Les leçon d'un étonnement
Quelques réflexions sur l'interview du cardinal Walter Kasper
Mgr Jean-Pierre Batut, membre du comité de rédaction de Communio
Dans l’interview que Communio vous propose sur ce même site, le cardinal Walter Kasper partage le regard d’un évêque théologien sur la récente visite du Pape Léon XIV en France, et plus largement sur la situation de l’Église dans notre pays et la redécouverte de la foi qui semble s’y esquisser. Le fait que cet évêque théologien soit allemand n’est pas le moindre des mérites de ce document : on y trouve une distanciation mêlée d’étonnement devant les paradoxes de la France, à la fois laïque et « fille aînée », capable de rassembler des foules immenses pour accueillir le successeur de Pierre et, quelques jours plus tard, de manifester sa désespérance dans des combats de rue d’une rare violence.
D’entrée de jeu, le cardinal, note qu’il n’existe pas encore « d’analyses fiables et détaillées des motifs qui poussent des non baptisés à se faire baptiser ». À vrai dire, si le motif premier est la rencontre de Dieu dans le Christ, il ne peut qu’échapper à nos analyses ; et nous sommes forcés de reconnaître à quel point le phénomène dont nous sommes témoins nous prend de court et défie toutes nos explications. Il en va mutatis mutandis comme de l’apôtre Pierre et ses compagnons de la circoncision, pris de court (littéralement « mis hors d’eux-mêmes », exestèsan) devant la « pentecôte des païens » qui survient chez Corneille au chapitre 10 des Actes des Apôtres : « Comme Pierre parlait encore, l’Esprit Saint fondit sur tous ceux qui écoutaient la parole. Et tous les croyants circoncis qui étaient venus avec Pierre furent stupéfaits (exestèsan) de voir que le don du Saint-Esprit avait été répandu aussi sur les païens » (Actes 10, 44-45).
Faisant écho aux propos du pape Léon lui-même, le cardinal Kasper déclare n’avoir jamais cru à une prétendue « perte du besoin de Dieu » ou de la capacitas Dei chez nos contemporains. Ce n’est donc pas d’un nouveau besoin de Dieu qu’il nous faut nous étonner, mais de l’étonnant regain de puissance qu’il connaît aujourd’hui. Nous-mêmes ne sommes pas plus experts pour réveiller ce besoin de Dieu quand il est enfoui, que pour manifester l’évidence de son existence à travers nos comportements comme à travers nos projets pastoraux. C’est pourquoi le cardinal souligne avec sagesse que ce dont nous sommes témoins requiert en premier lieu de notre parte l’humilité : « le mouvement qui pousse vers le baptême ne résulte pas de nos programmes ecclésiaux et de nos actions ; il nous est offert de manière surprenante et inattendue. » D’autant plus surprenante et inattendue que ce renouveau – ou cette embellie – survient en un temps où les révélations de scandales et de crimes sexuels commis par des représentants de l’Église sont tombées dru et nous ont accablés – comme si la grâce de Dieu manifestait avec prédilection sa puissance là où l’humanité charrie les pires immondices…
Il est un autre phénomène sur lequel on ne réfléchit pas assez : un certain christianisme culturel, loin de favoriser la rencontre de Dieu, semble paradoxalement la rendre plus difficile. A contrario, nombre de catéchumènes arrivent aujourd’hui chez nous à partir d’une absence quasi-totale de culture chrétienne : celui qui a créé toutes choses ex nihilo paraît priser la tabula rasa qui prévaut de plus en plus chez nos candidats au baptême. Walter Kasper recourt à ce propos à la distinction entre Volkskirche et Entscheidungskirche : une Église de tradition à bout de souffle et une Église de décision personnelle qui renaît des cendres de la première.
Cela ne signifie certes pas qu’il faille désormais tenir pour dépassée la catéchèse classique, ni surtout la transmission de la foi à l’intérieur de la famille : les premiers catéchistes des enfants demeureront toujours leurs parents. Mais cela signifie sans nul doute que certaines dimensions institutionnelles de l’Église doivent être questionnées, dans la mesure où elles pourraient la faire apparaître comme un rouage parmi d’autres de l’architecture sociale et politique : le cardinal souligne à juste titre ce point, qui est sans doute celui où la situation de l’Église en France et en Allemagne diffère le plus – non seulement parce que la « laïcité à la française » demeure une énigme pour nos voisins, germaniques en particulier, mais aussi parce que le statut social des Églises est plus établi outre-Rhin qu’il ne l’est chez nous.
La dernière partie de l’entretien est consacrée au discours prononcé à Metz, proposant un « voyage qui commence aux racines de l’Europe, pour aboutir à son présent et se tourner vers l’avenir ». On n’a peut-être pas assez remarqué que le Saint-Père avait soigneusement évité dans son discours de parler directement des « racines chrétiennes de l’Europe ». À cette expression qui a trop suscité de stériles polémiques, il a préféré des voies de contournement qui disent la même chose, mais en jetant des ponts entre ce qui relève de la foi et ce qui relève d’une culture de l’accueil et de l’écoute, du dialogue et du respect mutuel : à la suite du titre « Aux racines de l’Europe pour la paix et l’unité », on trouve « redécouverte [des] racines et ouverture du dialogue avec l’autre », ou encore « redécouverte créative de nos racines et, en même temps, écoute attentive de l’autre ». Le cardinal, à son tour, souligne que les fondements de l’Europe sont universels et que, pour cette raison, ils la rendent capable de s’enrichir par l’intégration de nouveaux groupes ethniques.
Au bout du compte, si le successeur de Pierre se garde de jamais évoquer les racines sans les affecter d’un complément, c’est sans doute parce qu’en christianisme elles sont ancrées dans le ciel : « c’est en haut qu’il faut chercher ce qui sauve du naufrage » dirons-nous avec Rémi Brague. Le naufrage, précise Kasper, serait le retour à la pire des barbaries ; et le salut – mais l’allemand ne distingue pas les deux termes –, ce ne peut être qu’un espoir qui demeure ouvert à l’espérance.