Sciences, culture et foi

N° 48 Juillet - Aout 1983 - Page n° 20

Hervé BARREAU La foi devant trois idées de la science : scientisme, positivisme, réalisme

La confrontation entre la science et la foi ne devient profitable que si l'on précise les interprétations successives qu'historiquement la science a données d'elle-même.

Les deux premières pages, 20 et 21, sont jointes

CE sont les adversaires de la foi chrétienne qui posent l'alternative science/foi. Ils utilisent à cette fin les oppositions traditionnelles et quelque peu sommaires entre le savoir et l'opinion, l'évidence rationnelle ou sensible et l'argument d'autorité, le courage intellectuel ou moral et la crainte. On ne peut s'empêcher de penser que, s'ils simplifient de cette façon les deux termes de l'alternative, qu'ils veulent radicale, entre l'attitude scientifique et l'attitude croyante, c'est qu'ils ont besoin d'une telle opposition pour justifier leur propre refus de la foi et de la religion. On comprend alors que, s'ils veulent se contenter des ressources de la raison humaine livrée à elle-même, ils ne peuvent que se fier. à la science, qui reste la seule certitude qui soit, pour eux, atteignable et communicable.. Mais la dénonciation qu'ils font de ce qu'ils appellent «l'idéologie religieuse » passe elle-même, chez les croyants, pour l'expression d'une « idéologie antireligieuse », et, à ce titre, elle ne peut guère impressionner ces derniers. Ceux-ci sont conscients du fait que leur foi a d'autres racines que la connaissance scientifique, qu'ils peuvent partager avec les non-croyants ; mais il ne leur viendrait pas à l'esprit qu'en optant pour la première ils ont, d'une façon ou d'une autre, rabaissé la seconde. Il leur apparaît d'ailleurs que l'alternative que certains tentent de leur imposer est toute moderne et qu'au Moyen-Age, par exemple, c'est la foi chrétienne qui s'est chargée, par le moyen de ses représentants, de transmettre la science grecque dans la plupart des pays européens, de même que la foi musulmane s'en est chargée dans les pays méditerranéens. Beaucoup de cultures ont vécu ou vivent encore dans l'harmonie de la foi et de la science, et on ne voit pas au nom de quel critère de vérité on pourrait leur en faire grief.

Quel que fût le régime de cette harmonie qui a prévalu dans le passé, les croyants d'aujourd'hui sont cependant très conscients du fait que l'harmonie (p.20) ancienne a été brisée et qu'il ne servirait à rien d'ignorer une situation culturelle aussi patente. Plutôt que de s'interroger une fois de plus sur les raisons historiques de cette brisure, il est sans doute plus intéressant de se demander comment la séparation moderne a été vécue et peut encore se poursuivre, au cours d'une histoire où la science, en se modifiant, a suscité à son égard des conceptions différentes, tout comme la foi chrétienne d'ailleurs, en affrontant des situations culturelles changeantes, a suscité des théologies diverses. Envisager de cette façon une cohabitation, dont, pour certains, on sait bien qu'elle restera un affrontement, n'est pas céder à je ne sais quel relativisme historique où, par soumission à des idéologies passagères, les vrais problèmes se trouveraient noyés. A moins d'être hégelien ou marxiste, on n'est pas obligé de croire à un devenir universel de l'esprit, qui dicterait, d'époque en époque, à la science et à la religion ce qu'elles doivent être et la manière dont elles doivent s'associer. Tout au cours de l'histoire il apparaît, au contraire, que la science, en s'enrichissant, garde les caractères de la connaissance scientifique, dont il est possible seulement de se faire une conception plus ou moins ambitieuse, tout comme la foi, en s'approfondissant, garde les caractères de l'adhésion religieuse, qui est appelée à prendre d'elle-même une conscience plus totale. Ainsi, la réflexion sur la science a suffisamment progressé depuis le début de la science moderne pour qu'elle amène les croyants tout comme les non-croyants à prendre à l'égard de la science des attitudes différenciées, qui sont loin de pouvoir se réduire à l'alternative simpliste plus haut rappelée. Ce qui est manifeste aujourd'hui, c'est que, si un débat doit se poursuivre entre la science et la foi — et il est normal qu'un tel débat existe entre des formes vivantes de la culture —, cela ne peut être que par la médiation d'une philosophie de la science et éventuellement d'une philosophie religieuse (laquelle est bien difficile à distinguer d'une théologie quand son porteur est croyant). C'est cette médiation qui peut assurer à ce débat une signification précise, dont l'incidence culturelle peut être très importante. On se contentera donc ici de relever trois formes possibles de ce débat sensé, formes qui seront prélevées dans le cours de la science et de la philosophie modernes, et qui seront concrétisées, autant que possible, par des figures historiques.

Scientisme et fidéisme

La première conception philosophique moderne relative à la science est de considérer celle-ci comme la meilleure expression possible de la réalité, de telle sorte qu'on puisse affirmer qu'elle énonce la vérité de ce à quoi elle touche. C'est une attitude que beaucoup jugent un peu naïve, mais qui est encore très partagée, en particulier chez les scientifiques, et à laquelle il faut reconnaître au moins une raison : ce qui est scientifiquement établi est provisoirement irréfuté, même si c'est, en principe, réfutable. Il n'est donc pas irraisonnable de tenir ce qui est scientifiquement établi pour vrai, même si l'on ne sait pas exactement dans quelles limites, de droit ou de fait, une telle vérité se trouve à l'abri de l'erreur. N'est-il pas clair, en effet, que si l'on était toujours soucieux de limiter les connaissances au cercle étroit où leur validité s'atteste dans le raisonnement logique ou l'expérience acquise, il (p.21) faudrait désespérer de l'entreprise scientifique, qui repose sur des mathématiques dont la validité logique est indémontrable, et qui n'a d'intérêt que dans la mesure où elle peut prévoir au-delà de ce qui est déjà fermement établi par l'expérience courante ou par les lois expérimentales du niveau le plus bas ? Si les chrétiens, en particulier, font confiance aux témoignages exceptionnels qui leur permettent d'adhérer à ce qu'ils reconnaissent, par inspiration intérieure, comme le salut de l'homme, pourquoi ne feraient-ils pas- confiance, mutatis mutandis, sans crédulité excessive, mais aussi sans scrupule paralysant, aux arguments et aux preuves qui, dans l'état présent de la science, se présentent non seulement comme les plus solides, mais également comme les plus intéressants ?

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Hervé BARREAU

 

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