Dieu ou Darwin ? Les croisades des créationnistes

Jacques ARNOULD
L'école et les religions - n°185 Mai - Juin 2006 - Page n° 103

Quand un dominicain français de formation scientifique rencontre un homme d'affaires américain et créationniste...

 

Rencontre avec un créationniste américain

Un été, au milieu des années 1990, en plein coeur de la grande (et verte) banlieue de Washington D.C., parsemée d’industries de pointe, de sociétés de service et d’administrations fédérales. Je suis invité à visiter les locaux d’une company dont le business est la vente d’images obtenues grâce à un système de satellites d’observation. Son directeur commercial est venu me chercher le matin même dans le couvent de la capitale américaine où je réside. Ce lieu de rendez-vous ne l’a pas surpris : aux États-Unis, la religion fait tellement partie de la société que, dans certaines agglomérations, les prêtres qui sont appelés au chevet de malades ou de mourants ont les mêmes facilités de stationnement que les médecins des urgences... Une fois sur place, le directeur général de la société me fait les honneurs de ses locaux. Au détour d’un couloir, il m’arrête et m’invite à regarder deux grandes photographies fixées au mur : l’une représente la ville de Paris, l’autre une vaste zone désertique. Peut-être le Hoggar. Tout en désignant la première, il m’interroge : « Qui a fait cela ? » Surpris par la question et craignant d’avoir mal compris, je le fais répéter. Quelque peu interloqué, je parviens finalement à bafouiller : « C’est une image de Paris, prise par un satellite, n’est-ce pas ? » – « Oui, of course, mais je voulais dire : qui a fait Paris ? » – « Les rois de France, Hausmann... » Je me demande vraiment où il veut en venir et, malgré le ton amical de mon hôte, je reste sur ma défensive. « Mais non, father, c’est Dieu qui a créé cela ! » Je tombe des nues, mais trouve tout de même le moyen de lui rétorquer, pour ne pas perdre la face : « Ah non, vous n’y pensez pas ! Pigalle, le Moulin Rouge, les petites femmes de Paris... : ce n’est tout de même pas Dieu qui en est l’auteur ! » Le coup a porté juste : mon interlocuteur paraît à son tour désarçonné. Par courtoisie, je cherche à le réconforter et désigne de la main l’autre photographie qui égaie le couloir : « Par contre, ce désert, c’est bien Dieu qui l’a créé ! » J’apprends, un peu plus tard (mais trop tard) que ce business man appartient à une église créationniste.

C’est ma première rencontre avec un créationniste. Autrement dit, avec un membre de ces mouvements opposés aux théories de l’évolution du vivant, apparus dans la seconde moitié du XIXe siècle aux États-Unis, au sein des milieux évangélistes, et désormais implantés également en Australie et en Europe. En général, plutôt que d’images prises par des satellites, les créationnistes préfèrent parler du récit de la création du monde en six jours, d’Adam et Ève, de l’arche de Noé ou du passage de la mer Rouge par les Hébreux lors de leur fuite du pays d’Égypte. Ils défendent en effet la réalité des faits rapportés par la Bible et pratiquent ainsi, non sans obstination, ce que l’on nomme un concordisme biblique strict. Même si, au cours de mon entretien avec ce créationniste américain, il n’a guère été question de références et d’interprétation de la Bible, les propos courtois que nous avons échangés révèlent plusieurs caractéristiques de la pensée créationniste : une approche dualiste de la réalité (le bien est du côté de Dieu, le mal de celui de l’humanité), un intérêt pour les domaines de l’ingénieur de préférence à ceux des sciences, le tout dans un esprit d’actif prosélytisme. Par la suite, j’ai retrouvé ces caractéristiques dans les cartes de voeux de fin d’année que mon interlocuteur m’a envoyées : il s’agissait encore de vues soigneusement choisies dans son catalogue d’images prises depuis l’espace, auxquelles étaient adjointes des mentions du genre : « Ici Moïse a reçu les tables de la Loi », « Là les Hébreux sont entrés en Terre promise », etc. Bref, les créationnistes en sont restés au premier des trois stades décrits par le biologiste américain Louis Agassiz, mort en 1873 : «Toutes les grandes vérités scientifiques passent par trois étapes. D’abord, les gens disent qu’elles sont en conflit avec la Bible. Ensuite, ils disent qu’elles ont déjà été découvertes auparavant. Enfin, ils disent qu’ils les ont toujours crues » [...]

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