Henri de Lubac. Le théologien à l'oeuvre

N° 103 Septembre - Octobre 1992 - Page n° 126

Jacques PRÉVOTAT Les évêques sous l'Occupation : un démenti du cardinal de Lubac

Jacques PRÉVOTAT

Brèves remarques sur un document attribué au P. de Lubac

« La Question des évêques sous l'Occupation », ce texte publié en février dernier par la Revue des deux mondes est-il réellement du P. de Lubac? L'intéressé a démenti en être l'auteur. Mais que sait-on de ce document controversé ?

Tout le texte est joint.

LE DOCUMENT que la Revue des deux mondes a publié dans sa livraison de février 1992, intitulé « La Question des évêques sous l'Occupation », et attribué à « Henri de Lubac s.j. » appelle de ma part quelques remarques. , Historien de métier, universitaire, j'avais été amené à solliciter un entretien auprès du P. de Lubac à propos de mes recherches, lorsque celui-ci était encore à Lyon, en 1972. Depuis, surtout après son établissement à Paris, les occasions de lui rendre visite étaient devenues plus fréquentes. Bien d'autres que moi ont bénéficié de ce privilège et pourraient témoigner, avec beaucoup plus de raisons, et de compétence, à propos de la pensée, de la psychologie, et de l'état d'esprit de ce grand théologien. Si j'interviens à ce sujet, c'est pour une raison unique : il se trouve que j'étais le seul qui, ayant eu connaissance de ce document, il y a plus de trois ans, avais pu le lui faire lire, et avais recueilli sa réaction immédiate. Voici, de façon détaillée, comment les choses se sont passées historiquement.

Après un séjour d'une semaine aux archives Jacques Maritain de Kolbsheim en mai 1987, le responsable du centre, M. René Mougel, qui m'avait accueilli dans les meilleures conditions de confort et de travail, m'adressa, le 10 juin 1987, une lettre à laquelle était jointe, en annexe, la photocopie de la première page dactylographiée d'un document, accompagné d'un post-scriptum de M. Mougel ainsi rédigé : «J'avais bien supposé (...) que vous connaissiez bien le P. de Lubac. Il se trouve que j'ai ici une note non signée, de 17 pages, sur la « question des évêques», et qu'une mention portée au crayon sur la première page attribue au P. de Lubac. » M. Mougel me demandait de m'informer auprès du P. de Lubac, ajoutant : «Je joins à cette lettre la copie de cette première page. » Le document portait, en haut et à gauche, la mention «Strictement confidentiel», souligné par un double trait composé de tirets accolés. La photocopie laissait l'impression d'un original aux lettres grasses, comme s'il s'agissait d'un papier pelure, utilisé avec du papier carbone, et donc du double d'un document, non de l'original. Le format de l'original, 21,8 X 31,9 cm, n'est pas celui qui était le plus couramment utilisé à l'époque. Convaincu que le texte était trop court (il comportait vingt-sept lignes, et non vingt-huit, en raison du caractère incomplet de la photocopie) pour permettre de porter une appréciation définitive, je le montrai cependant au cardinal de Lubac, qui le regarda rapidement, et me dit qu'il ne pouvait guère se prononcer, qu'il n'en conservait pas le souvenir, mais que l'état d'esprit qui se dégageait de cette page ne lui paraissait pas en contradiction avec ce qu'il pensait à l'époque, ajoutant que l'extrait donné était trop court. J'écrivis donc à M. Mougel la lettre suivante, le 28 juin 1987: «Je n'ai vu le P. de Lubac que la semaine dernière. Il ne peut ni infirmer ni confirmer qu'il soit l'auteur de ce texte. Il ne s'en souvient plus. L'extrait présenté est trop court. L'esprit qui se dégage du fragment donné n'est nullement en contradiction avec l'esprit qui était le sien à l'époque. C'est tout ce que je peux vous dire et tout ce qu'il m'a dit. »

Observons que la première page dactylographiée reproduit les trente premières lignes du texte de la Revue des deux mondes (pp. 68-69) et conserve un ton suffisamment modéré pour ne pas prêter à controverse.

