Quand la foi est redécouverte :
Le pape Léon XIV à Paris, Lourdes et Metz
Un entretien avec le cardinal Walter Kasper mené par Jan-Heiner Tück, rédacteur en chef de l’édition allemande de Communio.
La France connaît un étonnant renouveau : des milliers d’adultes demandent le baptême, des jeunes se remettent à chercher un sens à leur existence. Dans un entretien avec Jan-Heiner Tück, le cardinal Walter Kasper revient sur la visite du pape en France et évoque l’essor des baptêmes, la protection de la vie, la nécessaire conversion de l’Église et les racines chrétiennes de l’Europe.
Jan-Heiner Tück : La situation de l’Église en France diffère de celle de l’Église en Allemagne. La France est depuis longtemps marquée par la laïcité – et, dans le même temps, nous assistons depuis quelques années à une augmentation étonnante du nombre de baptêmes d’adultes : durant la seule Veillée pascale 2026, plus de 13 000 adultes ont reçu le baptême. Le pape Léon XIV lui-même s’en est dit surpris. Que cherchent ces personnes dans l’Église – et pourquoi maintenant ?
Cardinal Walter Kasper : L’augmentation du nombre de baptêmes d’adultes que l’on observe depuis quelques années, parmi lesquels de nombreux jeunes, est étonnante et – comme l’a lui-même dit ouvertement le pape Léon XIV – surprenante. À ma connaissance, il n’existe pas encore d’analyses fiables et détaillées des motivations qui conduisent des personnes non baptisées à demander le baptême. Il faut donc, pour l’instant, répondre avec prudence à la question de savoir ce qui pousse ces personnes. On sait toutefois que la France moderne a déjà connu des réveils religieux à l’époque du romantisme, au XIXe siècle et durant l’entre-deux guerres. Avec prudence, sans généraliser, on peut donc dire que, dans notre monde postmoderne ou d’une modernité tardive devenu si difficile à comprendre et traversé par les crises, les jeunes en particulier éprouvent une faim et une soif de sens et d’orientation auxquelles ils ne trouvent pas de réponses qui les convainquent dans la politique, l’économie, la science ou les médias. C’est ainsi que l’Église est redevenue intéressante pour beaucoup.
Tück : Face à cette évolution surprenante, que dites-vous du diagnostic d’une indifférence religieuse largement répandue ? La sécularisation progressive ne nous a-t-elle pas conduits trop rapidement à supposer que l’homme moderne avait perdu le besoin de Dieu ? Et que signifie ce regain ponctuel d’intérêt pour la foi au regard de la conviction chrétienne selon laquelle l’homme porte en lui une ouverture à Dieu, une capacitas Dei ?
Kasper : Le diagnostic d’une indifférence religieuse largement répandue, selon lequel les gens auraient perdu le besoin de Dieu, et qui repose sur des sondages ponctuels, ne m’a jamais convaincu. Lorsque je demande à quelqu’un : « Que signifie Dieu pour toi ? Que te dit-il ? », je dois, dans le dialogue, chercher patiemment à comprendre ce qu’il entend par « Dieu », ce qu’il n’en comprend pas ou ce qu’il en comprend de travers, mais aussi ce qu’il porte éventuellement en lui, consciemment ou inconsciemment, plus ou moins implicitement, sous d’autres termes ou d’autres images. En tant que théologien, je suis convaincu que l’homme, créé à l’image de Dieu, porte en lui une capacitas Dei. Mais, en tant que théologien, je sais également que cette image de Dieu inscrite en nous peut être blessée, déformée, endommagée, voire étouffée et cachée – et qu’elle l’est généralement dans une société sécularisée –, mais qu’elle peut être réveillée et guérie par la grâce sanctifiante de Dieu, à travers des expériences nouvelles, bouleversantes, heureuses ou douloureuses, ou encore par des conversations qui invitent à réfléchir. En définitive, c’est Dieu lui-même qui aime chaque être humain et qui, pour ainsi dire, cherche à gagner chacun à lui. Nous pouvons y contribuer avec discrétion, non pas en premier lieu par des paroles et des arguments, mais par le témoignage de notre propre vie, qui doit être accueillant et communicatif, et qui est une mission confiée à chacun d’entre nous. Enfin, je sais en tant que théologien – et je l’expérimente moi-même – que nous n’en finissons jamais avec la question et la quête de Dieu, parce que Dieu est infiniment plus grand que ce que nous pouvons penser de lui.
Tück : Nous observons actuellement en France une évolution fondamentale : on passe d’un christianisme que l’on a, pour ainsi dire, hérité à une foi à laquelle les personnes adhèrent consciemment. Que peut apprendre l’Église en Allemagne de cette évolution ?
