la succession apostolique, une nouvelle Église de l'Esprit, alors qu'il est impensable de séparer le Fils de l'Esprit. Précisément, cette tentation peut survivre à l'échec politique en s'investissant dans une entreprise qui se veut spirituelle et ne fait que s'insérer dans l'interminable postérité gnostique. Il s'agit toujours de dépasser l'Église du Christ par « un éclatement de ses structures présentes, mentales aussi bien qu'institutionnelles ». Cela peut aussi bien s'inscrire dans une logique de démythologisation que de remythologisation, avec dans ce second cas une nouvelle allégorisation qui renouera avec les mythes de toutes les religions de l'univers. Éventuellement, on évoquera encore le précédent d'Origène, ce grand exclu qui se voulut « docteur de la douceur et de la liberté ».

Quoi qu'il en soit, ces incursions dans une œuvre auront peut-être au moins suggéré à quel point le cardinal de Lubac n'a cessé de réfléchir à ce qu'il faut bien appeler le mystère de l'histoire, en termes plus théologiques que philosophiques, dans la mesure où la réalité même s'origine dans le dessein de Dieu sur l'humanité qui lui a conféré son contenu, sa substance de grains de plénitude inséparables de la totalité. N'est-il pas remarquable que la dernière grande œuvre de l'écrivain se situe précisément à l'intersection des trois modes de présence de l'histoire que nous avons reconnus dans sa pensée ?

Nous y retrouvons, en effet, d'abord l'historien au sens presque technique du mot, celui qui n'a cessé de poursuivre ses investigations dans le corpus intellectuel des vingt siècles de christianisme, celui auquel nous sommes redevables, par exemple, de ce beau Pic de la Mirandole [[Aubier-Montaigne, 1974]] d'une érudition toujours étonnante, et qui rend justice, comme dans le cas d'Origène, à un méconnu, fils fidèle de l'Église, injustement persécuté par la mémoire commune. Nous y retrouvons aussi l'insertion singulière du religieux, d'une indomptable fidélité, qui prend partie avec courage et sait s'opposer aux courants contraires qui risquent de pervertir la foi et l'espérance. Sur ce point précis, on pourrait rappeler également tout ce qu'il a écrit sur son ami Pierre Teilhard de Chardin en le défendant autant d'attaques qu'il estimait injustes que d'un « certain teilhardisme » qui le confisquait au service d'une mondanisation de la parousie. Enfin, la théologie de l'histoire commande le tout, elle explique à la fois une vocation intellectuelle particulière d'historien de la théologie et une insertion dans son temps d'une orthodoxie à la fois ouverte et inflexible. Et cette théologie n'est pas un canton, si vaste soit-il, des sciences religieuses ; elle est directement méditée au cœur de la foi de l'Église et de la mystique. Car il ne s'agit pas d'une dialectique, si savante et si subtile soit-elle, qui ne saurait éclairer l'intériorité véritable. Il s'agit d'un accès direct au « mystère pressenti ». « Combien la chose est plus frappante encore dans la dialectique concrète de l'histoire ! Le monothéisme religieux, celui-là même que nous devons à Israël et au Christ — ou, dans une faible mesure, les analogues qu'on observe ailleurs — s'allume au Foyer divin [[Sur les chemins de Dieu, Cerf, 1956.]]. »

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