Plus d'un an après, le 18 novembre 1988, je recevais de M. Mougel le texte intégral du document, accompagné de la précision suivante : «J'ai trouvé une note de Jacques Maritain, datant du 15 décembre 1944, où il rapporte que le P. Chaillet, rencontré à Paris, lui a promis 'un mémoire confidentiel écrit par le P. de Lubac et lui'. » Ce document de dix-sept pages confirmait qu'il s'agissait d'une copie sur un double au carbone et non de l'original. Renseignements pris à Kolbsheim, l'original comporte plusieurs feuilles plus claires que d'autres, comme si des pelures de deuxième frappe avaient été mêlées à des pelures de première frappe. Le document ne paraît donc pas homogène. Il comporte aux pages 4 et 14 deux retouches manuscrites où l'on ne reconnaît ni l'écriture du P. de Lubac, ni celle de Maritain. Enfin, à la page 15, ligne 7, il est question des « directives reçues de la hiérarchie » et non des « directives reçues à la hiérarchie » (Revue des deux mondes, p. 80, deuxième alinéa, huitième ligne [[Je remercie M. Poulat qui m'a communiqué cette observation.]]).

J'allai porter le document au cardinal de Lubac. Celui-ci, au bout de quelques jours, me le retourna annoté de sa main, au crayon, avec une série de points d'interrogation ou d'exclamation et quelques soulignements, soit dans le texte même, soit dans la marge. J'ai relevé dans les marges du document vingt-quatre points d'interrogation et neuf points d'exclamation. Trois annotations manuscrites figuraient également, dont deux seulement sont lisibles. La première, à la page 11 du texte dactylographié (p. 77 de la Revue des deux mondes) : « Qui ?» après le passage relatif à l'encyclique Mit brennender Sorge, devant les mots « un évêque ». (« Un évêque déclara qu'après avoir relu cette encyclique, il avait acquis la conviction qu'il ne s'agissait là que d'une question de politique religieuse... ») La seconde, plus difficile à interpréter, se trouve en page 12 du texte dactylographié (et p. 78 de la revue), et porte la mention (« ad. faussée» devant la phrase. (« On avait même vu en différents endroits certains 'internés administratifs' réclamant d'être jugés et destinés parfois à être acquittés, écartés des sacrements comme pécheurs publics, attendu que leur internement montrait bien qu'ils étaient en révolte contre le gouvernement ! etc. ») Une troisième mention, portée p. 16 (p. 81 de la revue), en face de l'anecdote relative à la réponse de l'évêque au pasteur, au sujet de la communion autour du Maréchal, porte un mot difficile à lire, qui pourrait être « Grotesque ».

Le document dactylographié m'était retourné, accompagné d'une carte de visite du cardinal de Lubac, dictée à son secrétaire, et datée du 23 décembre 1988. En voici le texte intégral :

Le cardinal Henri de Lubac vous remercie de votre lettre de vœux. Se réjouit de la visite que vous lui promettez. Par contre le cardinal souffre de voir votre flair d’historien complètement égaré à propos de ce pamphlet de 1944. Le cardinal n'a rien, ni dans le style ni encore moins dans le fond de ce libelle, de commun avec les textes qu'il écrivait auparavant dans le Témoignage chrétien clandestin. II ne veut avoir aucun contact avec ce M. René Mougel qui vous a si facilement abusé. Il espère que vous k détromperez rapidement. Il n'est pas loin de voir dans cette affaire un complot pour le compromettre.

Autrement le cardinal va bien et travaille continuellement malgré son infirmité.

II vous adresse ses vœux de Noël et de bonne année ainsi qu'à votre femme et aux enfants. Pour le cardinal, MARCEL AUDRAS, S.J.

