Le Royaume

N° 65 Mai - Juin 1986 - Page n° 4

Hans Urs VON BALTHASAR Le Royaume de Dieu ou l'Eglise?

Problématique

L'église n'est pas le succédané d'un Royaume de Dieu manqué. Celui-ci est arrivé avec la Croix et la Résurrection de Jésus-Christ. L'église ne cesse de l'annoncer, dans l'attente de son accomplissement, toujours aussi imminent qu'au commencement de l'évangélisation.

Les trois premières pages, 4-6, sont jointes.

A question du rapport entre le Royaume de Dieu et l'Eglise a connu dans l'histoire des réponses très variées. Jésus aurait annoncé, d'après le mot célèbre de Loisy, le royaume de Dieu, et c'est l'Eglise qui serait venue. Dans l'histoire de l'Eglise, on a continuellement tenté de rapprocher les deux concepts, jusqu'à la limite de l'identification: dans la royauté divine sous Constantin (Eusèbe); à peu près aussi chez Augustin et son idée de la Civitas Dei pérégrinante ; à nouveau dans le royaume franc avec Charlemagne dont l'art de gouverner se comprend comme une participation à la royauté divine; à partir de Joachim, l'Eglise devient une étape préliminaire d'un royaume parfait dès cette terre; pensée qui depuis, ayant laissé tomber le rôle irrévocable de l'Eglise du Christ, chemine dans l'idéalisme, depuis Kant jusqu'à Hegel; le Royaume peut également, face à l'Eglise visible, être transposé dans l'intériorité de la foi ou de la piété (Pascal; d'une certaine façon chez Luther, la doctrine des deux royaumes; également, d'une autre manière, plusieurs représentants de l'école de Tübingen; différemment encore, ces protestants qui, à la suite du piétisme ou de Schleiermacher ou de Ritschl, relèguent le Royaume dans la pieuse communauté des croyants).

On va tenter ici, brièvement, de faire apparaître les perspectives du Nouveau Testament sur le rapport entre le Royaume de Dieu et l'Église. Ce qui permettra de montrer que les lieux historiques esquissés ici où s'est pensé le rapport n'en communiquent pour la plupart qu'une vue partielle. (p.4)

Jésus proclame essentiellement le Royaume de Dieu (chez Matthieu on trouvera toujours « Royaume des cieux ») qui « se tient devant la porte ». Il se rattache ainsi à la longue histoire de l'Idée de Royaume de Dieu dans l'Ancien Testament: Israël, et cela au plus tard depuis l'époque royale, reconnaît son Dieu comme le vrai roi du peuple (le roi terrestre est appelé son fils, 2 Samuel 7,14), mais toujours plus aussi comme celui du monde païen, et même, de la création dans son entier. Après que la sentence de l'exil est tombée sur Israël, les prophètes annoncent, principalement dans un avenir eschatologique une nouvelle Alliance: il y aura un nouvel Exode hors d'Egypte (Isaïe 43,15), l’ancienne loi sera transplantée dans les cœurs (Jérémie 31, 31 s.), l’esprit de Dieu sera répandu sur tous (Joël 3,1 s.). Que le Judaïsme tardif en revienne à un sens national et politique étroit, cela, Jésus le passe sous silence: mais ce qu'Israël attendait pour la fin des temps a trouvé en lui-même un présent inchoatif et cependant bien réel. Les paraboles en témoignent: le Royaume, bien qu'insaisissable de l'extérieur est vraiment planté dans le champ du monde, il va croître, sa force va tout soulever.

Mais Jésus sait aussi que la venue plénière du Royaume — qui appartient au Père (Luc 12,32) — ne sera atteinte que lorsque lui-même aura accompli sa mission (Passion et Résurrection). Et pourtant, il s'adjoint, dès le début, une troupe de disciples chargés de le précéder en proclamant la venue du Royaume, et d'accomplir eux aussi (Marc 3,15) les signes qu'il accomplit lui-même comme preuve de sa venue (Matthieu 11,1) : preuve qu'il souhaite, lui avec qui le Royaume est rendu vraiment présent (Matthieu 12,28), que l'on continue, après lui, à proclamer le Royaume. Ce qui, après sa mort et sa résurrection, prendra peu à peu pour nom l'Église chrétienne, constitue des ses origines une communauté envoyée par Jésus à tous les peuples, provisoirement d'abord, puis définitivement, pour annoncer en tous temps et en tous lieux le Royaume de Dieu qui est advenu avec lui, mais avec lui seulement. Royaume et Eglise Comme on vient de le montrer, Jésus, l'envoyé du Père, se comprend comme le Royaume en train d'advenir, et (p.5)véritablement advenu avec l'accomplissement de sa mission: aussi la communauté fondée par lui devient-elle de plein droit le Royaume de Dieu, proclamé principalement comme Royaume du Christ. Elle était en mesure de le faire, aussi longtemps qu'elle se comprenait comme essentiellement missionnaire. Elle pouvait se concevoir comme 1’espace ou le Royaume advenait vraiment, dans la foi, l'espérance, la charité, dans le baptême sacramentel et la célébration de l'Eucharistie, dans l'attente constante d'un événement eschatologique, pleinement réalisé pour le monde entier: annoncer cet avènement dans le monde faisait inséparablement partie de son essence la plus intime. C'est pourquoi sa prédication pouvait dès lors comporter ces deux éléments: l'exigence de la foi en Jésus-Christ, mais une foi se devant d'inclure sa vie, sa mort et sa résurrection pour être authentiquement foi à ce Royaume, certes commencé avec lui, mais qui s'étendait à travers toute l'histoire. On comprend alors comment « le Royaume de Dieu» a pu être assimilé au « Royaume du Christ », mais aussi comment le « Royaume du Christ» fut conçu comme une réalité en croissance dans l'histoire qui, à la fin des temps, une fois vaincues les puissances hostiles à Dieu, entrerait, dans le Royaume du Père (l Corinthiens 15,24-28). Comment également l'Esprit qui doit s'emparer des disciples du Christ, a pu être nommé aussi bien « Esprit de Dieu» que « Esprit du Christ» (Romains 8,9). Celui que n'anime pas l'Esprit de Dieu ne peut pas « hériter du Royaume de Dieu» (Galates 5,18-21 ; cf. 1 Corinthiens 6, 9-10). De même, de façon générale, « la chair et le sang ne peuvent hériter du Royaume de Dieu », car « la corruption ne peut hériter de l'incorruptibilité» (l Corinthiens 15,50). Il s'agit là d'une expression reprise de l'Ancien Testament, tandis que le Christ est plus exactement le Seigneur du Royaume (Colossiens 1,13), tout en le remettant à son Père quand tout sera achevé, quand auront été détruites « toute Domination et Puissance» (1 Corinthiens 15,24). Le Fils cependant ne s'en trouve aucunement détrôné, Paul ne fait que le souligner et l'Apocalypse le confirme à mainte reprise, elle qui fait siéger l'Agneau sur le trône du Père pour toute l'éternité et fait retentir pour le Père et le Fils les mêmes cantiques de louange (5,13): « La royauté du monde est acquise à notre Seigneur ainsi qu'à son Christ» (11,15). Et pourtant apparaît, dans toute la littérature postpascale, une Eglise qui marque résolument sa différence avec le (p.6)

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