Sois sage, ô ma douleur...„

M. Vincent CARRAUD
La souffrance - n°80 Novembre - Décembre 1988 - Page n° 11

La double revendication contemporaine du droit au plaisir et du droit à l'abolition de la souffrance est contradictoire : elle méconnaît la nature commune du plaisir et de la douleur, en laquelle se joue habituellement la relation à son propre corps.

La première préoccupation qu'impose la souffrance n'est pas la question de son sens : question capitale mais seconde, qu'il faut laisser au discours philosophique de l'achèvement d'un ordre rationnel du monde, ici embarrassé. Elle n'est pas davantage celle de la valeur, décisive mais également seconde, qu'il faut laisser au discours théologique en son périlleux devoir de distinguer, parmi les souffrances, celles qui, offertes et souffertes, ont fonction rédemptrice. Il s'agit de vivre avec elle, et, si possible, de bien vivre avec elle. A la douleur, qui est nôtre, nous avons affaire. Ici tous les trucs sont bons, et tous les essais légitimes qui visent un exister accoutumé à la souffrance. Montaigne en appelle à la Nature : la logique du corps est celle de l'accoutumance. Comme aimer, pâtir rend patient et la patience fait triompher de la souffrance, fût-elle la plus vive. Il faut apprendre à souffrir, apprendre à désengager une âme trop étroitement jointe à un corps. Car la douleur rend sensible l'étroitesse de l'union de mon corps et de mon âme. Je ne dirige pas mon corps selon quelque modèle technique, je n'y suis pas logé ainsi qu'un pilote en son navire. La Sixième Méditation, après les Essais, fait droit à ce que la nature m'enseigne : douleur, faim, soif, c'est-à-dire les vécus ordinaires de l'union de l'âme et du corps. Il n'y a pas de gestion technique des « commodités » que je remarque «par un certain sentiment de plaisir» ou des « incommodités par un certain sentiment de douleur ». Le plaisir et la douleur relèvent de la vie (nature), de la coutume, de la conscience confuse de soi. Et sans doute le temps de la souffrance a-t-il sa nécessité — Montaigne retrouve l'Ecclésiaste : « Le mal est à l'homme bien à son tour. Ni la douleur ne lui est toujours à fuir, ni la volupté toujours à suivre ». [...]

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