L'avenir du monde

N° 61 Septembre - Décembre 1985*

Editorial : Avons-nous quelque chose à dire?

Rémi Brague: La vérité vous rendra libres

La vérité est à la fois ce qui éclaire les choses (rend les objets visibles) et nous met en lumière (nous rend visibles à nous-mêmes) : puissance illuminante et confondante, la vérité n'a pas alors pour contraire l'erreur, mais le mensonge ; elle ne se possède pas (entière, partielle ou partagée), mais vient nous libérer. Ainsi est la vérité Celui qui, sur la Croix, montre dans l'obéissance l'accès au Père et ouvre à la vie donnée par Celui-ci.

Cardinal Joseph Ratzinger : Foi, théologie et philosophie

Le vrai philosophe, c'est le Christ, disaient les Pères. Si la distinction entre théologie et philosophie est nécessaire, elle ne saurait être durcie en opposition ; il convient de tenir ensemble histoire et ontologie. Car la Parole qui nous est d'abord adressée est aussi réponse, et la théologie est essentiellement missionnaire.

Jean-Luc Marion : L'avenir du catholicisme

La modernité se caractérise par l'équivalence fondamentale Je = Je, par laquelle l'homme décide de tout (de la vérité comme des valeurs), et s'assigne à lui-même, contradictoirement, sa propre fin. Mais dénoncer la tautologie ne suffit pas ; encore faut-il penser la Révélation, puisque l'impossible s'est produit : que l'homme reçoive son humanité d'un Autre, et ne se connaisse qu'à l'image de l'inconnaissable. Alors seulement, par le don de Dieu, l'homme passe infiniment l'homme.

Jean-Robert Armogathe : Father Brown contre Sherlock Holmes, ou : la vérité est catholique

La question n'est pas : qu'est-ce que la vérité? Les «preuves» matérielles ne recomposent pas même sa figure. C'est ce que nous dit, romancier policier contre le roman policier, G.K. Chesterton, avec le personnage du Père Brown, qui substitue dans ses enquêtes la connaissance du coeur de l'homme à la collection d'indices ; c'est cette connaissance qui seule peut nous dire Qui est la vérité.

Jean Duchesne : Anniversaires

Du tricentenaire de la révocation de l'édit de Nantes au premier  anniversaire de la « bataille de l'école », en passant par Hiroshima en 1945, les prêtres-ouvriers il y a trente ans et la première décennie de Communio en français, la mémoire est durement sollicitée cette année. Mais aussi l'intelligence du catholicisme. Il faut se demander si la déchristianisation a été si complète, et donc si la christianisation antérieure était si parfaite. Est-ce d'ailleurs possible ? Le rapport du christianisme au politique s'en trouve éclairé. Non pour régler au présent les comptes du passé. Non pour accuser ni justifier. Mais pour tenter de comprendre ce que changera toujours la foi catholique, les risques pris dans sa confession et l'avenir qu'elle ouvre.

Thierry Bert : Église, où est ton pouvoir?

Société humaine instituée par le Christ, l'Église peut se prêter à une analyse en termes politiques, tout en étant une réalité transpolitique. Le bien commun qu'elle vise n'est autre que le salut du monde ; elle est un peuple limité en son histoire ; elle n'en est pas moins universelle. Elle dépasse les dialectiques du commandement et de l'obéissance, de l'ami et de l'ennemi, du privé et du public. Ainsi, l'Église, avenir du monde, est sans avenir politique : sa seule fin, c'est le Christ, auquel elle se conforme (martyre) et qu'elle annonce inlassablement (mission), jusqu'à la conversion eschatologique des nations.

Denise Tintant : L'Église et son histoire

L'Église est dans l'histoire, a une histoire. L'historien peut répartir les moments difficiles selon trois grands thèmes : le conflit entre vérité et liberté, la tension entre les pouvoirs spirituel et temporel, et les divisions internes de l'Église. Le scandale est proportionné à l'idéal évangélique. Mais il convient de replacer chaque question dans son contexte et dans l'intégralité de l'histoire du christianisme. Cependant, c'est finalement la dialectique transhistorique du péché et de la grâce qui doit prolonger et compléter le travail de l'historien.

Émile Poulat : La nef de l'Église sur la mer des contraintes

Il était de tradition que la théologie entretienne un rapport à la fois d'opposition et de connivence à la pensée de son temps. Mais aujourd'hui plus que jamais, le catholicisme s'avère être une réalité complexe dont aucun champ de réflexion ne saurait pleinement rendre compte : si l'Église n'a jamais été soumise à tant de contraintes, externes et internes, face à son histoire, celles-ci n'en sont pas moins le terrain d'exercice de sa liberté.

Cardinal Godfried Danneels : L'Église de la «seconde évangélisation »

Jean-Paul II a parlé pendant son voyage au Bénélux d'une «seconde» évangélisation. Parce que l'évangélisation comporte désormais une dimension nouvelle : elle s'adresse à un monde sécularisé et non plus religieux. L'évangélisation doit alors redevenir prophétique, charismatique et kérygmatique. Mais il faudra que l'enseignement suive les conversions.

Georges Chantraine s.j. Les tâches missionnaires reçues de Vatican II

Pour éduquer les hommes à la vraie liberté et inculquer aux chrétiens le courage de la foi, il faut prendre conscience des tâches missionnaires qui s'imposent dans les trois cercles que forment les sociétés démocratiques, le monde communiste et le Tiers Monde. Mais loin qu'il y ait une tâche assignée à chacun de ces cercles, c'est l'unité de la mission confiée à l'unique Église du Christ qui les ordonne et les fonde, qu'il s'agisse de justice, de morale ou d'inculturation. Dans l'élan de liberté reçu du Concile, ce n'est que dans l'horizon du martyre que ces tâches acquièrent leur vérité.