 

Surpris par le ton et l'énergie de cette réaction, je n'ai pas envoyé à M. Mougel le démenti qui m'était demandé, préférant réfléchir et attendre. En revanche, lorsque M. Mougel me demanda par une lettre datée du 15 mars 1989: « Avez-vous pu interroger le cardinal de Lubac au sujet du mémoire confidentiel dont je vous ai confié le texte ? », je répondis, par une lettre datée du 20 mars 1989, en faisant connaître clairement le démenti du cardinal. Bien que je n'aie pas conservé copie de cette réponse, j'avais pris la précaution d'en transcrire la date sur la lettre de mon correspondant et le contenu en est resté très présent à ma mémoire. Sans doute est-il prématuré de se prononcer sur le fond de ce texte et sur son (ou ses) rédacteurs. Trop d'inconnues demeurent encore. Constatons par exemple que la mention « Lubac », sur la droite, en haut de la première feuille, ne saurait constituer une preuve assurée de paternité. Elle peut indiquer une provenance, il est vrai, mais elle peut aussi indiquer une destination, voire un simple transit. De plus, aucun document annexe, soit lettre personnelle, soit carte de visite, ne permet d'en authentifier l'origine. C'est un fait aussi que nous ignorons la date exacte de ce document, que nous ne savons pas s'il est déjà rédigé à la date du 15 décembre 1944, ou s'il doit l'être dans les jours qui viennent ; nous ne savons pas davantage qui est le véritable destinataire, nous ne disposons pas d'indice suffisant pour en déterminer le rédacteur. En tout état de cause, le carnet de Maritain lui-même invitait à la prudence puisqu'il parlait de deux auteurs, le P. de Lubac et le P. Chaillet. Enfin, aucune preuve formelle n'autorise à affirmer, malgré la vraisemblance, que ce texte soit bien le document confidentiel mentionné dans le carnet de J. Maritain. Il paraît donc bien difficile d'attribuer sans examen approfondi ce texte au seul P. de Lubac.

 

Sans aller plus avant ni entrer dans le fond du débat, je me bornerai à deux observations. La première consiste à reconnaître qu'on retrouve dans ce texte des tournures de phrase et des réflexions qui traduisent assez bien la pensée du P. de Lubac. Il est clair qu'il avait déploré, tout au long de la guerre, le manque de formation théologique et doctrinale qui poussait nombre d'évêques à ne pas distinguer avec une suffisante rigueur légalité et légitimité du pouvoir. Il s'agit là d'un thème qui lui était cher, et sur lequel il est souvent revenu. En revanche, il est difficile d'imaginer qu'un homme aussi soucieux de rigueur, aussi maître de sa langue, répondant de surcroît à « une haute invitation » ait pu se laisser aller à ce style relâché et ait à ce point substitué l'anecdote au raisonnement [[Je dois, entre autres judicieuses remarques, cette constatation au P. Michel Sales, qui connaît d'autant mieux ce dossier, qu'il a vivement encouragé le cardinal de Lubac à publier son livre Résistance chrétienne à l'antisémitisme. Souvenirs 1940-1944, Paris, Fayard, 1988.]]. Un élément de comparaison nous permettra d'y voir plus clair. Il s'agit du texte rédigé par le P. de Lubac dans le dernier Cahier du Témoignage chrétien clandestin au printemps 1944, peu de temps avant le débarquement, intitulé « Nouveaux Machiavels ». Ce texte n'a jamais été publié : les circonstances ont empêché sa parution avant la Libération, il n'a été imprimé qu'à l'automne 1944, et n'a circulé qu'en un très petit nombre d'exemplaires, à partir du printemps 1945 [[Je remercie Renée Bédarida qui m'a donné ces indications et qui est l'auteur de Les Armes de l'Esprit. Témoignage chrétien (1941-1944), Paris, Éditions Ouvrières, 1977, cf. p. 202, n. 3.]]. Le contraste est éclatant avec le document de Kolbsheim. D'une implacable rigueur théologique, et d'une vigoureuse densité de pensée, très typique de la manière du théologien, « Nouveaux Machiavels » condamne avec une extraordinaire fermeté l'antisémitisme, mais s'achève sur une note irénique, précisément à propos du jugement sur le comportement de l'épiscopat. Le ton en est proche des cinq dernières lignes de l'article publié par la Revue des deux mondes, où l'on retrouve, semble-t-il, l'inspiration directe du P. de Lubac.

Une dernière précision me parvient de Kolbsheim, au moment de clore ce récit. A la date du let juin 1945, Jacques Maritain a noté sur son carnet : « Visite à Mgr Montini. Je lui remets le mémoire secret du P. de Lubac sur les évêques français. » Un double du document figure également dans les papiers de Maritain relatifs à son ambassade auprès du Saint-Siège, dans une chemise, datée de 1945, sur la couverture de laquelle on peut lire « Correspondance avec le département (personnelle) ». Voilà qui laisse ouverte la question d'une possible transmission de l'ambassadeur de France près le Saint-Siège au Quai d'Orsay, ou au contraire, d'une volonté du Quai d'Orsay de faire connaître à l'ambassadeur un document jugé important.