Kasper : Nous ne pouvons pas dire pour l’instant si l’évolution que nous observons en France conduira à un changement fondamental. Mais nous pouvons l’espérer et le souhaiter aussi pour nous-mêmes. On peut même dire que la sécularisation moderne n’a pas été et n’est pas seulement négative : elle a eu pour effet positif de faire de la croyance en Dieu, autrefois allant de soi dans la société, une option (Charles Taylor). Ainsi, une Église de chrétienté peut devenir une Église de décision personnelle. En Autriche, qui était jusqu’à récemment considérée comme un pays catholique, on observe des phénomènes similaires, quoique dans une mesure beaucoup plus faible, et ils ne sont pas totalement absents chez nous, en Allemagne. Le pape a eu raison de dire qu’il ne suffit pas de rester là, béatement, comme de naïfs bienheureux face à cette évolution. La situation constitue un défi pour l’Église. Le baptême ne suffit pas. Il faut proposer des formes de catéchèse, c’est-à-dire d’initiation à la foi, ainsi qu’aider à l’intégration de ceux qui arrivent ou reviennent dans l’Église ; inversement, nous devons écouter ce que les nouveaux baptisés ont à nous dire et à nous demander. Tout cela peut renouveler et vivifier la vie de l’Église.
Tück : Regardons la première étape du voyage du pape : Paris. Lorsque le pape Benoît XVI s’est rendu en France en 2008, il avait pu reprendre la formule de « laïcité positive » forgée par Nicolas Sarkozy. Le président Sarkozy entendait par là une laïcité qui ne considère pas la religion comme une menace, mais reconnaît sa voix et sa contribution à la société. Cela semble avoir changé depuis. Comment décririez-vous aujourd’hui les relations entre l’Église et l’État en France ?
Kasper : Je ne peux pas répondre précisément à cette question, car je ne connais pas suffisamment les évolutions récentes en France. La laïcité, consacrée par la loi en 1905, est passée au cours du XXe siècle d’une attitude hostile à une relation plus positive entre l’État et l’Église. Si j’ai bien compris le pape Léon, il a expliqué lors de son séjour en France que la laïcité pouvait aussi être comprise positivement, puisqu’elle permet un dialogue entre l’État et l’Église. Il existe également une coopération concrète entre l’État et l’Église : les grandes et impressionnantes cathédrales médiévales appartiennent à l’État, qui les met à la disposition de l’Église pour la liturgie. Lorsque Notre-Dame a failli être détruite par un incendie dévastateur en 2019, l’Église n’aurait pas été en mesure d’assumer seule, en quelques années, la restauration, tant sur le plan technique que financier. De même, la visite du pape n’aurait pas été possible sur le plan de l’organisation et, notamment en matière de sécurité publique, sans l’aide de l’État et des collectivités locales. La situation allemande est très différente de la situation française. Chez nous, on parle d’une séparation imparfaite entre l’État et l’Église, dans laquelle les relations entre les deux sont juridiquement régies par le concordat du Reich de 1933 et par plusieurs concordats conclus avec les Länder ; l’État reconnaît à l’Église un statut juridique et met notamment à sa disposition des facultés de théologie dans les universités publiques. Avec la diminution du nombre de membres de l’Église catholique comme des Églises protestantes, le poids des Églises a changé ; d’autre part, il faut notamment inclure d’une certaine manière les communautés musulmanes, ce qui n’est pas toujours facile, mais est indispensable pour permettre une coexistence pacifique. Les relations entre l’Église et l’État, aussi bien en France qu’en Allemagne, ne constituent pas une réalité figée, mais sont, dans une certaine mesure, une réalité flexible.
Tück : Lors de sa rencontre avec le président Macron, le pape Léon XIV a recherché le dialogue tout en évoquant très clairement la dignité et le caractère inviolable de toute vie humaine. Était-ce, selon vous, le langage approprié pour un pape qui s’adressait au chef d’une République laïque ? Ou Léon XIV aurait-il dû, compte tenu des positions politiques de M. Macron en matière de protection de la vie, exprimer une opposition encore plus nette ?
Kasper : J’ai l’impression que le pape, sans chercher à polariser, a employé les mots justes et appropriés. Il n’a pas parlé en homme politique, mais, comme cela relève de sa mission, il a clairement exprimé le message de l’Évangile concernant la dignité et le caractère inviolable de la vie. Une telle parole de contradiction doit être possible dans une démocratie libérale. Elle reconnaît l’ordre étatique, tout en constatant que la suppression, par l’État, des sanctions pénales dans le cas présent ne signifie pas automatiquement qu’un acte devient moralement permis. De manière analogue, le pape Léon s’est également exprimé, à propos de son pays d’origine, les États-Unis, sur la question de la politique migratoire qui y est menée.
