La souffrance

N° 80 Novembre - Décembre 1988 - Page n° 42

George CHEMPARATHY La conception hindoue de la souffrance

George CHEMPARATHY

Pour l'hindouisme, la souffrance repose sur la loi fondamentale du Karma, dont Dieu ne peut que surveiller l'exécution : chacun subit les conséquences de sa vie antérieure. Nul «problème », donc. Dans le christianisme, Dieu choisit en Jésus-Christ de subir la souffrance qui résulte du péché.

 Les deux premières pages, 42-43, et les deux dernières, 54-55, sont jointes.

L'UN des concepts clef de la pensée indienne est sans aucun doute celui de souffrance. Ce concept imprègne la pensée indienne à un tel point que chaque aspect de la vie est censé être affecté par la souffrance. Les trois principales religions originaires de l'Inde — l'Hindouisme, le Bouddhisme et le Jainisme — ont fait de la souffrance le thème central de leur pensée religieuse et philosophique en faisant de la libération le but ultime de l'existence humaine ; cette libération signifie avant tout la délivrance totale et définitive de toute souffrance. Dans ce qui suit, nous nous limiterons à quelques réflexions sur le concept de souffrance, tel que l'ont compris les penseurs hindous de l'époque classique. Après avoir étudié l'origine, la nature et le sens de la souffrance selon ces penseurs, nous ferons quelques brèves remarques d'un point de vue chrétien.

L'origine de la souffrance

Selon les penseurs hindous, l'apparition (comme la disparition) de la souffrance est soumise à une loi immuable de causalité, dite loi du Karma. Cette loi stipule que chacun recueille les fruits de toutes ses actions, bonnes ou mauvaises. Pour comprendre la conception hindoue de la souffrance, il est indispensable de connaître quelque peu le fonctionnement de cette loi. Le mot «Karma» (nom provenant de la racine sanskrite kr qui signifie « agir, faire») veut dire action ou acte. Limité à l'origine au sens d'acte rituel, le mot a acquis un sens plus large, englobant tous les actes d'une personne, en pensée, parole ou actions. Si les actes proprement dits cessent une fois accomplis, leurs fruits n'apparaîtront que beaucoup plus tard, en grande partie lors de l'une des renaissances ultérieures. La longue période de temps qui sépare les actes de leurs fruits dans une autre vie ne s'explique qu'en supposant l'existence d'une entité intermédiaire qui naît des actes et qui continue d'exister jusqu'à ce qu'on en recueille les fruits, en sorte que soit maintenue la relation de causalité entre les actions et leurs fruits. On suppose donc que les actions bonnes produisent des mérites, et les mauvaises des démérites. A leur tour les mérites produisent le plaisir, et les démérites la souffrance. Le mot « Karma » désigne l'ensemble des mérites et des démérites d'une personne à un moment donné de son existence. On suppose que les mérites et les démérites sont attachés à l'âme de quelqu'un comme le sont ses qualités, ou encore à un corps subtil qui accompagne l'âme tout au long des réincarnations jusqu'à la délivrance du cycle des vies transmigratoires. Une fois produits leurs fruits sous forme de plaisirs ou de souffrances, ces mérites et démérites disparaissent sans laisser de trace.

 

Comme la plupart des actes ne produisent leurs fruits que dans une vie ultérieure, et comme il est indispensable d'avoir un corps pour faire l'expérience du plaisir ou de la souffrance, la doctrine du Karma implique nécessairement celle de la transmigration des âmes [[Bien que cet article se fonde sur des textes sanscrits des systèmes classiques de pensée hindoue, pour des raisons pratiques, aucune référence n'y est faite, et aucun terme technique sanscrit n'est fourni.

Parmi les nombreuses publications sur le karma et la renaissance, on peut signaler quelques-unes des plus récentes : W.D. O'Flaherty (éd.), Karma and Rebirth in Classical Indian Traditions, University of California Press, Berkeley et al., 1980; R.W. Neufeldt (éd.), Karma and Rebirth : Post Classical Developments, SUNY Press, 1986 ; C.A. Keller (éd.), La réincarnation : théories, raisonnements et appréciations, Lang, Berne et al., 1986 ; S.S. Rama Rao Pappu (éd.), The Dimensions of Karma, Chanakya, Delhi, 1987.]]. D'après les penseurs hindous, la transmigration des âmes ou réincarnation peut se faire à différents niveaux d'existences : soit comme dieu (à ne pas confondre avec Dieu, avec un grand D, celui que les croyants admettent comme cause efficiente de l'origine, de la conservation et de la dissolution de l'univers), soit comme être humain, comme animal ou comme plante. Le niveau d'existence que l'âme doit prendre lors d'une réincarnation est déterminé par la loi du Karma : il dépend de la nature et de la quantité de joies et de souffrances dont l'âme est destinée à faire l'expérience dans sa prochaine existence ; celles-ci à leur tour dépendent de l'état de maturation du Karma à ce moment-là, et des fruits de joie ou de souffrance qu'il est alors prêt à porter. Le Karma ayant atteint la maturité détermine non seulement l'état de la prochaine vie, (dieu,

