Editorial: théologie du peuple et pastorale populaire

Théologie du peuple et pastorale populaire

Jean-Robert Armogathe et Andrés Di Cio

Depuis l’élection du pape François, il est souvent question de la « théologie du peuple » : or cette réalité argentine est ignorée, ou méconnue, en Europe. L’Église d’Argentine a en effet développé une théologie du peuple (il serait plus exact de dire : une théologie de la pastorale populaire) qui se distingue de, voire s’oppose à la version marxiste de la théologie de la libération1: elle privilégie l’unité d’un peuple et de sa culture religieuse, et tout spécialement celle des pauvres . En effet le débat culturel et politique de cette théologie avait comme interlocuteur prioritaire non pas le marxisme, comme dans d’autres pays du continent, mais cette forme particulière de mouvement qu’est le péronisme, autour de la personnalité controversée de Juan Domingo Perón (1895-1974).

Les théologiens les plus importants de la théologie argentine, Rafael Tello, Lucio Gera et Juan Carlos Scannone ont été occultés, en Europe, par l’accueil offert au courant central de la théologie de la libération, celui des théologiens d’inspiration marxiste. La théologie du peuple était reléguée comme une version étrangère à ce courant marxiste qui a reçu en Europe un accueil privilégié.

Le cardinal Bergoglio, archevêque de Buenos Aires, a bénéficié des rencontres avec les théologiens argentins et a contribué à accroître la réception de la théologie de la pastorale populaire, en étant le principal rédacteur de la Déclaration d’Aparecida (2007)2, comme dans sa propre expérience pastorale à Buenos Aires. Le programme que constituent l’exhortation romaine Evangelii gaudium de 2013, et plus encore peut-être l’exhortation post-synodale Querida Amazonia de 2020, reprend les analyses de fond de cette théologie: une Église « en sortie », qui a le courage de rejoindre toutes les périphéries qui ont besoin de la lumière de l’Évangile ; la paroisse comme « présence ecclésiale sur le territoire, lieu de l’écoute de la Parole, de la croissance de la vie chrétienne, du dialogue, de l’annonce, de la charité généreuse, de l’adoration et de la célébration » ; l’affirmation d’« une “hiérarchie” des vérités de la doctrine catholique, en raison de leur rapport différent avec le fondement de la foi chrétienne » (Vatican II, Décret Unitatis redintegratio, sur l’œcuménisme, n. 11), l’option pour les pauvres comme catégorie théologique avant d’être culturelle, sociologique, politique ou philosophique.

Je répète ici pour toute l’Église ce que j’ai dit de nombreuses fois aux prêtres et laïcs de Buenos Aires : je préfère une Église accidentée, blessée et sale pour être sortie par les chemins, plutôt qu’une Église malade de la fermeture et du confort de s’accrocher à ses propres sécurités4

Querida Amazonia s’articule autour de quatre « grands rêves » : social, culturel, écologique et ecclésial. Le « rêve » est, dans le langage commun, l’espace du désir, de l’aspiration plus profonde et plus libre, où se révèle le cœur de l’homme. Il peut être un rêve utopique, d’un projet futur qui ne se réalisera jamais, mais il peut aussi être la représentation esthétique d’un idéal qui illumine le présent.

La rédaction francophone a jugé important de consacrer un cahier à ce courant de pensée si proche du pape François. La difficulté était double : rendre clairs et ordonner les éléments parfois confus d’une pensée buissonnante et les rendre compréhensibles pour des lecteurs francophones5. L’Amérique latine est une réalité complexe, riche de contrastes et féconde en théologiens originaux. La réception européenne de cette réalité est passée pendant longtemps par le prisme d’une pensée unique marxiste ou marxisante. Les théologiens argentins n’ont pas bénéficié du réseau qui a répandu en Europe des traductions de la Théologie de la libération. Il a donc fallu identifier les principaux acteurs et préciser la terminologie : on ne peut que renvoyer le lecteur aux documents publiés, en particulier au volumineux Document de la Conférence d’Aparecida6.

Le choix a été fait de retenir trois « dossiers » : une approche générale avec la grande présentation historique de Carlos Hoevel et l’étude particulière du syntagme peuple fidèle (Massimo Borghesi), une présentation (par Virginia Azcuy, Guillermo Rosolino, Fabricio Forcat) des trois principaux théologiens de ce courant (Gera, Scannone, Tello), et enfin la rupture historique entre l’interprétation marxiste et la Théologie du peuple (un article fondamental de Clodovis Boff paru en 2007) et sa postérité dans le document post-synodal de 2020 sur l’Amazonie (Francesco Borba). Les différences qu’on pourra relever entre les auteurs reflètent l’état controversé de la question.