Tück : En France, les évêques s’expriment clairement en faveur de la protection de la vie, sans sembler craindre d’être accusés de proximité politique avec les forces de droite ; en Allemagne, la crainte d’une telle récupération est davantage présente. Quelles conséquences cela doit-il avoir pour l’Église en Allemagne ? Doit-elle faire entendre sa voix en faveur de la protection de la vie, indépendamment de ceux qui défendent politiquement la même position ?
Kasper : Ce qui vient d’être dit vaut évidemment aussi pour la question de la protection de la vie chez nous, en Allemagne. La protection de la vie, en particulier au début et à la fin de l’existence, est parfaitement claire à la lumière de l’Évangile et ne doit pas être dissimulée ou passée sous silence pour des raisons politiques. Ces paroles d’avertissement doivent toutefois être accompagnées d’actions concrètes, par exemple par le conseil, l’accompagnement et une prise en charge globale, par des crèches comme par la médecine palliative et les soins palliatifs. Pour cela, il faut de nombreux bénévoles, hommes et femmes, qui se tournent avec empathie vers les personnes et les accompagnent.
Tück : Lorsque la cathédrale Notre-Dame a brûlé en 2019, la catastrophe a souvent été interprétée comme le symbole du déclin du christianisme en Europe. Aujourd’hui, le pape Léon XIV est le premier pape à visiter la cathédrale reconstruite depuis l’incendie. Notre-Dame pourrait-elle désormais être davantage le symbole d’une nouvelle visibilité et d’un renouveau du catholicisme que celui du déclin du christianisme ?
Kasper : Tout d’abord, la catastrophe de l’incendie de Notre-Dame de Paris n’a pas été comprise en premier lieu comme un signe du déclin du christianisme, mais aussi, par des athées et des agnostiques, comme une catastrophe nationale et comme le signe, voire le risque, de la disparition d’un lieu commun de l’histoire et de la culture françaises, dont le christianisme est absolument indissociable. Ensuite, la catastrophe a été un avertissement symbolique : ce n’est pas seulement Notre-Dame qui brûle, c’est aussi « l’Église qui brûle » (Andrea Riccardi). La reconstruction rapide et réussie constitue donc à la fois un signe d’espérance national et ecclésial.
Tück : Lors de la messe en plein air à Paris, quelque 700 000 personnes ont participé à la liturgie avec le pape, parmi lesquelles un nombre particulièrement important de jeunes. Lors de la messe, Léon a parlé de la « soif de sens, de vérité et d’accomplissement » qui habite le cœur de chaque être humain. N’est-ce pas un contrepoint au diagnostic selon lequel rien ne manque là où Dieu manque – et, en même temps, une clé pour comprendre l’essor étonnant des baptêmes en France ?
Kasper : Dire que rien ne manque là où Dieu manque est une formule superficielle, dont Friedrich Nietzsche lui-même avait perçu la banalité dans son ouvrage Le Gai Savoir (1882), lorsqu’il annonçait la mort de Dieu. Dans la préface de son œuvre majeure Ainsi parlait Zarathoustra (1885), il écrit un chant moqueur sur le « dernier homme », qui ne ressent plus aucun désir et ne voit plus aucune étoile dans sa vie : « Pas de berger et un seul troupeau ! Chacun veut la même chose, chacun est pareil : celui qui pense autrement va volontairement à l’asile. » Ce que l’on appelle parfois l’essor des baptêmes en France constitue en effet un contrepoint et une réponse à de tels propos.
Tück : Lors de la messe, Léon a appelé au témoignage missionnaire. A-t-il ainsi repris et mis en œuvre de manière exemplaire le « primat de l’évangélisation » souligné par le pape François ?
Kasper : Oui et non. Oui, parce que le mouvement des baptêmes en France semble confirmer la mélodie fondamentale entonnée déjà par Jean XXIII, puis par Paul VI et tous les papes qui ont suivi jusqu’à François avec l’exhortation apostolique La Joie de l’Évangile. Mais non, parce que le mouvement des baptêmes n’est pas le résultat d’une programmation ou d’une action ecclésiale : il nous a été donné de manière inattendue et surprenante. Nous devons maintenant, comme je l’ai déjà dit, rattraper autant que possible et avec tact le retard pris dans l’évangélisation.
Tück : À Lourdes, deuxième étape du voyage, les mosaïques de Rupnik dans la basilique du Rosaire ont été entièrement recouvertes juste avant la visite du pape – notamment par égard pour les personnes victimes d’abus sexuels. Dans le même temps, le pape Léon y a repris l’appel « Pénitence ! Pénitence ! Pénitence ! » en l’appliquant à l’Église elle-même. N’est-ce pas un signe fort que la conversion de l’Église implique aussi de se séparer de choses qui sont devenues, pour les victimes, le symbole d’un échec de l’Église ?
