Don du Christ

Hans Urs VON BALTHASAR
Le sacrifice eucharistique - n°59 Mai - Juin 1985 - Page n° 4

LE MYSTERE de l'Eucharistie, auquel ce cahier est consacré, a été nommé par le dernier Concile la « source et le sommet de toute la vie de l'église », « la source et le sommet de l'évangélisation », le sacrement « dont l'accomplissement accomplit l'église », de telle sorte que « l'église en tire constamment sa croissance et sa vie ». Ces quelques citations suffisent à le montrer : nous abordons ici quelque chose de tellement central qu'il ne saurait être question de le traiter en un seul numéro. Nous ne pouvons présenter que des aspects fragmentaires. Contentons-nous, dans cette courte introduction, d'établir quelques points essentiels, que nous n'avons ni le droit ni l'intention de remettre en question, et d'où on peut tirer une série de questions.

NOUS considérons que les points suivants ont été établis par la tradition de l'Église:

1. Le don de soi du Fils de Dieu, accompli comme une mission du Dieu trinitaire, englobe le monde entier. Au sens étroit, ce don commence avec l'Incarnation et atteint son sommet dans la Passion, car Jésus-Christ, par obéissance, s'y présente devant Dieu le Père, chargé de tout le péché du monde, afin par là de « réconcilier le Ciel et la Terre ». Cet acte, qui vise le monde entier, englobe l'Église d'une façon toute particulière, et l'acte de don de soi de Jésus lui est confié.

 

2. Par suite, la célébration de l'Eucharistie par l'Église reste essentiellement rapportée au don de soi du Fils sur la Croix (comme le dit saint Paul : «chaque fois que vous mangez de ce pain et que vous buvez à cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur »). Ce rapport ne signifie en aucun cas que l'événement de la Croix serait accompli à nouveau, ou qu'on ajouterait quelque chose qui ferait nombre avec l'unique don de soi du Christ (dès la Cène, les disciples sont déjà inclus par avance dans sa Croix) ; mais on peut parler d'une « re-présentation » (c'est là le sens plein de memoria, d'anamnèsis dans « faites cela en mémoire de moi »). - 3. Il ne fait aucun doute que cette re-présentation reste un mystère impénétrable qui, comme le dit le Concile de Trente, peut être exprimé « d'une façon tout à fait convenable» par l'idée selon laquelle les espèces du pain et du vin sont transformées quant à leur substance en le corps vivant du Christ comme homme-Dieu (en sa « chair » et son « sang »), en un mot, transsubstantiées. La question de savoir si l'on peut trouver une expression capable de cerner de plus près le mystère peut être laissée ouverte.

IL n'est pas nécessaire de mentionner ici expressément le reste de ce qui concerne la célébration : la communauté qui s'approche de son Seigneur en confessant ses péchés, en écoutant la Parole, en s'offrant elle-même (en même temps qu'elle offre le pain et le vin), en s'intégrant à son don, jusqu'à s'identifier pleinement à lui dans la communion. Si ces points sont établis, on peut indiquer quelques questions importantes, qui restent encore ouvertes après ce qui a été dit. 1. Jusqu'à présent, nous avons évité le concept de « sacrifice », que nous avons remplacé par « don ». Il en est ainsi parce que le concept de sacrifice est un concept analogue. Il est certain qu'on ne peut pas partir, par exemple, du concept de sacrifice qui est présent dans les religions païennes, dans lesquelles on offre des sacrifices aux dieux, même lorsque c'est un être humain (Iphigénie, et d'autres) que l'on sacrifie pour le peuple ou qui (comme certains héros romains, ou comme les soldats de tous les peuples) se sacrifie pour la patrie — et, en un second temps, voir dans le don de soi du Christ un cas de ce genre. Nous ne pouvons même pas partir des sacrifices de nourritures et d'animaux que l'on voit dans l'Ancien Testament, pour approcher la Croix : l'Épître aux Hébreux nous l'interdit expressément. Nous ne pouvons pas non plus comparer le don de soi de Jésus à la façon dont un homme, pour des raisons morales (ou autres), renonce à un avantage ou à un bien, même quand c'est à cause de quelqu'un d'autre. Le « sacrifice » de Jésus est absolument unique, et rien ne peut être mis sur le même plan que lui. Pas même, par exemple, le « sacrifice » de Marie au pied de la Croix, celui des saintes femmes, des apôtres ou des autres saints. Pas même le sacrifice de Paul, qui dit pourtant: «je complète en ma chair ce qui manque aux souffrances du Christ pour son corps, qui est l'Eglise » (Colossiens 1, 24), car, dans la mesure où ces souffrances sont celles du-Christ, rien ne leur manque, elles sont complètes et débordantes ; et seule une grâce venant de lui laisse ouverte une place à côté de lui pour son corps mystique, l'Eglise, afin que les siens obtiennent une part à Ses souffrances, puisque le Christ et l'Eglise, comme «tête» et « corps », sont un unique Christ — ce « corps » se devant lui-même, avec tout ce qu'il est, à sa «tête ». Il n'est pas interdit de parler de sacrifice eucharistique, mais il faut avoir constamment à l'esprit que ce mot n'est utilisé que par analogie. 2. C'est une autre question, que de savoir quelle est la structure interne du «sacrifice» eucharistique comme tel. « Faites cela en mémoire de moi » est une parole de Jésus à ses disciples, et qui ne s'adresse pas immédiatement à la foule des croyants qui participeront à l'Eucharistie. Si le prêtre reçoit pour «faire cela» une consécration spéciale, lui promet-on ainsi une part particulière au « sacrifice » ? Pourquoi est-il dit : « Priez, mes frères, pour que mon sacrifice, qui est aussi le vôtre... » ? Pourquoi distinguer les deux ? Il s'agit sans aucun doute ici 'du sacrifice que le prêtre fait de sa vie au service du Christ. Mais d'autres aussi cherchent à faire la même chose. Y a-t-il ici quelque chose de plus ? La question est ouverte. 3. Tous ceux qui participent à l'Eucharistie, communauté et célébrant, prient pour être intégrés au sacrifice de Jésus Christ : ils s'offrent eux-mêmes, ils s'abandonnent, mais c'est Dieu lui-même qui doit accepter cette offrande. Les croyants entendent ainsi offrir leur vie, et aussi, bien sûr, leur vie en dehors de la célébration. Il faudra donc dire que l'Eucharistie a une dimension qui dépasse la célébration à proprement parler. Et à plus forte raison, quand on pense que Jésus n'est pas mort «pour l'Eglise », mais pour le monde entier, et que, par conséquent, l'Eglise qui célèbre ne prie pas seulement et pas surtout pour elle-même, mais «pour tous nos frères et sœurs, qui sont encore loin de Toi », pet pour tous les morts « dont Toi seul connais la foi ». Et pourtant, l'acte voulu par le Christ, tout autant que la Croix, n'est pas quelque chose de diffus, mais un acte sacramentel bien déterminé, qui est à ce point au centre de l'Eglise, que celle-ci ne peut y admettre que ceux qui partagent pleinement et totalement sa foi au Christ. Voici donc quelques questions essentielles, qui se posent, mais que les articles qui suivent n'ont pas la prétention de traiter de façon exhaustive. Hans-Urs von BALTHASAR (traduit de l'allemand par Rémi Brague)

 

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