Mgr Robert Coffy: L'apport du Renouveau

Par delà des formes parfois déconcertantes, le Renouveau actualise certains aspects fondamentaux du mystère de l'Église. Manifestant la puissance de la parole de Dieu, invitant à chanter sans cesse les louanges du Seigneur, témoignant dû dynamisme de la mission, il apporte beaucoup à l'Église, et nous rappelle à l'essentiel: la conversion.

Jean-Maurice de Montremy : La fête de saint Opportun

Le dogme n'a pas à être opportun ou actuel. Il est gênant pour tout le monde, inopportun parce qu'il juge nos façons de penser ou d'agir. Faute d'avoir compris cela, certains ont prétendu fixer à l'Église des rendez-vous avec les idéologies du moment. Elle les a évidemment manqués, puisqu'un rendez-vous réussi de l'Église avec son temps a pour nom hérésie.

Dominique Ponnau : Préparer ses chemins

« Nous oserons accepter le nom de peuple saint que nous donne Dieu lui-même. Et nous saurons, sans vertige, peu à peu discerner que l'humanité entière respire ce mystère de sainteté ».

Thomas F. Torrance : Sur le dialogue du juif et du chrétien

La relation de l'Église à Israël n'est analogue à aucune autre : ce dialogue détient intrinsèquement sa propre logique. En quoi l'annonce de l'Évangile concerne-t-elle Israël ? L'article tente de penser ensemble l'élection sans retour du peuple d'Israël et l'horizon christologique de l'alliance. Il élucide ainsi le secret christologique sans lequel l'existence d'Israël est théologiquement inintelligible. Et il reprend, après dix-neuf siècles, par delà l'analyse du dialogue du juif et du chrétien, l'examen de la «judéité» de l'expérience chrétienne, et de la « christianité » de l'expérience juive.

Christophe Carraud : Misère de la poésie

Les textes d'Yves Bonnefoy et de Gustave Roud, témoins d'une  nouvelle exigence poétique, celle d'une présence, nous apprennent que la poésie, en se dépossédant elle-même de sa parole et en la désirant toujours presque chair, nous fait nécessairement rencontrer le mystère de l'Incarnation.

Algirdas-Julien Greimas (entretien avec Michel Costantini) : L'outre-sens est l'avenir du sens

La sémiotique connaît une instance d'origine, ultime noyau de résistance à sa quête du définissable : ce lieu du sens inarticulable marque sa limite a quo, tandis qu'elle se meut dans la manifestation ad quem du sens — la nature tout entière — vers cet outre-sens inatteignable. De plus, elle passe toujours par l'analyse du faire, de cette conjonction sans cesse renouvelée du sujet avec l'objet de valeur : pour elle, l'axiologie ne peut que précéder l'ontologie.

Alain Juranville : Psychanalyse et religion

Si la psychanalyse, pour des raisons internes, est amenée à refuser  la «forme» de la religion, elle en présuppose l'essence. En permettant de formuler à nouveau le « mystère » trinitaire qu'elle peut rencontrer, avec Lacan, et l'idée d'une relation à l'Autre absolu, la psychanalyse pense (et permet à la philosophie de penser) la vérité de la religion révélée.

La vérité vous rendra libres

Rémi Brague

Un chrétien qui réfléchit sur la vérité se trouve d'emblée avec sur les bras, parmi les contenus de la foi qu'il lui faut confesser et attester de sa vie, un certain nombre de déclarations dans lesquelles cette idée intervient d'une façon pour le moins surprenante, et qui ne sont pas sans créer chez  lui une certaine gêne. C'est surtout le cas dans l'Évangile de Jean : lorsque Jésus affirme être venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité (18, 37), qui n'est tenté de faire sien le haussement d'épaules de Pilate ? Et que dire de la phrase dans laquelle il prétend tout bonnement être la vérité (14, 6) ? Ces paroles semblent de pures et simples énormités, et pour bien des raisons.

La première à se présenter à l'esprit est le danger d'une telle prétention. Que l'on prétende avoir sa vérité, sa part de vérité, tout en admettant que chacun a sa vérité, que chacun possède une part de la vérité, que chacun a entre les mains une pièce d'un puzzle, passe encore — même si l'on  est tacitement prié de ne pas se demander comment les pièces s'assemblent, ni même si elles le peuvent. Mais prétendre avoir toute la vérité,  c'est sortir des règles du jeu « pluraliste ». Quant à se déclarer soi-même la vérité, c'est carrément renverser l'échiquier... Ce qu'il y a là  d'inacceptable n'est pas seulement l'outrecuidance, qui pourrait n'être que ridicule, mais d'abord le fanatisme qui justifie au nom de la possession de la vérité le droit de contraindre à l'accepter quiconque voudrait la refuser, ou même le devoir d'empêcher les récalcitrants de se mettre en travers de sa marche triomphante. La méfiance devant les systèmes de pensée qui prétendent fournir la seule explication du monde qui soit vraie, et qui
fomentent tous les fanatismes, mène assez naturellement à une méfiance contre l'idée autour de laquelle ils se construisent, à savoir l'idée de vérité. [...]

 

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