Kasper : Le scandale des abus sexuels et leur dissimulation sont sans aucun doute un signe de l’échec de l’Église, qui pèsera probablement encore longtemps sur elle et pour lequel l’Église doit faire pénitence et se convertir. Le pape Léon a certes quelque peu relativisé l’idée d’une cause systémique au sein de l’Église et remis davantage au premier plan la responsabilité personnelle des auteurs. Il n’en a pas moins repris l’appel à la pénitence de manière très explicite et insistante. Cela vaut également pour l’artiste mosaïste, mondialement connu, Marco Rupnik, mis en cause pour des abus, qui a réalisé de vastes compositions en mosaïque dans la basilique du Rosaire à Lourdes et qui sont devenues un scandale pour les victimes d’abus. Un jugement définitif de l’Église n’a pas encore été rendu. Les victimes d’abus attendent surtout du pape qu’il prononce une parole définitive et claire dans l’affaire Rupnik.
Tück : À Lourdes, Léon a également défendu la dignité de la personne malade et souffrante contre toute logique de « rédemption par la mort ». Face au suicide assisté, est-ce là le message chrétien décisif : c’est précisément l’être humain faible, dépendant et souffrant qui possède une dignité inaliénable et ne doit jamais être considéré comme un poids pour les autres ?
Kasper : La solidarité avec les personnes qui, en raison de la maladie et de la vieillesse, sont faibles, dépendantes et souffrantes appartient au cœur même du message biblique, et particulièrement du message de Jésus. Les délivrer de leur souffrance en les aidant à choisir librement la mort relève, selon l’enseignement de l’Église, d’une fausse miséricorde et constitue une contradiction avec le service de la vie. Grâce à la médecine palliative moderne et à des soins palliatifs attentifs et humains, il est possible de leur offrir une dernière période de vie précieuse et accomplie, avant qu’elles ne soient finalement rappelées à Dieu.
Tück : À Metz, troisième étape du voyage, ville au passé particulier, le pape a d’abord participé à une rencontre interreligieuse. À cette occasion, quarante ans après la première rencontre interreligieuse de prière pour la paix à Assise, un appel interreligieux au dialogue et à la paix a été adopté. Comment évaluez-vous cet appel commun ?
Kasper : Je ne peux pas encore porter un jugement définitif sur le surprenant « Appel de Metz pour le dialogue et la paix ». Il entend désarmer les paroles et les cœurs et rejeter clairement toute violence ou oppression commise au nom de la religion. Des chrétiens catholiques, orthodoxes et protestants, des musulmans, des juifs et des bouddhistes de France l’ont signé comme une « boussole de l’espérance » au dernier jour du voyage du pape en France. La situation actuelle du monde est si complexe et si dangereuse que chaque pas, même modeste, les uns vers les autres et les uns avec les autres, peut trouver des imitateurs et devenir ainsi un pas vers la paix dans le monde.
Tück : Au centre des congrès de Metz, le pape Léon a ensuite prononcé un discours en présence du président de la République et de hauts représentants politiques. Dans cette allocution, il a évoqué non seulement Robert Schuman, mais aussi les racines chrétiennes de l’Europe. Comment ces racines peuvent-elles aujourd’hui prendre une nouvelle importance dans une société multiculturelle ?
Kasper : Le discours du pape sur l’Europe était véritablement un grand discours, comme on n’en avait plus entendu depuis un certain temps. Il proposait une analyse claire, quoique parfois sévère, de la barbarie croissante et du mépris du droit international, mais il ne voulait pas susciter le pessimisme : il voulait donner de l’espérance. Les fondements de l’Europe sont universels et peuvent s’ouvrir à de nouveaux peuples, qui peuvent à leur tour les enrichir. Le dialogue ne signifie pas renoncer à son propre moi ; il élargit notre regard et l’enrichit. Il n’appartient pas au pape de formuler des propositions politiques concrètes ; il peut montrer les fondements communs sur lesquels il est possible de poursuivre la construction, et il veut donner courage et espérance.
Tück : Quelle impression générale retirez-vous du voyage du pape en France ? Dans quelle mesure a-t-il permis de faire apparaître plus clairement les contours du pontificat sur le plan de son contenu ?
Kasper : Ce voyage de trois jours, avec un programme extrêmement chargé, a été un plein succès. Il a non seulement renforcé le profil personnel du pape en tant que chef de l’Église universelle, mais il a aussi donné à l’Église une voix dans le monde, qui a été entendue. Le voyage a montré que l’Église n’est pas arrivée au terme de son histoire en Europe ; elle se trouve à un tournant et relève les nouveaux défis, sans renoncer à sa propre identité, avec sympathie et empathie, au service des personnes, en particulier des plus faibles, et ose rappeler leurs responsabilités aux puissants. Le pontificat du pape Léon veut servir à la fois la paix intérieure de l’Église et la paix dans le monde.