Juan Carlos Scannone, sj (1931-2019) est un théologien majeur : formé en Allemagne, enseignant à la Grégorienne puis en Argentine (où il fut le professeur de Jorge Mario Bergoglio), il est le principal théoricien de la Théologie du peuple, une théologie inculturée dans la sagesse populaire présente et reconnaissable dans l’ethos culturel de la religiosité populaire, non seulement catholique « mais qui est partagée par les autres confessions chrétiennes et les autres religions “abrahamiques”, et même par de nombreux non-croyants humanistes ». Nous avons traduit une réflexion inédite (de 2008) qui présente les thèses fondatrices de sa pensée.

Autre figure marquante, Lucio Gera (1924-2012), d’origine italienne, ordonné prêtre en 1947, enseigna de 1957 à 2010 la théologie dogmatique et pastorale à l’Université catholique de Buenos Aires. Il fut salué à sa mort par le cardinal Jorge Bergoglio, archevêque de Buenos Aires, comme « un maître en théologie » : il le fit ensevelir dans la cathédrale. Il fut un des principaux rédacteurs, en 1969, du document no 6 de la Déclaration de San Miguel qui permit d’appliquer en Argentine les Documents de Medellín. Il a développé l’option préférentielle pour les pauvres à partir de la pauvreté du Christ. Il s’est attaché à défendre la religiosité populaire, comprise comme le noyau d’une culture, structurée autour de la question du sens de la vie, de la convivance et de la mort.

La pastorale populaire a été mise en œuvre par Rafael Tello (1917- 2002). La publication posthume de ses écrits a révélé l’intense acuité doctrinale de ce prêtre, animateur de pastorale pour la jeunesse, réduit au silence de 1979 à sa mort, mais cité par le pape François dans une note de l’exhortation post-synodale Christus vivit (2019). Tello a fait de la pastorale populaire le noyau d’une évangélisation orientée non seulement vers le peuple mais à partir du peuple lui-même: 

Dans la pastorale populaire, il y a une évaluation positive et une grande confiance dans le peuple, sa culture et sa foi qui le constituent comme sujet capable d’action historique.

Tout choix suppose des mises à l’écart, et donc de grands regrets : les limites d’un cahier et les difficultés évoquées ci-dessus expliquent les lacunes et les raccourcis. Mais le résultat, élargi par les documents disponibles en ligne et les éléments de chronologie et de bibliographie, ne devrait pas trop déformer le contenu doctrinal de la Théologie du peuple, si peu connu en Europe.

L’option pour les pauvres désigne bien une option pour leur libération, mais surtout une option pour leur religion (« une Église pauvre pour les pauvres » 13) : face à une culture « éclairée », d’empreinte laïciste, qui représente une menace mortelle pour la situation religieuse de l’Amérique latine, la Théologie du peuple argentine se distingue par son insistance sur la culture populaire latino-américaine et sa religiosité. Option pastorale, elle est aussi une théologie politique insérée dans un contexte singulier.

Les auteurs des contributions originales de ce cahier enseignent tous (sauf Massimo Borghesi) en Amérique du Sud, Argentine, Brésil, Chili, et sont reconnus comme d’éminents connaisseurs de la Théologie du peuple. La préparation de ce cahier francophone a bénéficié de la collaboration fraternelle de la rédaction argentine.


1 Juan Carlos SCANNONE, sj, La théologie du peuple. Racines théologiques du pape François, Lessius, 2017 ; et ici.

2 À l’occasion de la Cinquième conférence du CELAM ; les quatre précédentes avaient eu lieu à Rio (1955), Medellín (1968), Puebla (1979) et Santo Domingo (1992).

3 Pape FRANÇOIS, Evangelii Gaudium, n. 49.

4 D’où le recours à deux tableaux chronologiques.

5 Ces documents se trouvent tous aisément en ligne, en traduction française.

6 Rafael TELLO, La Nueva Evangelización : Anexos I y II, Buenos Aires, Agape, 2013, p. 58 sv. On lira aussi les réserves exprimées par Carlos HOEVEL.

7 Pape FRANÇOIS, Evangelii Gaudium 198.


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