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8, 17-18 ; 2 Corinthiens 4, 17). Le chemin de la souffrance est celui qui conduit à la gloire.

De plus, l'histoire du Christianisme offre beaucoup d'exemples de souffrances qu'on ne peut expliquer par la théorie pénale. En particulier les souffrances et privations endurées volontairement par des chrétiens en réparation pour leurs péchés, ou pour le bien des autres, vivants ou morts, ou, surtout, par amour pour le Christ. Ce qui a permis aux martyrs chrétiens d'autrefois de subir des tortures et une mort cruelle, et à des chrétiens d'aujourd'hui de supporter, par milliers, la persécution pour leur foi, cela ne peut être expliqué en terme de péché et de punition, mais plutôt en terme d'amour ardent pour le Christ, qu'ils veulent suivre jusqu'à la Croix. Persuadés que le Christ a souffert et est mort par amour pour eux, ils veulent rendre cet amour en partageant ces souffrances autant qu'il est possible.

Dans la vision hindoue de la souffrance, toute souffrance est punition méritée pour le mal accompli dans les vies passées, et donc il y a dans ce monde une stricte justice. Cependant le chrétien peut se poser la question de savoir si on peut parler de juste rétribution dans la conception hindoue. Car après tout, nous n'avons aucun souvenir des péchés que nous sommes censés expier. On peut difficilement appeler cela juste. On pourrait plutôt se demander avec J.G. Herder comment parler d'expiation si un homme qui se comporte comme un tigre, se réincarne ensuite dans un vrai tigre, comme punition du mal qu'il a fait (cf. Manu, XII, 58-59 ; 67). En fait, dénué de conscience, le vrai tigre peut continuer à tuer sans le moindre remords. De toutes façons, la prétendue justice, dans le système hindou, repose sur des présupposés, comme la loi du Karma et celle de la réincarnation, qui sont totalement en dehors du domaine de la vérification et de l'expérience, et que donc on doit croire d'une foi aveugle. On doit cependant ajouter que la vision hindoue de la souffrance est utile au chrétien en lui rappelant qu'il y a une part de vérité dans l'idée de souffrance comme rétribution. Mais le chrétien ne saurait, comme l'hindou, réduire toute souffrance à une rétribution pénale.

LES conceptions hindoues et chrétiennes de la souffrance peuvent avoir certaines similarités ; cependant, ces similarités apparentes cachent plusieurs différences essentielles, qui proviennent de leurs visions d'ensemble, qui sont profondément différentes, en particulier en ce qui concerne l'origine, la nature et la destinée finale de l'homme. La conception hindoue de la souffrance ne peut se comprendre que sur le fond de la doctrine de la loi du Karma, qui gouverne le cours de l'histoire et de l'homme. La conception chrétienne, d'autre part, est fondée sur l'idée selon laquelle l'homme est créé par Dieu qui, comme Seigneur de l'histoire, gouverne le cours de l'univers avec la providence d'un père. Si la conception hindoue est dominée par la loi d'une nécessité immuable, la conception chrétienne souligne l'opération de la grâce divine, offerte à tous les êtres humains, sans tenir compte de leurs mérites, ainsi que le pardon que Dieu accorde aux pécheurs. Ce qui est central, dans la conception chrétienne de la souffrance, c'est, avant tout, l'image du Christ sur la croix, folie pour les Grecs, scandale pour les Juifs, et contradiction pour les hindous (ainsi que pour les bouddhistes et les jaïns), mais symbole d'amour, d'espérance et de rédemption pour le chrétien, symbole qui donne une signification entièrement nouvelle à toutes les souffrances humaines.

 

(traduit de l'anglais par Pierre Julg et Rémi Brague) (titre original : « The hindu view of suffering »

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