Résurrection de la chair

N° 87 Janvier - Février 1990 - Page n° 102

Dominique NOTHOMB Culture traditionnelle africaine et notion chrétienne du péché

Dominique NOTHOMB

Les cultures africaines du Rwanda et du Tchad distinguent plusieurs catégories de fautes l'interdit, le défendu, l'acte méchant ... ). Toutes ces catégories voient en la faute une rupture de l'harmonie du monde et des solidarités humaines. C'est une des tâches de la théologie africaine de montrer que la faute est en réalité un péché, c'est à dire la rupture de l'alliance avec Dieu.

 Le cardinal  Hans‑Urs von Balthasar, dans son dernier article paru dans cette revue, notait :

 « On rencontre les notions de «faute » et de réparation Partout où existent une conscience personnelle et un ordre social: aussi bien dans les religions asiatiques... que dans les religions africaines qui ont une conscience aiguë de la honte et de la faute surtout par rapport à la communauté, mais où s’exprime également le sentiment de troubler l’harmonie collective du monde et des forces qui y règnent » (1).

A quel point cette observation d'un théologien qui n'a pas vécu en Afrique, sonne juste, c'est ce que voudrait démontrer cette brève réflexion. Au cours des vingt‑et‑une années que j'ai passées au Rwanda, cette question de la faute, telle que la culture traditionnelle la concevait, a fait l'objet de plusieurs études (2). Depuis dix ans que je suis au Tchad, les constatations recueillies ici ont largement confirmé, en les nuançant et les enrichissant, celles que j'avais faites là‑bas (3). On aurait cependant tort de les généraliser trop vite à l'ensemble des cultures traditionnelles de ce pays, et encore moins de l'Afrique noire. On peut présumer toutefois que les notions glanées dans les deux aires culturelles ci‑dessus mentionnées se retrouvent, grosso modo, dans beaucoup d'autres de ce continent ‑ et peut‑être plus largement encore.

 

(1) Communio, XIV, 1, janv.‑févr. 1989, p. 28.

(2) Par exemple: «Un humanisme africain », Lumen Vitae, Bruxelles, 1965, p. 103­104. Mieux: « La notion du péché en culture rwandaise », dans Théologie et pastorale au Rwanda et au Burundi, Bujumbura, 1968, n. 6, p. 230‑243. « La conception rwandaise du mai moral », dans Revue de Psychologie des peuples, 21 trim. 1968, p. 157‑17 1.

(3) Très sommairement dans Je crois à la rémission des péchés, Cahiers de la Vigne, Bruges, 1986, n. 4, p. 106‑117

 

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On ne peut aborder l'étude de la notion de la faute morale dans une culture donnée qu'à partir d'une vision globale de l'existence humaine, et du monde, et plus précisément de la conception que cette culture propose de la fin ultime de l'homme, des valeurs morales promues par cette tradition et des critères de moralité dont elle se sert pour déclarer bon ou mauvais tel acte humain (ou tel acte de Monime). Je ne puis entreprendre ici un exposé de ces divers présupposés, ce qui exigerait, pour les traditions culturelles que j'ai pu étudier, de longs développements (4). La présente contribution se situe dans des limites très étroites. Elle vise à proposer une sorte de typologie des actes qualifiés de mauvais, tels que les concevaient (et les conçoivent encore) la culture rwandaise d'une part, celle de l'ethnie ngambay d'autre part, dans la mesure où elles n'ont pas subi l'influence chrétienne (ou musulmane) (5).

 

Assez souvent, dans les études publiées sur ce sujet (6), on classe les actes mauvais en distinguant les diverses personnes, ou communau­tés, contre lesquelles ils sont commis: la famille, le village, les personnes sacrées, la communauté ethnique ou nationale, les ancêtres, les puissances invisibles, voire (peut‑être) le « Grand Dieu ». Classification commode, mais qui en reste à la surface des choses. J'en propose ici une autre, qui se base sur la manière dont les actions censées mauvaises « fonctionnent », à savoir selon ce qui est requis pour qu'elles soient considérées comme ayant été commises, quelles en sont les conséquences, comment celles‑ci se produisent, quel ordre de valeurs elles perturbent, et, en conséquence, comment peut se faire le rétablissement de l'harmonie brisée (la faute étant, dans tous les cas, la rupture d'une harmonie donnée.

 

(4) Voir, par exemple. « Un humanisme africain ». cité dans la note 2 p. 41‑54. 149­184. 240‑242. etc. « Mœurs bantoues. mœurs chrétiennes ». dans Parole et Mission. 1969, p. 320‑332. « Possibilité et nécessité d'une morale chrétienne du type "ntu'». dans Au cœur de l’Afrique. Bujumbura. 1969. ri. 5. p. 237‑253. Voir également: Mbambi Monga‑Oliga: « Aspects de la morale Zaïroise traditionnelle » dans Ethique et société. Kinshasa, 1980. p. 267‑280. qui se réfère à d'autres auteurs. Pour le Tchad, plus particulièrement l'ethnie Ngambay. Louis Drainait. "iwibolistne religieux dans l’Ethnie Ngamba". Ottawa. 1976. p. 42‑5 1.

(5) Opération difficile pour un observateur d'aujourd'hui. Les coutumes et le langage. donc les idées ainsi véhiculées. évoluent. A chaque moment de la recherche. il faut se demander si la donnée recueillie est authentiquement pré‑chrétienne. Il arrive, dans certains cas, qu'un Africain soit moins bien placé pour. opérer ce discernement, car la mutation culturelle s'opère en lui. parfois à son insu. Il objective donc plus difficilement ce qu'il vit intensément.

(6) Par exemple Waswandi Ngoliko. dans « Langage hamartiologique erilolo dans la société africaine, et le sens chrétien du péché » dans Revue Africaine (le Théologie. Kinshasa. Vol. 12. n. 23‑24. avr.‑oct. 1988. p. 139‑172. spécialement p. 150‑163.

 

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Dans les publications élaborées à l'époque de mon expérience rwandaise, m'inspirant des travaux de l'abbé Alexis Kagame (7), je comptais deux espèces différentes d'actions réputées mauvaises selon les traditions de ce peuple. Depuis que j'ai pris contact avec l'ethnie ngambay, au sud du Tchad, la typologie s'est enrichie et comporte désormais six types distincts d'actes fautifs. Rétrospectivement, je pense qu'elles peuvent se vérifier également dans la zone culturelle rwandaise, et sans doute dans d'autres encore.

Cette typologie fonctionnelle offre une grille d'interprétation qui s'avère être très utile lorsqu'on confronte, comme nous le ferons, mais trop sommairement, la conception traditionnelle des actes morale­ment mauvais avec la notion biblique de « péché ».

 

La transgression de l'interdit

Le mot « interdit», tel que nous l'utilisons ici, est un terme technique (8). Il faut absolument en distinguer le sens de celui qu'il a dans le langage courant, ou de celui proposé dans les dictionnaires (9). Pour procéder avec précision, énumérons les traits essentiels qui constituent l'interdit.

L'interdit est évidemment une loi négative: elle oblige à ne pas poser tel acte. Cette loi est médiatisée, voire fixée, par la coutume. Elle a parfois comme origine un fait historique (connu ou non) d'où on a déduit une causalité (10), ou une expérience malheureuse dans le domaine de l'hygiène, ou encore la malveillance d'une catégorie de

 

pp. 274‑28 1.

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