On pourrait multiplier les hypothèses dans l'état actuel de l'information : le document visait-il à répondre à la demande formulée par une haute autorité ecclésiastique ? Dans ce cas, il serait plausible de découvrir l'original dans les archives vaticanes. L'ambassadeur de France l'aura-t-il plutôt communiqué à titre amical à Mgr Montini en vue de l'informer de ce que pouvait penser un courant de l'opinion française ? Dans ce cas, il ne pourrait s'agir d'un document officiel et peut-être le trouverait-on dans les archives personnelles de Mgr Montini [[La question relevait plutôt de Mgr Tardini, secrétaire pour les Affaires ecclésiastiques extraordinaires, comme le relève Émile Poulat, « Pardon de Dieu et mémoire des hommes », Revue des deux mondes, avril 1992, p. 28.]]. Quoi qu'il en soit, le problème de sa provenance demeurerait entier, comme celui, répétons-le, de sa date exacte. Reste le fait que Maritain semble l'attribuer sans une apparence de doute au P. de Lubac. Il avait certainement ses raisons propres de le penser. Peut-être aura-t-il, comme le suggère Étienne Borne (La Croix du vendredi 6 mars 1992), placé sous le nom d'un des plus illustres représentants de la résistance spirituelle lyonnaise, un document collectif rédigé à Lyon.

Il serait également nécessaire de savoir par quelle voie ce texte lui est parvenu. Pourquoi toute mention du P. Chaillet a-t-elle disparu ? Comment, si le P. de Lubac a transmis ce texte, l'a-t-il fait parvenir ? Avec un mot d'explication ou sans aucun signe propre à le repérer ? Quels indices ont permis d'éclairer et ont servi à forger la conviction de l'ambassadeur de France ? Bref, bien des incertitudes demeurent à propos d'un document dont l'origine est loin d'être claire et dont le caractère d'ensemble paraît bien composite.

Encore une fois, il paraît invraisemblable d'attribuer la rédaction de ce texte au seul P. de Lubac. Mais il convient ici surtout de souligner la réaction du principal intéressé, qui, mis en présence de ce document, en a — c'est un fait historique — formellement rejeté la paternité.

Une dernière observation s'impose. Le démenti donné par le cardinal de Lubac en décembre 1988 date d'environ vingt-six mois après l'hémiplégie qui l'avait atteint en octobre 1986. Une question vient à l'esprit : son état de santé lui permettait-il de se prononcer en toute connaissance de cause ? Disposait-il de la plénitude de ses moyens intellectuels ? Tous ceux qui l'ont connu et approché pendant cette période ont été témoins de ses difficultés considérables d'élocution, mais tous peuvent témoigner du maintien de sa présence d'esprit, de sa parfaite compréhension de ce que chacun lui disait, de son aptitude à répondre avec une parole, certes embrouillée, mais que le recours au dictionnaire qu'il conservait près de lui et dans lequel il pointait le mot que l'interlocuteur ne saisissait pas, parvenait à rendre tout à fait intelligible. Le dialogue était donc devenu plus long et plus difficile, mais il demeurait possible et, j'ajoute, enrichissant. Le médecin consulté sur son cas est, à cet égard, très explicite. Le P. de Lubac n'avait pas de lésion du centre de la parole, mais avait été victime d'une atteinte des centres moteurs. Il n'avait, à proprement parler, aucun trouble du langage ; il avait un trouble de l'articulation que les médecins appellent « anarthrie », et ses facultés intellectuelles étaient demeurées, de ce fait, intactes. On peut donc accorder toute confiance aux démarches intellectuelles et aux propos qui ont été les siens après l'accident dont il a été victime en octobre 1986.

« La Question des évêques sous l'Occupation », ce texte publié en février dernier par la Revue des deux mondes est-il réellement du P. de Lubac? L'intéressé a démenti en être l'auteur. Mais que sait-on de ce document controversé ?

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