La souffrance

N° 80 Novembre - Décembre 1988 - Page n° 4

Mgr. Peter HENRICI La souffrance, un problème ou une tâche?

éditorial

Peter HENRICI

Avant d'être une question à Dieu, la souffrance est une question à l'homme, à qui elle demande d'être pleinement humain. C'est Dieu qui, en la souffrance du Christ, donnera cette pleine mesure de l'humain

Les deux premières pages, 4-5, sont jointes.

 

« COMMENT Dieu peut-il permettre tout cela ? » — C'est la question que nous nous posons spontanément, lorsque nous sommes témoins d'une grande souffrance imméritée. Peut-être cette question se trompe-t-elle d'adresse. _ Il se peut que mettre en cause Dieu nous empêche de voir que c'est tout d'abord et avant tout ? nous que la souffrance pose question.

Une question posée à l'homme

La souffrance au sens propre du terme n'existe que pour l'homme. Pour pouvoir souffrir, il ne faut pas seulement un corps ou une sensibilité capable de souffrir ; il faut avant tout un esprit, une conscience qui soit capable de percevoir ce qu'il y a de contradictoire dans la souffrance. Celui qui ne sait pas ou ne sent pas que ce qui fait souffrir ne devrait pas être peut bien sentir une douleur, mais il ne souffre pas à proprement parler de cette douleur. Toute souffrance introduit dans notre existence quelque chose d'étranger, qui n'est pas à sa place : une infection, une blessure, un échec, une tumeur cancéreuse, une perte, une injustice, une incapacité... C'est ce qu'il y a de plus étranger à ma vie, la mort — ma propre mort et plus encore la mort de ceux qui me sont chers — qui m'apporte la plus grande souffrance. Tout en moi se cabre contre ce fait de la mort. Dans ce cas comme dans toute souffrance, je suis confronté avec un fait dur, qui semble contredire tout ce que je reconnais comme juste et sensé. Pourtant, qu'il y ait là un fait, je ne puis le contester ; c'est même justement cette contradiction entre fait et sens qui constitue la raison la plus profonde de la souffrance. C'est pour-quoi un homme souffre d'autant plus qu'il est humain : moins il se contente d'enregistrer des faits, plus il cherche et perçoit — en soi et chez autrui — un sens profond.

 

On a déjà là une première question que la souffrance pose à l'homme. Elle nous demande dans quelle mesure nous sommes, de façon générale, capables de souffrir, c'est-à-dire dans quelle mesure nous sommes humains. Réagir contre la souffrance en se mettant en boule, avoir l'âme calleuse, n'est pas une attitude humaine. Il n'est pas non plus digne d'un homme de fuir devant la souffrance, de ne pas vouloir la voir. Ce que vaut un homme, jusqu'à quel point il est homme, c'est ce que l'on reconnaît à sa plus ou moins grande capacité de souffrir et de compatir. Plus un homme est grand, plus il est ouvert, plus son âme transit la totalité de son être, plus grande sera la surface qu'il offrira à la souffrance.

 

Il n'y a là aucun dolorisme, aucun plaidoyer pour les douillets ; car la seconde question que la souffrance pose à l'homme est de savoir comment il supporte la souffrance et se situe par rapport à elle. Toute souffrance est une blessure de l'âme. La question est seulement de savoir comment je réagis à cette blessure. En principe, il n'y a que deux possibilités : ou bien s'endurcir et devenir amer, ou bien gagner en douceur et en accessibilité. Qui est capable d'accepter la souffrance, qui la supporte avec patience (« patience» vient de « pâtir »), la souffrance le rendra plus mûr ; il devient envers soi et envers les autres plus doux, plus compréhensif, plus compatissant ; il devient plus capable d'éprouver et de retenir, mais aussi plus résistant. Il arrive pourtant souvent que l'homme recule devant la souffrance, et se replie sur la défensive ; la révolte le marque tout entier ; il n'est plus capable de voir l'homme et le monde que de façon négative ; il devient de plus en plus inaccessible. Il n'y a, pour ceux qui vivent avec eux comme pour ceux qui les traitent, pas de « cas » plus désespérés que les hommes que la souffrance a rendus amers.

 

Ainsi, la souffrance place l'homme devant une décision fondamentale, peut-être même devant la décision fondamentale. S'ouvrir ou se fermer, telle est la question. La souffrance nous place à la croisée des chemins entre deux formes d'existence humaine qui divergent fondamentalement : une vie humainement réussie ou une vie humainement ratée. Même la réussite, surtout la réussite, ne serait pas pensable sans l'école de la souffrance. Maurice Blondel attire l'attention sur le fait que,(p.5)

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